Mon père a commencé sa carrière comme instituteur à
l’école communale de Strijtem , un village tellement petit que
maintenant il n’existe plus... J’allais dire qu’il a été
racheté par les arabes, mais ça c’est de l’humour
noir de très mauvais aloi, non, il a été regroupé
avec d’autres sous le nom ridicule de Roosdaal entre Ninove et Bruxelles.
Il n’y a ni les roses, ni la vallée puisque c’est le Brabant
flamand. Pendant la journée mon père enseignait et à 16h
il courrait plusieurs kilomètres, jusqu’à la ligne de tram,
sautait dans le tram Ninove-Bruxelles pour aller suivre des cours à l’ULB
(université libre de Bruxelles)... Puis il rentrait de nuit et étudiait
jusqu’à 4h du matin, heure à laquelle les paysans partaient
pour le marché... Ensuite il dormait jusqu’à 8h car l’école
où il enseignait commençait à 9h... Cela a duré
5 ans avant qu’il n’aie son diplôme de licencié en
pédagogie... Mais avec un tel diplôme, si durement gagné,
il était dommage de se contenter de la place d’instit à
Strijtem et nous sommes partis en DC6 au Congo en 1956. Mon père racontait
que l’immatriculation de l’avion était OOCDQ... A mon grand
étonnement cela faisait sourire tout le monde, d’un air pincé
et entendu...
A Léopoldville, dans les bureaux du gouvernement, on a dit à mon
père (qui étudiait scrupuleusement un ouvrage du titre «
La philosophie bantoue » paru dans la collection Que sais-je) que là,
on n’avait pas besoin de lui, alors nous avons volé en DC3 vers
Elisabethville où nous avons séjourné au guesthouse avant
de partir avec notre nouvelle voiture, une VW noire, pour Jadotville. Pour des
flamands qui n’étaient quasiment jamais sortis de Strijtem, conduire
une voiture entre Elisabethville et Jadotville c’était une expérience
tout à fait intéressante... C’était vraiment un acte
de foi... On quittait Elisabethville pour entrer dans un tunnel de végétation
subtropicale. La route à une voie était en terre battue, une terre
rouge (la latérite) qui se soulevait en énormes nuages de poussière
ou se transformait en bourbier durant la saison des pluies. Après plusieurs
heures on ressortait à l’autre bout de ce tunnel à travers
la brousse et on débouchait sur Jadotville.
Le travail de mon père à Jadotville était de monter une
école pour former des moniteurs noirs. « Moniteur » c’est
le grade en dessous d’ « Instituteur »... mais il fallait
bien commencer par quelque chose pour faire de ces « autochtones »
des universitaires...
Première étape : mon père est allé se présenter
à toutes les autorités, y compris les missionnaires, le commissaire
de District ( Mr. Engels ? ) et le responsable de la ville des indigènes
qui si je ne me trompe pas s’appelait « Centre extra-coutumier »...
Ce Commissaire de District adjoint ( ?) c’était André Binamé.
Les Binamé et nous, on est devenu de très bons amis à tel
point que Claude (qui était né à Albertville) et moi on
s’est mariés en 1965.
Nous avions d’autres bons amis : la famille Denis, eux aussi des enseignants
mais qui sont partis à Elisabethville. La famille Verelst ; monsieur
Verelst, c.à.d Gilbert dirigeait une prison... La famille Cleynhens ;
monsieur Cleynhens c.à.d. Jules, était directeur de la prison
des cas dangereux... Souvent nous étions invités le dimanche après-midi
pour assister aux fêtes organisées par les prisonniers. Il y avait
un amphithéâtre en plein air et devant la scène un bassin
en forme de demi-lune. C’était très beau. Les prisonniers
jouaient Molière traduit en Kiswahili ou bien chantaient des negro spirituals,
du Louis Armstrong et c’était magnifique ! Nous étions une
dizaine de blancs, femmes et enfants assis au premier rang et derrière
nous étaient assis des dizaines si pas des centaines de dangereux criminels,
des voleurs, des assassins, des anthro-pophages... en fait, des gens tout à
fait charmants dont jamais on aurait pensé de devoir avoir peur.
Nos voisins de palier c’était la famille Réveillon ; monsieur
Ré-veillon c.à.d. Raimond était policier... agent de la
force publique (?) Mais eux au moins avaient l’avantage d’avoir
deux fils de mon âge : Jean-Marie et Michel avec qui jouer aux petites
autos dans la poussière du parking derrière le bâtiment
Delpierre où nous habitions.
