Souvenir d'un enfant juif.

Mon Grand-Père


Le père de ma mère s'appelait Jacob Pessah. Il a marqué mon enfance puisqu'il est mort en 1944, alors que j'avais 14 ans. Sous le nom de "Pépé Pessah", il a été un personnage important de ma constellation familiale.

Il était né en 1862 à Salonique sous souveraineté turque, ville où il a exercé la profession de pharmacien. Son diplôme, qu'il a obtenu en 1889 à l'âge de 27 ans, rédigé en français et en langue ottomane, lui donne l'autorisation d'exercer sur tout le territoire de l'empire ottoman. Que s'est-il passé ? Une erreur dans un dosage ? ( à l'époque les préparations se faisaient dans l'officine.) Ma mère m'a dit qu'il donnait gratuitement les remèdes à ceux qui ne pouvaient pas payer. Le lui a-t-on reproché ?

Toujours est-il qu'il émigre à Paris avec la vague d'émigration sépharade arrivée avant la Grande Guerre. Il avait avec lui sa femme Clara (que je n'ai pas connue) ses quatre fils Elie, Marius, Asher, Dario et ses trois filles, Elise, Ida (ma mère) et Mathilde la plus jeune, décédée la nuit de la St. Sylvestre 1997.

Ma grand'mère Clara est née Benièche ou Beniech, fille d'un médecin de Salonique ayant la réputation de "Médecin des pauvres".

Pépé Pessah m'emmenait, enfant, au square Montholon près de chez mes parents. Quand je voulais une glace ou un roudoudou, il sortait de son gousset une pièce de cinq sous (25 centimes) avec un trou au milieu. Je le revois encore : grand de taille, mince, le regard clair (pas de lunettes), la chevelure abondante et la barbe gris fer. Ce qu'il exprimait, c'était d'abord la bonté, ensuite la droiture. Il parlait un français pur, sans accent, en plus du judéo-espagnol. (qu'il n'employait pas en s'adressant à moi.)

A toutes mes maladies d'enfant, il était à mon chevet. A cause de mes angines à répétition, ma mère s'inquiétait. Les maladies qui faisaient peur alors étaient la tuberculose, la diphtérie et la méningite. Ma mère avait perdu un enfant de six ans, Richard, de cette maladie, alors qu'elle était enceinte de moi de huit mois – c'est sans doute ce qui l'a sauvée du suicide. La présence de son père était apaisante. Il savait rassurer, dire les mots qu'il faut. Sa fille avait en lui une grande confiance.

Il venait souvent chez nous au 96 rue du Faubourg Poissonnière, grimpait sans s'arrêter les quatre étages, mais pour préserver sa liberté et ne pas s'imposer à son gendre, il avait loué une chambre à l'Hôtel Poissonnière, à un quart d'heure à pied. La coutume à l'époque était que les parents d'un des conjoints vivent sous le même toit que leur fils ou leur fille. Mon frère, ma sœur et moi avons grandi dans l'appartement où habitaient Isaac et Victoria Yaèche, parents de mon père, soit sept personnes dans un trois-pièces? Isaac est mort l'année de la déclaration de guerre. Victoria au cours de la guerre.

Pépé Pessah lisait beaucoup. Dans un quotidien du matin, paraissaient en feuilleton "les Aventures de Fantômas" de Pierre Souvestre et Marcel Allain, qui furent publiés en livre à bon marché. Nous possédions toute la collection et mon grand-père venait chercher les volumes un à un. Ces aventures interminables eurent pourtant une fin. Leur succéda un autre feuilleton, des mêmes auteurs dont l'héroïne était une femme "Fatala". Là aussi, nous avions la série complète pour alimenter la solitude du vieil homme.

