Les Isrélites des Rhodes.

par M. Pariente, directeur de l’école israélite de Smyrne,

à la suite d’une visite faite dans l’île à la fête de Pâque de l’année 1888.

 

 

 

 

Il ne reste de la grandeur passée de Rhodes que des ruines imposantes, et, triste ironie du sort, l’ancien palais des Grands-Maîtres sert aujourd’hui de bagne aux criminels de l’empire.  Néanmoins, les vestiges de l’époque des chevaliers sont nombreux; on dirait que les Turcs, en souvenir des héroïques défenseurs de l’île en 1522, ont voulu laisser intactes les armoiries, un certain nombre d’inscriptions, ainsi qu’une bonne partie des gigantesques forteresses élevées du XIVè. au commencement du XVIè. siècle.  C’est ce qui donne à Rhodes tout l’aspect d’une ville du moyen âge, avec un caractère tout particulier que rehausse son admirable climat et sa végétation abondante.  Il n’est pourtant pas difficile d’apercevoir que cette belle contrée est dans une complète décadence.  Sa population est apathique et diminue d’une façon effrayante, elle ne vise qu’à une existence matérielle des plus précaires, c’est la misère insouciante.  L’agriculture qui, bien soignée et avec des procédés moins surannés, serait une source de richesses, est complètement négligée.  Le principal produit d’exportation consiste en quelques légumes, expédiés comme primeurs à Alexandrie, Smyrne et Constantinople; en sorte que le commerce est fort peu développé.  La seule industrie du pays consiste dans la fabrication, par les prisonniers, de divers objets de tabletterie d’une certaine élégance.  La célèbre céramique de Lindos a disparue et les rares spécimens, dits “plats de Rhodes” qu’on rencontre aujourd’hui sont d’un prix inabordable.  Inutile d’ajouter que la culture intellectuelle, jadis si florissante, laisse également beaucoup à désirer.  Les Grecs mêmes, qui partout ailleurs font de si  louables efforts pour la diffusion des lettres, paraissent ici relativement arriérés.

 

On espère qu’une nouvelle ère de prospérité va commencer pour Rhodes, grâce au transfert dans cette île des autorités supérieures du vilayet, S. E. Akif-Pacha, gouverneur général, est animé des meilleures intentions, et déploie une certaine activité, dont les effets ne tarderont pas à se faire sentir.  Il est bien secondé dans sa tâche par le Mutessarif Tefik Bey et par les autres fonctionnaires de son administration.  Nos coreligionnaires de Rhodes sauront sans doute profiter de tous les travaux d’utilité publique qui vont être prochainement entrepris.  Ils doivent préparer la jeunesse au moyen d’une bonne éducation à cette ère de progrès si généralement attendue.  C’est dans le but d’étudier leur état actuel que je me suis rendu auprès d’eux.

 

La traversée de Smyrne à Rhodes sur le bateau du Loyd autrichien dure vingt-six heures en faisant escale à Chio et à Léros, deux autres îles de l’archipel.

 

Je n’ai pas à parler de nos coreligionnaires de Chio, dont la situation a été décrite lors de la catastrophe de 1881.  Aujourd’hui, chacun d’eux a repris ses occupations ordinaires; seulement ils n’habitent plus, comme avant le terrible tremblement de terre, à l’intérieur de la citadelle, ce qui est un bienfait à tous les points de vue.  Au haut de la place de Vounaki, ils ont réussi à construire une synagogue, grâce à la générosité de MM. Les comtes de Camondo.  Là est aussi le Talmud-Tora.  Autour de cet oratoire sont groupées la plupart des habitations juives.  Les israélites comptent environ 50 familles.

 

Il n’y a à Léros que trois israélites, originaires de Rhodes, qui rentrent chez eux à l’occasion des fêtes.  La population de cette île est presque exclusivement grecque.  La plupart des hommes valides vont s’établir en Egypte, où ils forment la corporation des épiciers, de sorte que leurs familles seulement restent dans l’île.

