Los Muestros N°50

(Suite de la page 26)


-Quelqu'un dans la rue m'a dit que Darlan a été assassiné. A l'époque, les nouvelles ( pas les vérités officielles de la presse collabo) étaient colportées de bouche à oreille. Les postes de radio étaient interdits dans les foyers juifs.

Début 1944, au retour de sa promenade habituelle Pépé Pessah se rend à son hôtel. L'hôtelier l'attend :

- Monsieur Pessah, ne retournez pas à votre chambre. Surprise du vieil homme qui a toujours réglé son loyer à l'heure dite.
- Deux messieurs sont venus pour vous arrêter.
- Pour m'arrêter, moi ?
- Vous savez bien.
Les yeux fixaient l'étoile jaune cousue au manteau.
- Je n'ai jamais fait de tort à personne. Je ne vois pas pourquoi on m'arrêterait.
- Ils vont revenir. Il faut vous cacher.
- Me cacher, pourquoi ?
- Monsieur Pessah, ils vont vous emmener comme les autres. Je vais vous aider à rassembler vos affaires. Il n'y en a pas beaucoup. Je peux les garder dans un coin. L'octogénaire secoua la tête en signe de refus et regagna sa chambre d'un pas tranquille.

C'est ainsi qu'à l'âge de 82 ans, le père de ma mère fut "ramassé" et regroupé avec d'autres vieillards dans une annexe de l'hôpital Rothschild.

De ce jour, mes dimanches après-midi étaient programmés. Avec ma mère et ma sœur, je me rendais dans le XIIème, rue Lamblardie. Pas question d'aller au cinéma avec les copains. En rentrant, je m'attaquais à ma rédaction ou à mon problème de géométrie.

Rue Lamblardie : une salle de vastes dimensions, peuplée comme un hall de gare, aux sonorités feutrées. Trois générations se retrouvaient là : des hommes âgés devisant avec des adultes et de jeunes enfants, affichant côté cœur, la rouelle de l'ère nazie. Tout ce monde serré, debout. Pas de sièges.

Nous apportions des nouvelles du dehors, un peu d'air frais, des anecdotes, les faits et gestes des uns et des autres, la santé, les résultats scolaires… Un volume de voix sur un ton égal, sans éclats ni variations brusques, une ruche bourdonnante - mis à part les rires des enfants qui se poursuivaient entre les jambes, glissaient sur le parquet. Ce n'était plus la joie des retrouvailles, ce n'était pas triste non plus. Rien qui puisse faire penser à un parloir de maison d'arrêt. Je retrouvais là mon oncle Elie, tiré à quatre épingles, grand-père était égal à lui-même, peut-être heureux de retrouver ses enfants, ses petits-enfants. De ses lèvres, pas une plainte :

- On est bien traités. La nourriture est bonne. Les dortoirs faits tous les jours. N'apportez pas de colis.

Un dimanche, nous arrivons comme d'habitude pile à 14 H. La salle est vide. Que se passe-t-il ? Le troupeau des visiteurs se heurte à des portes vitrées strictement closes. Pas d'explication. Ils sont partis pour une destination inconnue. Nous ne les reverrons plus.

Aujourd'hui, il m'arrive de m'interroger : et si nous l'avions emmené avec nous (bizarrement l'endroit n'était pas surveillé) pour le cacher au sein de la famille ? D'abord, il est probable qu'il aurait refus". Et puis la famille avait aussi besoin de cachettes. Enfin, rester dans la légalité, c'était le souci du peuple paria sous l'occupation.

Quand même ; Nous aurions dû tout faire pour l'arracher à "leurs griffes". Au fait, quelles griffes ? Pauvres ignorants que nous étions ! Ce bourreau n'avait pas de visage. Nous n'avions aucune idée de ce qui nous attendait. Nous ne savions pas vers quel destin nous roulions.

- Ils ne vont quand même pas nous tuer tous ! Disaient mes proches en s'esclaffant.

Curieuse dérive d'une ethnie aux réflexes dormants, aux instincts vitaux en sommeil. Singulière destinée que celle de ce peuple, chair molle à la dent des prédateurs, tout au moins dans l'intervalle qui va de la révolte des Macchabées au retour sur la terre des ancêtres.

Déjà dans la controverse de Valladolid de J. Cl. Carrière, à propos de la cruauté des Conquistadors envers les Indiens nus et sans défense :

- Des espagnols, mar-chands de chair humaine ? Qui peut le croire ?

Un proverbe chinois dit, à peu près :

- Quand le Sage montre le crime du doigt, l'imbécile crache sur le doigt. (ne voit même pas le doigt.)

(Suite page 28)

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