Pourquoi j'évoque cela ? Ma sœur aînée, Gisèle jugeait cet appétit de lecture avec un rien d'ironie, parce que disait-elle, aussi bien Fantômas que Fatala = valeur littéraire nulle. N'empêche ! Cet homme de 82 ans nourri, grandi dans une ville de Grèce avait emporté sur la terre d'accueil sa culture française, témoin vivant de cette force de rayonnement.
Mon père Albert Yaèche

En fait, Jacob, Albert, Ida, Isaac, Victoria (qui avait connu Pierre Loti à Istanbul), comme des milliers de Sépharades, témoignaient de la puissance et de l'omniprésence sur les bords de la Méditerranée de l'entreprise gigantesque que fut l'Alliance Israélite Universelle.

Mon père, élevé dans le quartier de Péra à Istanbul, avait acquis les œuvres complètes de Victor Hugo et les six gros volumes du Larousse d'avant 1914 (que je consulte toujours.) Il pouvait réciter par cœur plusieurs fables de la Fontaine. Il connaissait les grands romanciers français, surtout Emile Zola, et pouvait citer les noms des grands acteurs de la Comédie Française d'avant guerre de 40.

Les péripéties de la guerre, les restrictions, les rafles semblaient avoir peu de prise sur mon grand-père. Il continuait sa vie d'homme simple, sobre, sans grands besoins. Le seul propos sur l'actualité que j'ai entendu de sa bouche :

-Quelqu'un dans la rue m'a dit que Darlan a été assassiné. A l'époque, les nouvelles ( pas les vérités officielles de la presse collabo) étaient colportées de bouche à oreille. Les postes de radio étaient interdits dans les foyers juifs.

Début 1944, au retour de sa promenade habituelle Pépé Pessah se rend à son hôtel. L'hôtelier l'attend :

- Monsieur Pessah, ne retournez pas à votre chambre. Surprise du vieil homme qui a toujours réglé son loyer à l'heure dite.
- Deux messieurs sont venus pour vous arrêter.
- Pour m'arrêter, moi ?
- Vous savez bien.
Les yeux fixaient l'étoile jaune cousue au manteau.
- Je n'ai jamais fait de tort à personne. Je ne vois pas pourquoi on m'arrêterait.
- Ils vont revenir. Il faut vous cacher.
- Me cacher, pourquoi ?
- Monsieur Pessah, ils vont vous emmener comme les autres. Je vais vous aider à rassembler vos affaires. Il n'y en a pas beaucoup. Je peux les garder dans un coin. L'octogénaire secoua la tête en signe de refus et regagna sa chambre d'un pas tranquille.

C'est ainsi qu'à l'âge de 82 ans, le père de ma mère fut "ramassé" et regroupé avec d'autres vieillards dans une annexe de l'hôpital Rothschild.

De ce jour, mes dimanches après-midi étaient programmés. Avec ma mère et ma sœur, je me rendais dans le XIIème, rue Lamblardie. Pas question d'aller au cinéma avec les copains. En rentrant, je m'attaquais à ma rédaction ou à mon problème de géométrie.

Rue Lamblardie : une salle de vastes dimensions, peuplée comme un hall de gare, aux sonorités feutrées. Trois générations se retrouvaient là : des hommes âgés devisant avec des adultes et de jeunes enfants, affichant côté cœur, la rouelle de l'ère nazie. Tout ce monde serré, debout. Pas de sièges.

Nous apportions des nouvelles du dehors, un peu d'air frais, des anecdotes, les faits et gestes des uns et des autres, la santé, les résultats scolaires… Un volume de voix sur un ton égal, sans éclats ni variations brusques, une ruche bourdonnante – mis à part les rires des enfants qui se poursuivaient entre les jambes, glissaient sur le parquet. Ce n'était plus la joie des retrouvailles, ce n'était pas triste non plus. Rien qui puisse faire penser à un parloir de maison d'arrêt. Je retrouvais là mon oncle Elie, tiré à quatre épingles, grand-père était égal à lui-même, peut-être heureux de retrouver ses enfants, ses petits-enfants. De ses lèvres, pas une plainte :

- On est bien traités. La nourriture est bonne. Les dortoirs faits tous les jours. N'apportez pas de colis.