J’allais à l’athénée. J’adorais le préfet,
monsieur Flon qui devait être wallon, anticlérical, anti flamand
et peut-être même franc maçon, c.à.d un homme fascinant.
Il était l’ ennemi juré de mon père qui était
plutôt flamingant et catholique parce que dans la vie il faut des principes,
des bonnes manières et de la classe. Nous allions évidemment à
la messe le dimanche matin, en famille, comme tous les gens bien, non pas par
conviction religieuse, mais parce que c’est comme ça. Mon père
mettait son magnifique uniforme blanc avec décorations et casque colonial,
ma mère ses robes décolletées, son rouge à lèvres
rouge baiser et ses grands chapeaux et moi qui étais obèse et
godiche je détestais tout cela. C’est pourquoi j’ai perdu
la foi à l’âge de 12 ans.
Dans ma classe en première humanités il y avait un élève
noir : Sébastien. Il n’était pas premier de classe mais
il s’en fallait de peu, car non seulement il n’était pas
bête, mais encore il était beaucoup plus studieux que nous... Il
possédait toute la collection des albums Tintin !
Qu’est devenu Sébastien ?
Dans ma classe il y avait aussi des chenapans, des mauvais sujets qui faisaient
des bruits obscènes avec la bouche... Ils étaient confinés
au dernier banc je suppose pour ne pas contaminer les autres... Ils étaient
plus âgés que nous sans doute parce qu’ils avaient du redoubler
pas mal de classes et s’appelaient Michel et Serge Capelluto... Ils étaient
indisciplinés, grands, beaux, très différents des enfants
blonds aux yeux bleus des Flandres et surtout ils riaient tout le temps, faisaient
une bêtise après l’autre et faisaient rire toute la classe.
Nous rigolions en cachette, car on ne doit pas rire des bêtises des cancres...
D’ailleurs on n’est pas en classe pour rire.
En 1963 lors de l’unique surprise parti à laquelle il m’a
été permis d’assister, j’ai recroisé Michel
et Serge. Cela se passait dans le garage d’une villa dans les environs
de Bruxelles et Serge n’a pas arrêté de répéter
toute la soirée qu’il était « beau comme un jeune
Dieu » Et ça, c’était vrai...
Ces gens... ce n’étaient pas des italiens, ni des grecs, ni des
portugais... ils étaient sans doute européens, mais on ne comprenait
pas bien de quel drôle de mélange ils étaient faits... en
tous cas ils étaient joyeux et vraiment beaux comme de jeunes Dieux...
Mais le comble a été cet épisode grandiose :
Nous étions au cours de latin, nous les bons élèves, terrorisés
par le sévère Monsieur Gribaumont ( ?)... et dans le fond de la
classe les deux Capelluto qui faisaient les pitres... Jusqu’au moment
où Monsieur Gribaumont, excédé par ces chahuteurs sur lesquels
il n’avait aucune emprise, s’écrie :
-« Monsieur Capelluto, prenez la porte et sortez ! »
Nous, silence de mort, terrorisés, le visage enfui dans nos cahiers...!
Serge se lève en roulant des épaules, se dirige calmement vers
la porte, l’ouvre, la saisit, la soulève hors de ses gonds et s’en
va en l’emportant...
Grandiose ! plus aucun homme n’a réussi à m’épater
à ce point.
A Jadotville il y avait d’autres personnages étonnants.
Un jour arrive une jeune femme étonnamment belle, célibataire,
longs cheveux noirs tirés en arrière, teint basané, corps
de mannequin, d’ailleurs elle était prof de couture et avait des
seins extrêmement pointus fort mis en valeur par ses robes « fourreau
». Au lieu d’aller manger à midi elle allait à la
piscine non pas pour nager mais pour se faire encore plus bronzer. Inutile de
dire que tous les hommes la regardaient. Et bien, elle s’est mariée
avec le plus vilain, je crois même qu’il avait une barbe en tous
cas il avait un défaut physique, sans doute un torticolis congénital
car il tenait la tête de travers et méchamment on le surnommait
« six heures moins dix »
Il y avait un couple de personnes déjà très âgées,
ils avaient sûrement, au moins, trente ou quarante ans et n’avaient
pas pu avoir d’enfants jusqu’au beau jour où il leur est
arrivé chaque année une autre paire de jumeaux ! Hallucinant !