 

La communauté juive de Rhodes est des plus intéressantes.  La ville ne compte que 11,000 âmes, dont 3,106 israélites.  La population totale de l’île est actuellement de 28,000 âmes, dont 4,000 musulmans et environ 13,000 grecs.  Les Juifs, ainsi que la plus grande partie des musulmans, sont confinés à l’intérieur de la citadelle.  Aussi leur quartier présente-t-il l’aspect d’un vrai ghetto.  Sur la façade de quelques-unes de leurs maisons, on voit encore les blasons en marbre des Grands-Maîtres.  Les murs sont parfois crénelés et d’une formidable épaisseur.  Ils ne sont par crépis au lait de chaux, comme dans la plupart des villes de l’Orient, ce qui assombrit d’autant plus le quartier.  En général, l’intérieur des maisons n’a rien de confortable.  Elles se composent, en grande partie, d’un rez-de-chaussée, en contre-bas, ne comprenant qu’une seule pièce sur la rue.  Point de plancher.  Le sol est dallé avec des cailloux de diverses nuances et disposés en mosaïque.  Ce dallage est également employé à l’étage supérieur, lorsqu’il y en a un.  Chacun est propriétaire de sa maisonnette; un loyer annuel de 150 francs suffit à l’étranger qui vient s’établir à Rhodes.  Toute une maison (si toutefois on peut donner ce nom à des habitations si primitives) peut être achetée avec 3,000 ou 4,000 francs.

 

La vie de famille est tout à fait patriarcale.  Les fils mariés ne quittent pas la demeure paternelle.  Les jeunes gens se marient généralement à 18 ans et les jeunes filles à 15.  Il en résulte une dégénérescence dont on remarque les traces sur la plupart des physionomies.  Le type n’a rien de régulier et dénote un naturel passionné.  Pourtant, l’expression générale des visages est intelligente, mais peu empreinte de douceur.  Le costume est le même qu’à Smyrne, avec cette différence qu’à Rhodes les femmes paraissent moins portées au luxe et ne se chargent pas de bijoux.  Toutes couvrent soigneusement leurs cheveux, mais la poitrine est presque à découvert.  Les jeunes gens portent le costume européen depuis quelque temps, moins le chapeau, qui est avantageusement remplacé par le fez turc.  Les vieux sont habillés à l’orientale, ce qui leur donne un air plus solennel.

 

J’ai eu l’occasion d’assister à un mariage.  La mariée portait, outre la couronne de fleurs d’oranger, d’introduction moderne, un voile si épais, qu’il était impossible d’examiner le visage.  La cérémonie ressemble à toutes celles de ce genre qu’on voit en Orient.  Seulement, pendant les sept jours de la Houppa, on se livre à de copieuses libations et à des danses locales qu’on peut contempler en traversant le quartier, puisque portes et fenêtres sont ouvertes et que  la plupart des maisons n’ont pas de vestibules.  Chaque sexe danse à part.  Ces ébats chorégraphiques consistent en pas cadencés qu’accompagne un orchestre composé d’un violon, d’une mandoline et d’un tambour de basque ou pandero.  De vieilles femmes, accroupies dans un coin, chantent des chansons de circonstance en judéo-espagnol, dont le style paraît très ancien.  Ces poèmes ont pour objet de vanter les charmes des nouveaux mariés et renferment souvent des expressions trop libres.  On m’a raconté que ces mêmes matrones savent improviser, dans les cérémonies funèbres, des élégies fort curieuses relatant les mérites du défunt.  Elles font alors l’office de ces pleureuses de la bible, comme on en rencontre encore dans les pays arabes.

 

J’ai également assisté aux fiançailles d’un jeune homme de bonne famille.  Cette cérémonie a toujours lieu le soir, après la prière.  On se rend d’abord dans la maison de la fiancée.  C’est une jeune fille de 13 ans.  Elle porte une robe d’indienne sans taille d’une nuance crème; elle a au cou un collier de pièces autrichiennes de 100 fr. en or; Elle est chaussée de pantoufles.  Après que l’on eut servi la confiture traditionnelle (la plupart n’y touchent pas; lorsqu’on présente le plateau, on se contente de porter la main à la tête), on se mit en marche, laissant la fiancée chez elle, pour se rendre chez le futur.  Nous étions précédés de flambeaux et de musiciens qui jouaient pendant tout le trajet l’air des “Pompiers de Nanterre” !  C’était une vraie procession à travers le quartier israélite.  Le fiancé vint nous rejoindre avec ses invités.  C’est un jeune homme de 16 ans, portant un caftan.  Il a une allure de circonstance.  On arrive enfin chez le grand-rabbin.  On dresse séance tenante l’acte de mariage.  Le fiancé et le père de la future prennent le contrat.  Ce dernier s’engage à donner à sa fille 60 livres (environ 1,300 fr.) de dot, plus 200 francs à titre de “besamano”.  En cas de dédit, on versera un dédommagement de 1,500 piastres ou 300 fr.  Le fiancé fait ensuite le tour du salon, baise la main des assistants et reçoit de chacun une pièce d’argent.  Le plus généreux donne, à cette occasion, une pièce de 50 centimes.  On sert la confiture, l’on se remet processionnellement en marche, et chacun rentre chez soi.  Le délai fixé pour le mariage est de trois ans.  En attendant les fiancés se voient rarement ou point.

