Los Muestros N°50

Les larmes de ma grand-mère serrant à l'étouffer son fils unique contre elle ; sur la piste, un peu plus loin, un avion impatient de rejoindre Marseille ; ma mère figée dans l'incompréhension d'une situation qui la dépasse : voilà sur quelles images j'ai quitté la terre de mes lointains ancêtres, puisqu'à ce qu'il paraît, mes yeux clairs et mes cheveux blonds prouveraient une très ancienne filiation avec les tribus berbères judaïsées menées par la mythique Kahéna. Je partais donc, justement pour ne pas subir le sort de cette valeureuse, mais ô combien malchanceuse, souveraine!

J'étais enfant, mais mon pays, la Tunisie, avait déjà imprimé en moi sa beauté, son intimité, son influence. Magnifique Tunisie !

« Ils » m'en ont chassée.
Qui étaient ces « ils », responsables d'une fracture dont nul ne pouvait alors deviner l'importance chez une fillette de huit ans ? Qui étaient ces « ils » dont l'évocation provoquait en moi des frissons d'horreur, la peur d'inconnus redoutables qui avaient le pouvoir de faire trembler nos terres personnelles, de déstabiliser mes parents, ces piliers de ma force d'enfant ?

« Ils » ont fait pleurer ma mère, « ils » ont cassé sa vie, lui ont volé ses repères, l'ont spoliée de toutes ses évidences.

« Ils » ont privé mon père d'une vie au milieu des siens, ont saccagé sa sérénité, ont effacé son sourire tranquille, ont éteint son regard.

« Ils » passent leur temps, dans le meilleur des cas, à nous  chasser, de millénaire en millénaire, de siècle en siècle. A nous chasser, ou à tenter de nous exterminer. Pourquoi ? Parce que nous avons eu le malencontreux privilège d'importer le monothéisme sur cette planète ? Parce que nous fûmes le seul peuple à accepter  de le faire, quand les autres se défilaient devant la difficulté ?

« Ils » veulent nous voler l'espace de vie auquel nous avons droit, nous confisquer l'air de nos poumons, nous dénier le droit d'existence.

Vous trouvez que j'y vais un peu fort ?

Faudra-t-il que je parle des sanglots de ma mère lorsqu'elle se croyait seule ? Des efforts de mon père pour soulever des sacs de charbon afin de les livrer à des gens qui ne lui accordaient pas la moindre attention, lui qui porte la sagesse de notre Tradition à fleur de regard ?

Faudra-t-il que je revienne sur les questions stupides qu'on me posait au lycée, où l'on n'avait jamais vu de « Juive d'Afrique du Nord » avant moi, sur le sentiment tenace et douloureux d'être étrangère à tous les milieux, à tous les lieux, sur la seule échappatoire qui me restât, l'écriture ?
Les années-choc imprimèrent leurs fêlures.

Puis vint le temps de réagir.

Un jour où j'enviais une de mes camarades qui, refusant les études, avait décidé de choisir une voie différente, ma mère nous réunit, mon jeune frère et moi, et expliqua : « Mes enfants, nous avons dû partir en laissant nos morts, nos biens, et, provisoirement, notre famille. Votre père et moi trimons comme des bêtes de somme, nous avons été coupés de tous ceux que nous aimons, alors que nous étions persuadés de ne jamais avoir à vivre ce destin de déplacés. Nous sommes en France, c'est un pays magnifique, le pays de l'égalité, des droits imprescriptibles, c'est notre pays à présent. Mais, sait-on jamais… L'immonde a la vie dure… Nous n'avons pas d'argent à vous laisser, de biens à vous distribuer. Aussi, votre dot, ce seront vos études. Choisissez votre voie, mais quelle qu'elle soit, je veux que vous alliez le plus loin, le plus haut, que vous soyez les meilleurs ! Je veux que face aux épreuves vous ayez la solution, vous sachiez vous en sortir, et surtout je veux que vous vous prépariez un avenir heureux et équilibré, dans ce pays superbe dont vous devrez toujours respecter les lois, et que vous devrez contribuer à enrichir, dans tous les sens du terme. Donc en ce qui te concerne, Yaël, pas question d'interrompre tes études ! Tu travailles,  tu  travailles, et tu réussis ! Jamais nous n'accepterons qu'il en soit autrement ! » Adieu donc les rêves de fainéantise. Mais ils n'avaient été qu'un battement d'aile de papillon un jour de fatigue…

En réalité, j'ai abordé les études comme on entre en religion ; fervente, inquiète, attirée…

(Suite page 25)

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