Il y avait aussi un médecin qui conseilla à mon père qui
avait une grippe ou bien une crise de malaria :
-« Vous achetez une bouteille de rhum et buvez toutes les deux heures
une tasse moitié thé bouillant, moitié rhum. Quand la bouteille
est vide vous êtes guéri. » Ce qui fut vrai.
Il y avait un couple de missionnaires américains qui avaient deux magnifiques
enfants blonds... Ils n’étaient pas catholiques mais protestants
méthodistes ; malgré cela ils étaient quand même
très gentils... et on chuchotait discrètement que c’étaient
des espions américains...
Le bijoutier était un suisse du nom de Hurliman, mais lui il était
plus suspect à cause de son accent allemand.
Pour les grandes occasions nous allions souper au restaurant qui s’appelait
« Le Chateaubriand » qui n’avait rien à voir ni avec
les recettes culinaires, ni avec l’écrivain français. C’était
un Château Brillant fort illuminé et pour y aller on s’habillait
élégamment avec les bijoux les plus brillants possibles !
Mes parents étaient allés spécialement à Elisabethville
chez Monsieur Bernstein pour faire faire une parure complète : pendentif,
boucles d’oreille, bague et bracelet en or jaune avec de magnifiques pierres
de malachite verte!
J’étais fille unique et mes parents étaient sévères.
Je ne pouvais pas aller à la piscine ou courir les rues avec mes copines.
Je passais donc beaucoup de temps à dessiner ou à lire. Un des
livres les plus marquants fut un Marabout Mademoiselle du titre « Le Docteur
Wang ». C’était l’histoire d’une petite chinoise
dont les parents meurent, elle est recueillie par son grand-père qui
est un vieux médecin traditionnel. La petite fille après bien
des péripéties devient médecin moderne... Mais au travers
de ce livre je découvris la différence entre les générations
« tradi-tionnelles » et « modernes » et surtout le bouddhisme.
Je passais la plupart de mon temps libre dans le « Groupe scolaire pour
autochtones » que mon père dirigeait. J’y jouais avec les
enfants noirs qui n’avaient rien de différent des enfants blancs.
On disait bien que les nègres puaient... Ce qui est vrai c’est
qu’ils avaient une odeur différente de la nôtre. Trente ans
plus tard j’ai séjourné dans les montagnes Karakorum au
Pakistan. Après plusieurs semaines pendant lesquel-les je n’avais
mangé que du riz, des lentilles et quelques boites de sardines, mon odeur
corporelle était devenue nauséabonde. Il ne servait à rien
de se laver. C’est comme cela que j’ai compris que l’odeur
des gens n’a rien à voir avec leur couleur, leur race, ni même
la marque de leur after shave ou body lotion... c’est une simple question
d’alimentation.
En passant dans la cité on voyait souvent les Sénégalais
qui faisaient leurs ablutions en versant de l’eau sur leurs avant bras
avec une bouilloire et se prosternaient sur leur petit tapis pour dire leurs
prières. Il était normal qu’ils fussent musulmans et vendent
des objets en ébène et en ivoire. C’est auprès de
l’un d’eux que j’ai acheté un petit bouddha en ivoire
que je garde encore, précieusement. C’étaient des hommes
grands, très dignes et fort beaux qui portaient des tuniques longues
et bariolées.
Entre « notre » monde guindé, amidonné et immobile
et celui des « autochtones » il y avait tout le monde mystérieux
des « étrangers ». Ils n’étaient pas noirs et
ils n’étaient pas Belges non plus... Drôle d’histoire
car le monde était divisé entre « les noirs » et nous,
« les blancs » c.à.d les Belges, les vrais blancs... Il était
fort important de bien classifier les Italiens, les Portugais, les Grecs, les
Indiens et bien sûr nous. Entre nous aussi il fallait que les choses soient
claires : il y avaient des Wallons et des Flamands et il fallait être
employé de l’Union Minière pour pouvoir accéder au
centre sportif qui avait des piscines olympiques avec de l’eau parfaitement
propre. Ou bien il fallait être spécialement invité par
un membre... On s’entendait bien, mais il fallait quand même de
l’ordre et chacun bien classé dans son créneau.
Les « étrangers » étaient hors norme, ils n’entraient
dans aucune catégorie... J’en garde un souvenir chamarré,
bruyant, joyeux, mouvementé et surtout, très actif et ils parlaient
des autres langues.