 

La ville de Rhodes offre si peu de ressources qu’une bonne partie des hommes valides est obligée de se procurer au dehors des moyens d’existence.  Quatre cents jeunes gens ou pères de famille israélites quittent la ville pour s’éparpiller, la plupart comme colporteurs, dans les villages de l’île ou sur la côte d’Anatolie, s’exposant souvent à des climats meurtriers, comme à Dalian et à Finika, et vivant de privations.  Ils ne rentrent au foyer qu’à l’occasion des fêtes; parfois, hélas ! on ne les revoit plus ou l’on ne ramène que leurs cadavres.  Ils succombent à la fatigue ou aux fièvres pestilentielles qui les minaient.  Il en résulte que le nombre des veuves et des orphelins est plus élevé ici qu’ailleurs;  La moralité publique se ressent de cet état de choses.

 

L’objectif de chacun est d’amasser un petit pécule et d’aller finir ses jours à Jérusalem.  L’année dernière, 35 personnes des deux sexes ont quitté l’île pour aller s’établir en Terre sainte.

 

Lundi, veille de la Pâque, vers 5 heures du soir, j’ai été témoin d’un spectacle naïvement touchant.  En me promenant sur la plage, j’aperçois à l’horizon un bateau tout pavoisé.  La foule accourt, elle est surtout composée de femmes et d’enfants.  Informations prises, ce bateau ramène dans leurs foyers les pauvres colporteurs, qui viennent passer la Pâque en famille, après six mois d’absence.  Les pavois avaient été arborés en leur honneur.  Ils débarquent, portant des paquets de victuailles, au milieu de la joie générale.  Ils ont le teint hâlé, le visage pâle.  En ce moment, ils paraissent oublier les vicissitudes de la vie.  Le logis est propre, gai, coquet; la table est déjà dressée pour le repas du Séder.  Les portes sont grandes ouvertes, de sorte que les passants peuvent se donner le spectacle de ces intérieurs modestes, mais ayant tous un air de fête.

 

Les voisins se réunissent pour le Séder.  On voit dans une même cour jusqu’à dix ménages, chacun autour d’une table spéciale.  On est assis par terre sur des coussins ou sur des divans, les jambes croisées à l’orientale.  Ce tableau si intéressant présentait une ombre.  Au fond d’une cour, j’aperçois une femme entourée de trois enfants, tenant sa tête appuyée sur son genou.  Devant elle, était suspendue une lampe à huile donnant une lumière blafarde.  Cette pauvre femme pleurait, ainsi que ses enfants.  Les personnes qui m’accompagnaient m’informent que c’est une veuve dont le mari est récemment décédé.  On lui demande pourquoi elle n’est pas allée célébrer le Séder chez son frère.  Elle répond en sanglotant : “Comment puis-je laisser la Lampe toute seule ?”  Cette lampe reste allumée toute l’année de deuil, en mémoire du défunt, et l’on y attache une idée superstitieuse.

 

La communauté de Rhodes n’a point d’organisation régulière ni d’administration.  A sa tête se trouve le grand-rabbin Rahamin Judah Israël, Commandeur de l’ordre du Medjidié et âgé de 75 ans.  Ce vénérable vieillard jouit de l’estime et de la considération générale, mais cela ne lui suffit pas pour assurer son existence matérielle.  Il exerce le pouvoir judiciaire.  Ici, comme à Andrinople, le rabbinat se transmet par droit d’hérédité, depuis un temps immémorial.

 

Le seul revenu fixe de la Communauté est celui de la Gabelle.  Cet impôt sur la viande rapporte environ 2,000 fr. par an; Il est presque tout absorbé par le traitement de 4 schohetim, dont l’un est retraité à Jérusalem.

