Tradition. si belle tradition.

 

Depuis bien longtemps je rapporte les historiettes attachantes qui animent les soirées, les jours de fêtes, conduites sans faille par ma famille sépharade, si fière de son appartenance à la tradition des Israélites du Levant ainsi mentionnés sur nombre de documents estampillés à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle ; Ces témoignages patinés, conservés précieusement par mes parents constantinopolitains sont d'une douce piétée.

Soudain l'envie m'est venue de parcourir les émotions qui s'échappent des sensibilités gravées, comme des trésors, par des chanteurs, des chanteuses éblouis par la richesse des gestes des journées pascales de los muestros que nous revivrons bientôt.

Mes choix ne sont guère exhaustifs. Et, sans ordre préférentiel, je livre quelques ouvres qui m'ont enchantée (enkantada ) !
Merveilleuse Liliana Treves Alcalay ! elle vient de faire paraître un livre "Melodie di un esilo", mine d'or de rares partitions, accompagné d'un CD. Quelle aubaine ! Depuis fort longtemps j'espérais son document nouveau, dévoilé au début de ce mois de février sans une once de déception !

A l'écoute de A-donai u Senhor meu, les images irradiantes des préparatifs de la fête de la Liberté dans "Marranes", de Brenner et Yerushalmi se redessinent devant les yeux ; les incantations, les ferveurs d'Emilia toute de blanc vêtue, l'héroïne bien malgré elle du film et du livre remarquables réalisés sur les Juifs de Belmonte (Portugal), s'échappent, se poursuivent telle une magie nouvelle. Le chant est bouleversant, l'interprétation pénètre puissante, prégnante, sans rupture avec le temps.

Evoquer les cantiques de Pessah, sans se référer à Yehoram Gaon serait inconvenant ! Nessim Saroussi a eu la gentillesse de me remettre l'album que l'artiste israélien, aux racines si profondément judéo-espagnoles, a enregistré.

Avec Gaon, toute la liturgie de los muestros s'échappe flamboyante, se vibre dans l'ambiance particulière des deux soirées prescrites. Les tables du Seder, savamment ordonnées, respectées car consignées dans la Haggada, se psalmodient joyeuses, graves, facétieuses, curieuses ; Intenses, je les ai vécues dans la maison de mes parents, de mon grand-père, el haham. J'ai chanté et chante avec Gaon, parce que la tradition se répète pareille à celle des retrouvailles familiales d'antan ; Je ne pense pas avoir l'âme d'une midinette !. mais des larmes ont perlé.

C'est le CD que chaque maison sépharade se doit de posséder, pour ne pas oublier. n'est-il pas écrit : "Tu diras à ton fils". En chansons aussi ! toutes s'y côtoient, de kadech à un kavritiko. Sans omettre ken supyense i entendyense.

Beaucoup d'artistes se sont attachés aux mélodies quelquefois vagabondes de Pessah.
A capella, Sandra Bessis chante Moche salyo de Misraïm, Moïse sortit d'Egypte fuyant Pharaon. John Mc Lean introduit le prélude à la flûte de berger. Ici s'écoule le poème, toute la beauté de la narration.

Dominique Thibaudat et l'ensemble lyrique ibérique s'installent dans le chant de pèlerinage Ir me kyero a Yerushalaïm, je veux partir fouler les herbes de Jérusalem.L'exaltation est restituée par l'interprétation pure, très sobre.

Je veux aussi citer Joaquin Diaz, le musicologue espagnol qui module avec tant de distinction, de retenue, les kantikas, les bénédictions de nos aïeux expulsés par les rois dits catholiques. La matza découverte, les assistants entonnent : este pan de la afrisyon ke komyeron muestros padres en tyerra de Ayifto. Ce pain de la misère que nos pères ont mangé en Egypte.

Fermez les yeux. Entendez-vous el nono, el papu, el padre. i las madres, las esuegras, i todas las kriaturas. Pessah n'a pas changé. Mais aujourd'hui vous êtes el nono, el papu, el padre. I madres, esuegras i kriaturas. Les voix hautes, chevrotantes, passionnées, fausses, à peine justes.Toutes sont présentes, s'enlacent !

Par le privilège du commandement répété, par la tendresse du geste reproduit, tout est recommencement :
Et tu diras à ton fils.

Merci à vous tous, amis et amies, pour la pierre gravée ajoutée au patrimoine musical de los muestros.

 

A. Rivka Cohen

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