Ils avaient des relations autant avec les noirs qu’avec nous, les blancs,
car la plupart du temps c’est eux qui faisaient le commerce. Ils s’appelaient
Capelluto, Amato, Palombo, etc.
Il y avait aussi un magasin tenu par des orientaux, peut-être même
des indiens et c’est là qu’on a acheté la lampe qui
se trouve sur le bureau de mon père, une statue en bois qui représente
un pêcheur chinois, il sourit et au dessus de lui se trouve un abat-jour
rectangulaire en soie rouge avec des chrysanthèmes peints en rose. Ils
vendaient aussi des objets en ivoire, des soies et des chinoiseries.
Chez Etkin on achetait la viande qui était produite par Elakat.
Mon père achetait du matériel pour son école, des cahiers,
des crayons, même des tissus pour enseigner la couture aux filles. Nous
allions dans les magasins qui étaient déjà de vrais supermarchés
dans un minimum d’espace on trouvait un maximum, vraiment de tout, depuis
les bidons d’huile d’olive aux morues séchées en passant
par toutes espèces de casseroles ou victuailles et des couleurs, des
odeurs !
C’est dans un de ces magasins, sans doute en 1957 que nous avons acheté
nos premiers Blue Jeans qui étaient extrêmement raides. A la radio
passaient les premières chansons de Johnny Hallyday.
Finalement Johnny est arrivé avec le rock and roll ! C’en était
fini avec les chants de Noël à l’eau de roses, des Rondes
et Chansons de France genre Pont d’Avignon et des chansons scout «
As-tu compté les étoiles ? »...
Johnny et le Rock c’étaient enfin de la vraie musique. Il est vrai
que nous avions déjà Brassens mais lui il a tout de suite été
« un classique » comme Brel d’ailleurs. Je regardais avec
envie les jeunes qui pouvaient aller danser le chachacha dans les surprise parties...
moi j’étais trop petite... C’était la mode des robes
chemisier à tailles fines, des jupes longues et larges et des cheveux
crêpés et les garçons ressemblaient tous à James
Dean ou à Elvis Presley... Quel malheur d’avoir été
trop jeune pour fréquenter les boum...
Les parents organisaient leurs soirées, ils jouaient aux cartes et dansaient.
Il faisait chaud et ils buvaient beaucoup de bière « simba »
ou « tembo » mais aussi du whisky Johnny Walker et du gin dans des
préparations avec des jus de fruits.
Il y avaient des fêtes importantes comme la fête nationale ou Noël.
Mais Noël dans un pays chaud sans neige cela n’avait pas beaucoup
de sens. On était loin d’imaginer que la vraie naissance de Jésus
s’était pourtant passée dans un pays chaud avec des palmiers,
des déserts et sans neige.
La fête la plus significative était sans doute le nouvel an...
Chaque groupe allait par ordre hiérarchique et en grande tenue, présenter
ses vœux au Commissaire de district et ensuite nous étions invités
à la garden party qui se tenait dans les jardins de la résidence.
Ca c’était la super occasion pour rivaliser de coiffures, robes,
bijoux... et commérages.
Parmi les fêtes religieuses il y avait les communions et les confirmations
pour lesquelles venait un monseigneur. On faisait des photos à envoyer
à la famille en Belgique...
Cela non plus n’était pas une question de foi, mais de comme il
faut et de qu’en dira-t-on. Moi aussi j’ai subi la communion et
la confirmation. J’avais une robe blanche et longue, trop étroite
et un voile ridicule en tulle juché au sommet du crane et il fallait
tenir en main un missel relié en cuir et porter au cou une chaîne
et une croix en or... Sur les photos j’ai l’air guindée,
mal à l’aise et contrariée. Je détestais ce genre
de déguisement, mais qu’aurait dit les grand-mères si je
n’avais pas fait ma communion. S’il n’y avait pas eu le qu’en
dira-t-on et les lamentations des grand-mères, le catholicisme aurait
disparu depuis longtemps.
Un jour nous avons été invités par une famille qui faisait
partie du groupe des étrangers. C’étaient des commerçants.
Sans doute mon père avait-il des rapports plus étroits avec eux
grâce aux achats pour son école. Je peux me tromper mais je crois
que c’était la famille Palombo. Il s’agissait d’une
fête religieuse quelque chose du genre confirmation. Je garde des souvenirs
très précis de cette fête. Il y avait une profusion de plats
qui circulaient avec des pâtisseries, des gâteaux, des sucreries.