 

A l’occasion des fêtes, on fait une collecte qui rapporte fort peu; on en distribue le produit aux nécessiteux. Depuis peu, des jeunes gens de bonne volonté ont formé deux sociétés de bienfaisance, chacune compte environ 70 sociétaires, payant une cotisation de 25 piastres (fr. 5,25) par an.  Il est fort à souhaiter qu’elles prospèrent, car rien n’est plus désolant que de voir une communauté dépourvue de ces institutions tutélaires.

 

Les synagogues sont au nombre de trois.  Les deux principales et plus anciennes portent l’une le nom de “Gadol” et l’autre celui de “Schalom”.  La troisième est de fondation récente et les revenus en sont affectés à l’école.  Il y a de plus trois oratoires.  Ces temples n’ont rien de remarquable au point de vue architectural.  D’après la tradition, la synagogue “Gadol” aurait été construite immédiatement après la conquête de l’île par Suleyman.  On y voit, dans une niche, une fiole d’huile au sujet de laquelle on raconte maint prodige.  A l’heure qu’il est, cette huile est employée comme remède contre les douleurs de l’enfantement.  Une planche manque à l’une des portes du tabernacle.  On ne la remplace pas, car l’ouvrier qui entreprendrait ce travail ne tarderait pas à succomber.  Cela est affirmé d’un air convaincu.  D’ailleurs, toutes les superstitions paraissent avoir élu domicile à Rhodes.  Ainsi, on m’a cité le cas d’un juif de Rhodes qui, s’étant fait couper la barbe, a été en butte à tant de tracasseries qu’il finit par embrasser l’islamisme.  D’autres conversions n’ont pas eu d’autre motif.

 

Comme préservatif contre le mauvais oeil on se sert à Rhodes de feuilles d’agave (on l’appelle “siempre viva”) qu’on suspend dans les appartements et même dans les magasins.  Dans d’autres localités d’Orient, on emploie pour le même usage des gousses d’ail, des branches de rue ou du camphre.  Diverses maladies sont soignées par une séquestration rigoureuse, qui dure plusieurs journées.  Bref, on voit partout des esprits malfaisants, qu’on s’efforce d’apaiser par d’absurdes pratiques.

 

Je dois ajouter que les autres communautés de l’île sont imbues des mêmes idées et, je le répète encore une fois, il y a parmi les israélites de Rhodes, des personnes distinguées qui font exception à la règle.

 

On peut, par les détails qui précèdent, se faire une idée de l’état intellectuel et moral de cette population.  La vie matérielle est si misérable que le souci du lendemain n’existe pour ainsi dire pas.  A part un petit nombre de négociants et de changeurs, les autres israélites sont colporteurs.  Il y a parmi eux quelques savetiers, des ferblantiers et des bateliers.

 

Grâce aux efforts persévérants de quelques hommes éclairés, on a réussi à fonder, à Rhodes, une petite école qui a traversé bien des péripéties, à cause de l’hostilité d’une partie de la population et du manque de ressources.  Néanmoins, cet établissement scolaire est fort apprécié par les autorités et par toutes les personnes éclairées.  S.E. Kiemal Bey, ci-devant gouverneur à Rhodes, avait fourni à l’école un excellent professeur de turc, qui est encore en fonctions, et qui est payé par l’Etat.  Le directeur actuel est un ancien élève de l’école de l’Alliance aux Dardanelles.  Il est actif, possède une instruction suffisante ainsi qu’une bonne méthode.  Il enseigne avec succès la plupart des matières pédagogiques et ne tardera pas à passer, à Smyrne ou à Constantinople, ses examens pour le brevet.  Le professeur d’hébreu est un jeune homme originaire de Smyrne, il enseigne bien et d’après les méthodes modernes.  Le local n’est pas très vaste, mais il suffit largement à l’effectif actuel des élèves.  Le nombre de ceux-ci était de 55 lors de mon séjour à Rhodes et divisé en trois classes, savoir : 9 dans la première, 15 dans la deuxième, et 31 dans la troisième.  Parmi ces élèves, dont l’âge varie de sept à seize ans, il y a 8 musulmans, 1 grec et 3 jeunes filles.  J’ai été satisfait de l’examen sommaire que j’ai fait subir à une partie de ces enfants, qui ont tous une mine éveillée et de bonnes dispositions pour les études.  A la suite des démarches faites auprès de quelques parents, le nombre des élèves vient d’être porté à 80.  Malheureusement, le taux de l’écolage est dérisoire.  Les plus aisés payent 21 francs et la plupart 10 fr. 50 par an et par élève.  Le comité affirme que si l’on élevait ce prix, il y aurait plusieurs désertions.

