Le voyage de Sir Mosès Montefiore s’est déroulé au Maroc de décembre 1863 à février 1864. Il eut un important impact, le processus d’internationalisation de la question juive prenant dès lors une très grande ampleur.
Après avoir brossé à grands traits la vie et l’œuvre de l’illustre philanthrope anglais, nous rappellerons succinctement le statut des juifs marocains au XIX° siècle. Nous examinerons ensuite le contexte social et politique qui aura provoqué ce voyage. Nous en verrons, enfin, les résultats et les conséquences pour l’ensemble du judaïsme marocain, y compris sa composante hispanophone.
Sir Mosès Montefiore
Né en 1784 à Livourne, d’une famille d’origine italienne, Mosès Montefiore se dirigea très jeune vers les affaires et la City de Londres. Anobli par la reine Victoria, il était connu pour sa droiture et son honnêteté et il fut nommé Shérif de la capitale en 1837. En 1810, âgé de 36 ans à peine, il se retira du monde économique et consacra tous ses efforts et sa colossale fortune à l’amélioration du sort des juifs à travers le monde. Il occupa la présidence du Board of Deputies de 1840 à 1874.
Au cours de ses nombreux voyages en Palestine, de 1827 à 1875, on lui
doit la construction du premier moulin « hors-les-murs » de Jérusalem
que l’on peut toujours admirer dans les jardins de Mishkenot Sha’ananim,
face au Mont Sion, ainsi que celle d’un hospice de vieillards.
Il ne cessa d’intervenir auprès de différents souverains
pour des problèmes liés au sort de ses coreligionnaires. Il faut
citer l’affaire de Damas en 1840,ses entrevues avec le Tsar en 1846 et
1872, sa visite en Roumanie en 1867, l’affaire Mortara en 1858 qui l’amena
à Rome et au Vatican où il fut vainement reçu par le cardinal
Antonelli.
Sir Mosès mourut à Ramsgate en 1885 et sa maison devint un centre
d’études juives. Sa mémoire fut honorée par de très
nombreuses communautés, l’éloge funèbre étant
prononcé à Tanger par le vénéré Grand-Rabbin
Mordehai Bengio.
Le statut des juifs. La Dhimma
En terre d’Islam, les juifs étaient régis par le statut
de la Dhimma, ensemble des relations entre la puissance protectrice musulmane
et les Gens du Livre (juifs et chrétiens.) Ces dispositions, qui sont
également connues comme la Charte d’Omar, règlent dans le
détail la présence des non-musulmans et garantissent in minimum
de droits pour les personnes et les biens. C statut repose essentiellement sur
trois éléments fondamentaux :
• reconnaissance du droit de vivre,
• inviolabilité des per-sonnes et des biens,
• Infériorité en termes sociaux et religieux.
Certes, le Dhimmi jouit d’une grande liberté de circulation et
bénéficie d’une large autonomie dans l’organisation
de sa vie communautaire. Il est justiciable de ses propres tribunaux quand la
cause ne concerne pas un musulman. Il peut instaurer règles pour la gestion
des personnes et des biens ainsi que pour l’enseignement et la bienfaisance.
Le droit de propriété lui est reconnu tout comme il peut mener
une vie personnelle, familiale et religieuse conforme à la Halakha.
Cependant, en contre-partie, le Dhimmi est astreint au paiement de la Djiziya,
le fameux impopulaire impôt de capitation exécré à
travers tout le royaume. Le juif doit se distinguer du musulman par son costume
(djellaba noire à partir du XVII° siècle), sa monture, le
choix de son patronyme. Il doit respecter les mesures d’infériorité
et reconnaître la supériorité de l’Islam. Il ne doit
pas détenir d’armes ou posséder d’esclaves. De toute
évidence, il lui est interdit de convertir un musulman au judaïsme.
Comment fut appliqué au Maroc le statut de la Dhimma ? Force est de reconnaître
qu’il n’était pas suivi à la lettre et qu’il
était plus souple dans le Nord du pays – où habitaient les
communautés hispanophones – que dans le reste du royaume. Néanmoins,
en règle générale, la condition humiliée du juif
marocain était fonction de la manière avec laquelle les autorités
interprétaient les dispositions du statut, l’existence des communautés
et de ses membres étant soumise au bon vouloir du sultan ou du pacha
local…
Le contexte social et politique
Le statut de Dhimmi comportait donc des humiliations, des taxes personnelles,
une situation anachronique et inacceptable marquée par des événements
graves comme en témoigne l’exécution, en 1834, de la jeune
tangéroise Sol Hachuel, « Sol la Tsadika », qui refusa, à
14 ans, d’abdiquer sa foi.
Inexorablement, l’internationalisation de la question juive marocaine
était de plus en plus à l’ordre du jour, les interventions
étrangères auprès du sultan se heurtant à une fin
de non-recevoir. Les puissances européennes en profitaient pour faire
avancer leurs propres intérêts. La France avait battu le Maroc
à la bataille d’Isly en 1844 et sévèrement bombardé
Tanger et Mogador. L’Angleterre avait imposé en 1856 un traité
commercial dit de « la porte ouverte », abolissant le système
des monopoles. Enfin, l’Espagne, qui avait battu le Maroc en 1860 et occupé
Tétouan jusqu’en 1862, estimait ne pas avoir recueilli les fruits
de sa victoire. Madrid profitant de tout prétexte pour humilier le Maroc,
exigea l’exécution de deux juifs faussement accusés d’avoir
assassiné un espagnol à Safi. En 1863, plusieurs juifs furent
exécutés à la suite de cet incident, conduisant la Junta
(conseil d’administration de la com-munauté) de Tanger à
rechercher l’appui de l’Alliance Israélite Universelle, du
Consistoire Central à Paris et du Board of Deputies à Londres.