On buvait beaucoup. Il y avait beaucoup de monde, beaucoup d’enfants qui
riaient, courraient, jouaient étaient très indisciplinés
et ne restaient pas assis comme des statues comme-il-faut. Les petites filles
avaient des robes vaporeuses avec des tas de volants et des chaussettes blanches.
Je me demande si un des enfants Palombo n’était pas dans ma classe.
En tous cas, moi j’étais assise bien sagement à côté
de mes parents et puis une dame qui était assise dans un fauteuil, à
ma gauche, a tendu son bras peut-être pour prendre un verre de vin et
c’est alors que j’ai vu pour la première fois quelqu’un
qui avait un long numéro tatoué sur son avant bras...
J’ai demandé à mon père ce que cela signifiait et
il m’a répondu en fronçant les sourcil pour me faire comprendre
que j’étais en train de dire quelque chose qu’il ne fallait
pas.
-« C’est une juive »... Il y avait dans sa façon de
dire « c’est une juive » beaucoup de pudeur, de respect, de
la honte, non pas de la honte pour elle, mais pour nous, comme si nous on aurait
du avoir honte de ce qu’elle aie un numéro tatoué sur son
bras...
Mais pour moi tout était déjà clair : « c’est
une juive » je savais ce que cela voulait dire.
Quand mon père était étudiant à l’ULB il avait
une bonne copine qui s’appelait Nadine, ils étaient dans la même
classe et étudiaient ensemble. Nadine venait souvent chez nous, elle
était grande et mince, avait de longs cheveux noirs, elle était
fort belle et gaie et racontait des histoires marrantes. Plus tard j’ai
associé le souvenir de Nadine avec le personnage de Juliette Greco, c’étaient
le même genre de femmes.
Et bien un jour Nadine est arrivée en pleurs, désespérée
parce qu’elle avait fait involontairement une chose horrible. Elle était
juive et pendant toute la guerre une famille l’avait cachée dans
une cave à Bruxelles. Ils lui avaient sauvé la vie en risquant
la leur. Ce jour là, Nadine avait croisé le monsieur dans la rue,
il avait fort vieilli et elle ne l’avait pas reconnu... C’est lui
qui l’avait saluée sans doute fort peiné par tant d’ingratitude...
En tous cas Nadine était désespérée que ce monsieur
puisse croire qu’elle était ingrate au point de ne pas saluer celui
qui lui avait sauvé la vie.
Je savais donc ce que c’était que des juifs, c.à.d. des
gens qu’on avait du cacher dans les caves pendant de longues années
pour empêcher qu’ils ne soient tués dans des circonstances
atroces...
Nous étions partis au Congo pour y rester. La preuve : nous avions emporté
tapis, lampadaires et argenterie, comme dans les films...
Le film s’est arrêté brusquement. Il y a eu des discours
politiques et mon père a dit :
-« Ca va tourner mal... on va rentrer en Belgique »
En fait il avait obtenu un congé (une mise en disponibilité) de
trois ans pour aller au Congo mais après trois ans il devait décider,
ou bien reprendre sa place d’instituteur à Strijtem, ou bien donner
définitivement sa démission et rester au Congo, ce que nous aurions
fait si la situation n’avait pas changé.
Nous sommes donc rentrés. Je suis allée au pensionnat au Lycée
Royal de Forest. J’ai eu tellement mal que j’ai effacé le
Congo de ma vie et de ma mémoire. Cela n’était pas facile
car au pensionnat j’ai retrouvé beaucoup « d’anciennes
du Congo ». Il n’était pas nécessaire d’en parler,
nous savions ce que nous pensions en écoutant le journal parlé
et en suivant « les événements » du Katanga...
Je n’étais pas la seule à me sentir à côté
de mes pompes... La fille de nos amis s’est mise à boire, elle
s’est suicidée à l’alcool... Quelle souffrance peut-il
bien y avoir dans le cœur d’une jeune femme de bonne famille, intelligente,
universitaire diplômée, mère de famille pour arriver aussi
cruellement au bout du désespoir ?...