 

A la suite d’un tremblement de terre qui eut lieu dans l’île, en 1864, feu M. le baron James de Rothschild et M. le comte Abraham de Camondo y envoyèrent des secours importants, qui furent distribués par feu M. Moïse Menasche.  Celui-ci, avec le reliquat de ces dons, fit construire un talmud Tora et un oratoire qui porte les noms des donateurs : Bet Jacob et Birkat Abraham.

 

Inutile de parler du talmud Tora de Rhodes.  C’est à peu près partout la même incurie, les mêmes défauts.  Seulement, ici, il n’est pas communal, chaque père traite de gré à gré avec un des nombreux rabbins qui font office de pédagogues.

 

J’ai remarqué avec plaisir qu’à Rhodes on est relativement et généralement assez versé dans la connaissance de la Bible et que les offices religieux sont célébrés avec plus de ferveur que dans la plupart des communautés de l’Anatolie.

 

Le souvenir des troubles dont la ville de Rhodes a été le théâtre en 1840 est encore vivace chez les indigènes. C’était le contrecoup des tristes événements de Damas.  Voici comment un vieillard d’environ 80 ans, M. Moïse Alhadef, m’a relaté le fait :

Un négociant anglais de Smyrne avait envoyé à Rhodes un courtier juif, Elia Calomiti, pour y acheter des éponges, commerce encore florissant dans l’archipel.  Les Grecs de l’île, qui faisaient ce commerce, virent dans Calomiti un concurrent dangereux et en conçurent une haine violente contre sa race.  C’était aux approches de Pourim de l’an 5600.

 

Dès que la nouvelle de ce qui se passait à Damas se propagea, les négociants grecs y trouvèrent une occasion de vengeance.  Un pauvre colporteur juif au cerveau détraqué, nommé Eliakim de Léon Stambouli, fut accusé d’avoir fait disparaître un enfant grec et jeté en prison.  Sur la promesse qu’on allait lui donner un emploi avantageux, Eliakim déclara qu’il avait en effet soustrait l’enfant et qu’il l’avait confié au notable juif David Mizraki.  A la suite de cette allégation d’un aliéné, une escouade de gendarmerie envahit le quartier juif le jour même de Pourim, à l’heure du repas solennel, et arrêta dix notables, y compris feu le grand-rabbin Jacob Israël, père du grand-rabbin actuel.  Ils furent emprisonnés dans des cellules séparées et soumis à d’affreuses tortures.  Rabbi Jacob dut donner son anneau au geôlier pour modérer le zèle de ce dernier.

 

En attendant, la Communauté se rendit dans les synagogues pour invoquer la miséricorde divine.  La terreur était immense.  Aucun Juif ne pouvait sortir du quartier.  Le gouverneur, Youssouf Pacha, et tous les agents consulaires avaient ajouté foi à l’absurde accusation, que vinrent encore confirmer deux juifs renégats.  Les maisons israélites furent fouillées sans résultat.  Ce fut à grande peine que le rabbin Abraham Amado parvint à quitter la ville et à porter à Smyrne les doléances de la Communauté de Rhodes.

 

Après quinze jours de détention et d’angoisses sans nombre, les dix notables furent relâchés, et une députation de huit personnes se rendit immédiatement à Constantinople.  On retrouva à Syra l’enfant disparu.  Le gouverneur Youssouf Pacha fut destitué.  Curieuse coïncidence ! Ce fut seulement le jour même de Pourim de l’année suivante que le firman impérial, obtenu à la suite de démarches de Crémieux et de Sir Moses Montefiore, fut promulgué à Rhodes.  On fêta cet événement par des réjouissances publiques; des tables furent dressées en pleine rue et dans la maison du grand-rabbin.