Un dimanche, nous arrivons comme d'habitude pile à 14 H. La salle est vide. Que se passe-t-il ? Le troupeau des visiteurs se heurte à des portes vitrées strictement closes. Pas d'explication. Ils sont partis pour une destination inconnue. Nous ne les reverrons plus.

Aujourd'hui, il m'arrive de m'interroger : et si nous l'avions emmené avec nous (bizarrement l'endroit n'était pas surveillé) pour le cacher au sein de la famille ? D'abord, il est probable qu'il aurait refus". Et puis la famille avait aussi besoin de cachettes. Enfin, rester dans la légalité, c'était le souci du peuple paria sous l'occupation.

Quand même ; Nous aurions dû tout faire pour l'arracher à "leurs griffes". Au fait, quelles griffes ? Pauvres ignorants que nous étions ! Ce bourreau n'avait pas de visage. Nous n'avions aucune idée de ce qui nous attendait. Nous ne savions pas vers quel destin nous roulions.

- Ils ne vont quand même pas nous tuer tous ! Disaient mes proches en s'esclaffant.

Curieuse dérive d'une ethnie aux réflexes dormants, aux instincts vitaux en sommeil. Singulière destinée que celle de ce peuple, chair molle à la dent des prédateurs, tout au moins dans l'intervalle qui va de la révolte des Macchabées au retour sur la terre des ancêtres.

Déjà dans la controverse de Valladolid de J. Cl. Carrière, à propos de la cruauté des Conquistadors envers les Indiens nus et sans défense :
- Des espagnols, mar-chands de chair humaine ? Qui peut le croire ?
Un proverbe chinois dit, à peu près :
- Quand le Sage montre le crime du doigt, l'imbécile crache sur le doigt. (ne voit même pas le doigt.)
Mes oncles Marius, Dario, Elie.

Marius passait pour le plus dynamique des frères. Avec son phrasé sec, autoritaire, il me faisait un peu peur. C'était peut-être le plus sensible. Il était très "famille". Il vénérait son père.

Avec son frère Elie, il avait fondé une P.M.E. qui faisait tourner à Asnières une usine de dentifrice. Toute mon adolescence, j'ai utilisé du dentifrice de marque "Glycodon" arborant sur le tube l'effigie du Roi-Soleil avec cette devise "L'éclat c'est moi !"

A l'époque, la concurrence était faible, cinq ou six marques se partageaient le marché. Financièrement à l'aise, Marius comblait de cadeaux sa femme Corinne, friande de luxe et de bijoux. (Il avait épousé une non-juive sans que cela fît de vagues dans la famille.) Il comblait aussi ma mère qui l'admirait et l'adorait.

Un matin, à 6 heures, à l'appartement de la rue Marbeuf, des poings frappèrent à sa porte. Nous ne le revîmes jamais.
Dario avait aussi épousé une non-juive, Régine, qui fut adoptée aussitôt. Je n'ai jamais entendu le mot "Goy", un terme achkenase. Je lui préfère le mot Gentil avec son parfum suranné, sans ignorer qu'il fut inventé pour l'opposer au juif. Pour dépasser cette contraction, je me dis que les femmes et les hommes de mon enfance étaient des juifs gentils. En fait, des gens ordinaires.

Régine et ma mère étaient des amies proches. Régine et Dario avaient un fils unique, engagé dans l'aviation avec les Français libres.

Dario vivait dan l'angoisse de la rafle. Selon l'accord passé entre Bousquet et le gestapo, on n'inquiétait pas (provisoirement) les juifs français. Mes parents insistèrent pour l'héberger dans notre appartement du Faubourg Poissonnière. Il laissa Régine seule et se réfugia chez nous. Notre concierge, Madame Bruel, véritable cerbère, garda le secret jusqu'au bout.