Au Lycée de Forest, nous étions nombreuses, un petit clan. Je
me souviens d’Arlette Van Huffel qui était dans ma classe. Mais
il y avait toute une bande de filles formidables qui formaient un groupe séparé
: Jacqueline et Mathy Hasson, Esther Notrica, Violette Capelluto, Malca Levy
et sa sœur, Régine Avzaradel. A l’école il y avait
aussi Danielle Kriwin et Ginette Laskar, mais ça c’était
encore un autre groupe et il y avait aussi Nadia Feldman, nous avons logé
dans la même chambre.
Danielle Kriwin était un cas à part : elle riait toujours, elle
était brillante, elle réussissait tout, si elle n’avait
pas été si gentille on l’aurait haïe par jalousie,
on l'aurait détestée, mais cela n’était pas possible
car elle était trop sympathique... Un jour pour la leçon de français
on a du apprendre par chœur un passage de l’avare... Nous, on est
allées réciter notre passage en bégayant, en sautant des
vers et avec une profusion de heuuuu, heuuu...
Danielle, pas du tout, elle s’est amenée avec des manchettes faites
de plusieurs volants de dentelles. Elles les a attachées autour de ses
poignets comme un costume à l’ancienne et elle nous a interprété
une scène de l’avare comme si elle avait été de la
Comédie Française... époustouflant. On aurait bien voulu
rire d’elle, l’appeler lèche-cul, mais c’était
trop sincère de sa part, on ne pouvait que l’admirer...
Mais il y avait aussi d’autres « étrangères »
dont une indoue qui pour les jours de fête mettait un saree. Elle s’appelait
Hélène et ne riait jamais, elle ne faisait qu’étudier,
évidemment, elle portait des lunettes et ne pensait qu’à
obtenir un diplôme de médecin pour retourner en Inde...
Il y avait une revue communiste-maoiste de contact Chine-Belgique qui circulait
sous les bancs et dont je ne comprenais rien. Une fille collait avec des airs
mystérieux des petits tracts jaunes sur les murs, contre l’OAS...
Mon père m’avait acheté les romans de Lartégui, «
Les Centurions » etc... cela n’était pas tout à fait
sur la même longueur d’onde. Ils n’allaient tout de même
pas faire avec l’Algérie ce qu’ils avaient fait avec le Congo...
Je n’y comprenais vraiment rien et je refusais d’ailleurs d’y
penser : le Congo était compressé dans ma cage thoracique entre
mon ombilic et mon estomac, un grand poids douloureux.
Dans ma classe il y avait une italienne Christina Funes, elle n’était
pas belle de visage mais avait un corps extraordinaire et s’habillait
en noir. Christina était intelligente et subversive et ne s’exprimait
qu’en vocabulaire trotskiste et parlait au rythme d’une Kalachnikov
et ce qu’elle disait était également meurtrier... Je me
demande comment les profs pouvaient la supporter, mais vu qu’elle était
une des meilleures élèves ... Nous étions en section latin-mathématiques.
Moi j’étais toujours la dernière de classe. J’adorais
les math, mais n’y comprenais rien... c.à.d. quand on m’expliquait
je comprenais et je trouvais cela magnifique, mais je n’avais pas l’esprit
mathématique c’est pourquoi j’étais tout à
fait incapable de « voir ».
Entre la salle d’études et le bureau de Madame Bernimont, la directrice,
il y avait une toute petite cuisine, un petit local dans lequel se trouvait
le monte plats. On s’y réfugiait pour trouver un coin tranquille,
et c’est dans le cagibi du monte plats que Malca Levy m’a expliqué
la géométrie analytique...
Le soir, entre le souper et l’étude on avait un heure de récréation.
On glissait les tables et le groupe Hasson-Levy-Capellutto dansait des danses
avec les bras sur les épaules des voisines et chantait. Elles chantaient
aussi « Erev shel shoshanim... »... je ne comprenais pas mais c’était
magnifique. Elles chantaient aussi « Yerushalaim shel zahav ». Mais
est-ce bien possible ? La chanson existait-elle déjà ? N’est-ce
pas moi qui identifie ce groupe à cette chanson ?
Pendant les vacances il y avaient des filles qui allaient en Israël et
dans les kibboutz.
Gilbert Becaud chantait « Le jour où la pluie viendra » qui
pour moi était assez mystérieux, car en Belgique il pleut tous
les jours, mais mon intuition me disait que cela signifiait beaucoup...