 

Ici s’arrête le récit de mon interlocuteur, dont la mémoire ne s’est point affaiblie.  Encore aujourd’hui, les descendants des notables qui avaient été torturés lisent en famille, le soir de Pourim, un cantique d’actions de grâce en judéo-espagnol.  Outre la prière qui précède, on m’a procuré à Rhodes deux lettres, imprimées en hébreu et en turc, des grands-rabbins de Londres, Salomon Hirsch et R. David Mildola, à l’adresse de Sir Moses Montefiore, et datées du 29 Siwan 5600.  Dans ces lettres, les auteurs, s’appuyant sur diverses autorités rabbiniques, affirment solennel-lement que l’accusation dont les Juifs sont l’objet est calomnieuse.

 

La tradition de divers documents fait remonter à une époque très reculée l’établissement des Juifs à Rhodes. On connaît d’abord la légende du Juif qui au VIIè. siècle acheta les débris du célèbre Colosse, qui jonchaient le sol depuis le tremblement de terre de 222 avant l’ère chrétienne.  Il est vrai qu’on fait naître ce juif à Emesse, en Syrie.   Toujours est-il que, s’il a existé, il a dû habiter Rhodes.  Un étranger n’aurait pas fait ou osé faire une affaire aussi considérable, puisque 900 chameaux avaient à peine suffis pour le transport du cuivre du Colosse.

 

Le cimetière de la ville est immense et sans clôture.  Quantité de sépultures, quoique dépourvues d’inscriptions, paraissent très anciennes.  Les pierres tumulaires ont la forme rectangulaire et une hauteur d’environ 30 centimètres.  Parfois, à la surface, est enclavé un petit carré de marbre blanc portant l’inscription; la plus ancienne que j’y ai relevé date de 248 ans (1640).

 

Le remarquable ouvrage : l’Ile de Rhodes, par Edouard Biliotti et l’abbé Cottret (Compiègne, 1881) contient le passage suivant (page 330): “La tradition veut en effet qu’un corps de 250 volontaires israélites, armuriers pour la plupart, se soient couverts de gloire à la défense du bastion d’Italie, qui protégait leur quartier, et que, dans cete attaque, leur chef aurait trouvé une mort glorieuse en s’élançant pour arracher l’étendard qu’un officier turc avait planté sur la brèche.  Lorsque les chevaliers, accourus à son aide, le relevèrent, il venait d’expirer, tenant d’une main l’étendard et de l’autre son épée encore fumante du sang des ennemis qu’il avait tués.”

 

Ce fait prouve que les israélites habitaient Rhodes bien avant la conquête de Suleyman (1523), qu’ils avaient une organisation sérieuse et savaient au besoin faire le coup de feu.  J’incline même à croire qu’ils étaient déjà constitués en communauté à l’époque des Sarrasins, avant l’occupation de l’île par les chevaliers de St-Jean en 1309.  En effet, ceux-ci ne devaient pas être d’une grande tendresse pour les juifs et n’ont pas dû ouvrir les bras aux expulsés d’Espagne en 1492.  Ils ont dû trouver à leur arrivée dans l’île une communauté juive qui a su gagner leur confiance et dont plusieurs membres exerçaient la profession délicate d’armuriers.  Plus tard, est venu l’élément judéo-espagnol, qui, là comme ailleurs, a su imposer et sa langue et ses mœurs.

 

On connaît, d’autre part, la légende du Juif qui, par une trahison, aurait facilité aux Turcs la conquête de Rhodes.  L’ouvrage cité plus haut (p. 327) prétend que c’était un médecin israélite étranger, dont le nom est resté inconnu.  On le surprit jetant une lettre dans le camp turc, il fut exécuté.  Mais Suleyman avait dans la place des accointances autrement redoutables avec le chevalier d’Amaral.  Quelques personnes ont cru que lui aussi était juif et médecin au service de Rhodes, erreur d’autant moins justifiable que d’Amaral était ennemi des Juifs et saisissait toutes les occasions de leur montrer sa haine.  D’autres auteurs disent que ce traître était un renégat juif du nom de Libertos Comento.  Tous les apostats sont capables de tels méfaits, mais il est tout à fait vraisemblable que le médecin étranger d’Amaral et Comento ne font qu’un seul et même individu et que cette accusation doit retomber uniquement sur d’Amaral, dont le rôle n’a pas été contesté.  On ne saurait oublier qu’on avait alors partout l’habitude de mettre sur le dos des israélites les méfaits commis par leurs ennemis mêmes.  La légende du traître juif de Rhodes n’a probablement pas d’autre origine.


M. Pariente

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