La Junta demanda en outre l’appui de la communauté de Gibraltar
qui, à son tour, s’adressa directement à Sir Mosès
Montefiore. Ce dernier fit intervenir le gouvernement britannique et le Ministère
des affaires étrangères espagnol alors que le baron de Rothschild
fit des représentations au Quai d’Orsay, à Paris. En raison
de la gravité de « l’affaire de Safi » et sur la demande
expresse des communautés de Gibraltar et de Tanger, Sir Mosès
décida de se rendre au Maroc après avoir reçu les encouragements
de Londres.
Le voyage au Maroc
Montefiore et sa suite arrivèrent à Tanger le 11 décembre
1863. Ils furent reçus avec beaucoup de respect par la communauté
de Tanger et par des délégations de Tétouan, Larache, Arcila,
Meknès, Fès, Mogador et Azemmour. Hôte de Mosès Pariente,
Sir Mosès inaugura la synagogue « Sheerit Yosef » et obtint
immédiatement la libération des juifs impliqués dans «
l’affaire de Safi ». Il quitta la ville accompagné du Consul
britannique à Tanger, de Mosès Nahon de Tanger et du secrétaire
général du Board of Deputies, Samson Samuel.
Le voyage fut long et difficile pour atteindre la cour du sultan à Marrakech.
L’illustre visiteur était déjà âgé de
80 ans et il n’arriva dans la capitale du sud du royaume que le 1er février
1864 où il fut reçu avec les honneurs dus à un chef d’état.
Montefiore remit au sultan Mohamed IV son manuscrit sur les juifs et les chrétiens
sujets de son empire. Le Grand Vizir prit note de ses desiderata et promit d’améliorer
les conditions de vie de la population juive. Mais, surtout, Sir Mosès
obtint, le 5 février 1864, la promulgation d’un dahir, décret
marquant le premier pas vers l’égalité des droits et des
devoirs entre musulmans et juifs du royaume.
Le dahir Montefiore
Le fameux texte royal connu sous le nom de « Dahir Montefiore »,
diffusé à travers tout l’Empire chérifien, se caractérise
par les points suivants :
• les fonctionnaires du Maghzen « doivent pratiquer avec les israélites
justice et équité »,
• « aucun d’entre eux ne devra subir des mesures arbitraires
»,
• « Si un acte quelconque d’injustice et d’iniquité
venait à être commis contre les israélites, le sultan appliquera
la sanction pénale de rigueur ».
Ce décret fut reçu avec beaucoup de gratitude par les juifs et il provoqua une grande satisfaction parmi les chancelleries européennes, l’intervention de Montefiore ayant atteint son objectif. Cependant, les musu-lmans acceptèrent difficilement les dispositions de Dahir. C’est ainsi que, par exemple, à Tanger et à Tétouan, les autorités exigèrent le paiement immédiat de la Djiziya.
Cependant, si un nouveau décret annula l’effet du premier, et
si, souvent, le dahir Montefiore resta lettre morte, il deviendra un texte de
droit positif ayant obtenu la consécration internationale. Il sera souvent
évoque dans différents litiges et lors d’injus-tices commises
contre les juifs.
Les conséquences du voyage
Outre la libération immédiate des juifs indûment incarcérés, Sir Mosès obtint de Mohamed IV la publication d’un texte qui recon-naîtra, pour la première fois, l’égalité entre juifs et musulmans. Il fut considéré comme la première brèche à l’encontre du statut de Dhimmi. C’est ainsi que, par exemple, le châtiment de la bastonnade publique cessa totalement. Mais, dans la vie courante, peu de choses changèrent de manière notable, incitant ainsi les juifs à recourir de plus en plus aux protections consulaires étrangères.
Le voyage de Montefiore fut également important dans le domaine de l’éducation.
Outre l’ouverture d’une école juive à Mogador –
l’anglais servant de langue d’enseignement – le philanthrope
participa à la création d’une école pour jeunes filles
juives à Tanger où l’on devait enseigner l’hébreu,
l’espagnol et la couture. Mais, surtout, il poussa l’Alliance Israélite
de Paris à ouvrir un réseau d’écoles au Maroc et
dans l’Empire ottoman. C’est ainsi que l’établissement
de Tétouan fut inauguré en 1862 et celui de Tanger en 1864, deux
communautés hispanophones du Maroc septentrional.
En conclusion, malgré les difficultés qui subsistaient et l’application
partielle du dahir de Mohamed IV, il est possible d’affirmer que le voyage
de Sir Mosès Montefiore au Maroc ainsi que ses multiples interventions,
eurent un effet psychologique important sur la communauté juive. Si,
pour la première fois, il a été enfin porté atteinte
au statut de la Dhimma, le rôle de l’illustre bienfaiteur anglais
dans le domaine de l’éducation se devait d’être souligné
» : des germes de salut (…) n’ont pas été plantés
en vain ».