Ce groupe de filles différentes me fascinait, elles riaient, elles dansaient,
elles parlaient une langue à elles, elles apportaient des pâtisseries
et des sucreries aux amandes et au sésame, orientales. Ces filles avaient
sans doute leurs entrées dans les milles et une nuits, voilà,
c’est ça, pour le week-end, moi je rentrais à Strijtem tandis
qu’elles, elles sortaient du pensionnat pour entrer dans un royaume oriental
fascinant et mystérieux... J’entends encore Violette rire de bon
chœur et à pleine voix. Le rire de Violette c’était
une institution. Et puis il y avait Jaqueline Hasson qui était toujours
agitée comme un feu follet, elle était drôle, petite, maigrichonne
et toujours en mouvement. Ces filles ne mangeaient pas de jambon et le samedi
nous n’avions jamais de travaux écrits : ni interrogations, ni
examens.
Ce groupe me fascinait et je regrettais de ne pas en faire partie.
Puis après la Rhétorique, nous sommes parties avec notre diplôme
sous le bras et nous nous sommes éparpillées de par le monde.
Quand je suis allée voir le film « Out of Africa » j’ai
eu un choc. Mon Dieu, mon Congo... J’ai acheté la cassette du film
et pendant des mois j’ai regardé ce film, chaque soir... à
en connaître les paroles par chœur, à en pleurer... Comme
un abcès qu’on débride chaque jour et qui saigne emportant
le pus de la souffrance jusqu’à ce que la plaie soit devenue propre,
nette, ne fasse plus mal et puisse lentement cicatriser...
Puis je suis allée au Pakistan et là les couleurs, les odeurs,
les goûts, les toast à la confiture d’oranges, les couchers
de soleil couleur abricot, le parfum de la terre après la pluie, la chaleur
...
Ca, ça a été Jadotville : le marché, les mangues,
la poussière...
Je suis retournée au Pakistan et les jours que j’y ai passés
comptent parmi les plus beaux de ma vie. Je suis allée en Inde. Mais
je n’ai jamais osé retourner en Afrique car elle est toujours là
au fond de moi, je ne veux pas la toucher de peur qu’elle ne s’écroule.
J’ai eu des problèmes de santé et depuis plusieurs années
je dors mal. Donc je passe mes nuits à lire et j’ai dévoré
tous les romans de Wilbur Smith. A tel point que mes amis se moquent de moi
et quand j’ai épuisé Wilbur Smith ils m’ont dit «
Tu n’as qu’à écrire toi-même un Wilbur Smith,
situé dans la vallée dans laquelle tu habites... »
C’est ainsi que l’histoire a commencé, comme un gag.
Que peut-on bien inventer comme histoire dans une vallée qui est à
cheval sur la frontière entre l’Italie et la Suisse ? Une histoire
de contrebande et même une histoire de passeurs de gens, de réfugiés,
par exemple des réfugiés juifs qui cherchaient à entrer
en Suisse pendant la guerre. En fait on m’avait raconté que bien
des histoires louches s’étaient passées et même une
histoire d’une montre en or.
J’ai donc commencé à écrire mon roman et puis tout
d’un coup l’histoire m’a échappé, ce n’était
plus moi qui inventais, mais l’histoire elle-même qui me guidait
du Tessin à New York, à Anvers, à Breendonk... Le gag a
tourné au drame. Progressivement j’ai pénétré
dans un monde qu’en fait je n’avais jamais accepté de regarder
: le monde juif. Pendant des années je l’avais refusé en
bloc en pensant « quels emmerdeurs ces juifs avec leur holocauste et leurs
chambres à gaz » avec lesquels on nous avait cassé les pieds
au cours d’histoire, Arbeit macht Frei et Nacht und Nebeln compris...
Très lentement mon roman m’a prise par la main et m’a conduite
jusqu’au cœur de l’Histoire. Je suis allée à
Breendonk... Je suis entrée dans le fort et après une vingtaine
de mètres j’ai failli m’évanouir, j’ai dû
ressortir. J’y suis retournée l’année suivante avec
mes enfants pour que je comprenne, pour qu’eux aussi comprennent... Lentement
mes juifs de mon roman m’ont guidée à la découverte
de leur religion et de l’histoire d’Israël. Petit à
petit j’ai eu besoin de traduire en peinture les sentiments religieux
qui naissaient en moi. Fatalement j’ai dû demander de l’aide.
Je me suis adressée à un membre de la communauté juive
de Lugano. Il a eu pitié de mon ignorance. J’ai posé des
questions, il a répondu. Elio est devenu un ami et quand il a lu mon
roman c’est lui qui a choisi le titre : « Diamanti Amari »
des diamants amers...