Pour l'adolescent que j'étais, Dario était le compagnon idéal. Au contraire de mon père, il participait à tous les jeux de société. Des réflexions piquantes, des allusions à l'actualité, des histoires de Fritz…

Un caporal de la Wehrmacht, un peu éméché, parade dans un bistrot :
- Nous allemands, les plus forts ! Ach ! Avons pris la Pologne, la France, la Belgique, la Hollande, Morgen (demain, la Russie, l'Angleterre… Allemands forts.

Timidement, une voix s'élève :
- Il y a quelque chose que vous n'avez pas pris. Le bidasse est coupé dans son élan.
- Pas pris ? Was ?
- C'est la tripotée
- Tripotée ? Was ist ?
Le soldat se gratte le front, réfléchit un moment, puis lance, la trogne illuminée :

- Tripotée, ya ! Ach so ! (c'était à qui prendrait le mieux l'accent teuton) Ya wohl ! Mais vous verrez… nous aurons.. nous aurons…

Ainsi passaient les soirées, nous autres engoncés dans nos tricots superposés, à cause du froid.

Un jour, Dario se souvint qu'il avait un chez lui :
- J'ai une femme, un foyer. Qu'est-ce que je fais ici ? Vous êtes bien gentils, mais je retourne chez moi.

Ma mère essaya de le dissuader. Elle tremblait. Rien n'y fit. Une semaine plus tard, à la pointe de l'aube, des poings tambourinaient à sa porte. On ne le revit plus.

Elie fut arrêté peu après le débarquement. Les événements se précipitaient. Le sol de France se dérobait sous les godillots de la Wehrmacht. Aloys Brunner, directeur de Drancy voulait faire accélérer les convois de déportations. A croire qu'il avait un contrat à remplir. A sa grande fureur, il ne trouva pas de wagons. Comment les cheminots s'y prirent pour faire disparaître le matériel roulant, cela reste un mystère. En tout cas, Elie leur doit sa survie.

Les wagons plombés partaient de la gare de Bobigny, celle du Bourget, proche de Drancy, ayant été arrosée par les bombardiers alliés en juillet 1943. Le dernier convoi partit le 15 août 1944, à dix jours de la libération de Paris… Après la guerre, Aloys Brunner à trouvé asile en Syrie. Grâce à l'hospitalité de Hafez-el-Hassad.
Mon oncle Jacques

Le mari d'Elise, Jacques Nahman, était un fin lettré, dessinateur de talent. Il recherchait ma compagnie car nous vivions des points communs. En juin 1941, (j'avais 11 ans), nous fûmes leurs invités à Maisons-Lafitte où ils avaient loué des chambres à l'hôtel. Encore aujourd'hui, je baigne dans la lumière de cette matinée radieuse, nous nous chauffions au soleil dans ce parc immense. Il parut un journal à la main qu'il étala sur la table où nous lûmes sur cinq colonnes :
"L'Allemagne déclare la guerre à l'U.R.S.S."
- A présent, Hitler est foutu ! souffla Jacques d'un air guilleret.

Pourtant, il détestait viscéralement le régime des soviets à l'égal du nazisme. Il fut arrêté quelque temps après et envoyé au camp de Royallieu près de Compiègne. Sa femme fit des pieds et des mains pour le faire libérer, ce qu'elle obtint.
A son retour, Jacques l'être exquis, Jacques le dandy n'était plus le même. Dans son regard halluciné, on devinait les scènes qu'il avait vécues. De jour comme de nuit, les détenus tremblaient. Pour entretenir cette terreur, les gardiens, sous le moindre prétexte exécutaient chaque jour un prisonnier sous leurs yeux, en attendant le départ pour la déportation. De Royallieu partirent des milliers d'innocents. Parmi eux le poète Robert Desnos qui devait mourir au camp de Thersienstadt.

à suivre ....

Michel Yačche

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