Il y a une dizaine d'années, j’étais en vacances à
Hammamet et tandis que je me prélassais sur cette magnifi-que plage de
sable fin, un jeune tunisien d’une quinzaine d’années vint
me proposer le rituel bouquet de jasmin.
La conversation s’engagea en français puis à un moment donné,
je dis à ce gosse qui me prenait pour un touriste ordinaire :
-Je vais te faire une surprise
Et je lui parlai en arabe.
-Tu es arabe me demanda-t-il alors ?
-Non.
-Alors pourquoi tu parles arabe ?
-Parce que je suis tunisien.
-Si tu es tunisien, tu es arabe.
-Je t'ai dit non.
-Alors tu es quoi ? Demanda-t-il de plus en plus intrigué,
-Je suis juif.
-Ah ! Tu es israélien ?
-Non ! Je suis juif tunisien.
-Tu plaisantes ! Un israélien -tunisien, ça n’existe pas,
ce n’est pas possible. Tu es certainement un arabe qui habite à
Paris...
A l’évidence on avait soigneusement caché à ce gosse,
comme à toutes les nouvelles générations de ce pays qu’il
y avait eu pendant prés de vingt siècles une importante communauté
juive en Tunisie.
Une communauté dont l’origine remonte à la nuit des temps et qui comptait au moins 120.000 membres à la veille de l'indépendance.
Les Juifs sont peut-être arrivés dans ce pays dès la fondation
de Carthage par la reine Didon-Elyssa. Puis des fuyards de Judée ont
abordé les rivages de l’île de Djerba après la destruction
par Nabuchodonosor, “que Dieu efface son nom”, du premier temple
de Jérusalem au sixième siècle avant J.C..
Que dire du rôle que nous avons joué dans les domaines : culturel,
médical, économique, politique même, tant au moyen âge
sous les dynasties aghlabite puis fatimide que dans l’édification
de la Tunisie moderne ?
Curieusement tout était oublié, effacé, gommé. Comme
si ça n’avait jamais existé !
Le pays regorge pourtant de preuves de notre très ancienne présence.
Que ce soit le fameux cimetière juif de Gammarth, dont on ne sait même
plus où il se trouve tant on le dissimule, l’antique synagogue
de Hammam-Lif que l‘on cache soigneusement, les lampes à huile
décorées d’une ménorah dont regorge le sol de Carthage,
nos cimetières, nos synagogues, désacralisées pour la plupart,
les maisons que nous avons habitées, les rues où nous nous sommes
promenés, les souks, les commerces où nos familles exerçaient
leurs activités, les hôpitaux dans lesquels les médecins
juifs étaient si nombreux et si prisés, les livres, les journaux
que nous avons publiés, nos voisins, nos amis musulmans, tout devrait
porter encore la marque de notre long passage...
Qu’aurait été la Tunisie sans la cuisine juive, la pâtisserie juive, la musique et la danse juives, les architectes juifs, le sport juif, etc... etc... ?
Que les gens et même les lieux aient changé, cela pouvait se comprendre, le vent de l’Histoire étant passé par-là, mais disparaître ainsi “sans sépulture” m’était intolérable et soulevait en moi une immense impression d’injus-tice.
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