Petit à petit j’ai commencé à repenser à Malca
et Esther et Violette et les autres... n’était-ce pas pour elles
que j’avais écrit cette histoire ? Oui, sans doute quelque chose
était-il resté inachevé entre elles et moi.
Un jour en surfant sur Internet je trouve un texte écrit ni en Italien,
ni en Espagnol, ni en français, mais signé Malca Levy... Cela
doit être Malca...
J’envoie un @mail au responsable du site : Moise Rahmani qui me met en
contact avec Malca.
Pendant l’été suivant je vais chez mes parents à
Strijtem et puis je vais rendre visite à Malca... C’est toujours
elle, le timbre de sa voix, sa douceur, son rire...
Je rencontre ses parents et, oui, je savais bien qu’ils avaient été
au Congo, naturellement , mais sans savoir que monsieur Levy était rabbin...
Je repars en Suisse avec le livre « Moise Levy, un Rabin au Congo »
Page après page les pièces du puzzle se mettent en place... je
commence à découvrir les personnes que je connais depuis 40 ans
sans vraiment les connaître...
Cette année je retourne voir Malca et sa famille et je rencontre aussi
Moise Rahmani... je lis son livre « Shalom Bwana »... et c’est
là que je comprends que ces drôles d’étrangers ni
portugais, ni italiens, ni grecs, viennent de Rhodes... Les noms me reviennent,
les Amato, Palombo, Benatar et les autres... Et cette fête à laquelle
nous avions été invités... une Bar Mitsva, sans doute...
et le chiffre tatoué sur l’avant-bras de cette dame...
Voilà, tout se met en place, j’y ai mis 40 ans, mais je ne suis
pas la première à errer pendant 40 ans dans le désert...
L’an prochain j’irai frapper à la porte pour la troisième
fois... j’aimerais que ce soit sous la forme d’une exposition de
mes peintures.
Non pas seulement une simple exposition de peintures, mais retrouver après
toutes ces années les compagnes qui étaient avec moi au Lycée,
peut-être aussi des « anciens » du Katanga, mes cousins, des
amis...
Oui, il y a un climat d’antisémitisme à cause du Moyen-Orient,
du manque de dialogue, de l’ignorance, de la mauvaise foi. Je crois qu’il
est important de se réunir, de se rencontrer, de parler. J’ai envie
d’expliquer comment mon évolution qui a commencé en 1956
m’a permis de rencontrer des catholiques, des protestants, des libre-penseurs,
des bouddhistes, des musulmans, des juifs et d’essayer de comprendre.
Mon séjour au Congo m’a permis d’apprendre la différence
comme étant normale. Ne pas accepter la différence, vouloir tout
mesurer avec un seul et même mètre, voilà le racisme. Ne
pas avoir lu la Bible, ne pas connaître l’histoire, se laisser tromper
par les opportunismes politiques et les parti pris de la désinformation,
voilà l’antisé-mitisme. J’ai envie de dire que l’antisémitisme
n’est autre qu’un mécanisme dangereux que l’on peut
appliquer à n’importe quel groupe : il est tout aussi facile d’attiser
la haine contre les flamands ou contre les wallons. J’ai envie de dire
qu’au moment où on entre dans le jeu de la haine raciale on devient
un instrument manipulé et on perd le bon sens qui a voulu établir
et maintenir notre démocratie.
Entre 1956 et 1959 j’ai vraiment vécu 30 ans au Congo : en ces
trois ans j’ai tout appris, après, je n’ai fait qu’approfondir.
Au Lycée de Forest j’ai reçu les instruments intellectuels
qui m’ont permis de « travailler », de tailler ma «
pierre brute » et de la polir, patiemment, jour après jour. J’ai
eu la chance de vivre beaucoup d’expériences. J’ai eu la
chance de rencontrer beaucoup de personnes.
Pendant que j’étais en visite chez Malca, un gentil Monsieur est
venu. Il recueillait de l’argent pour planter des arbres en Israël.
Planter un arbre est un signe d’espoir, de confiance dans l’avenir.
J’ai donc, à Jérusalem, mon arbre qui a été
planté en l’honneur de l’amitié qui me lie depuis
40 ans à la famille Levy...
40 ans, Moise ! 40 ans... Barouh Ha Chem... quel périple, quel symbole...
quelle chance !