Une femme et son Dieu.

 

Sur le plan de la religion, le milieu familial du côté de mon père était orthodoxe. Il venait d’un petit village d’Allemagne centrale – et je doute que vous puissiez trouver un village comme celui-là de nos jours. Il se trouvait dans une sorte de bassin entouré de collines, de collines assurément pas très élevées, mais quand même. Et au printemps, quand la neige fondait et que les rivières grossissaient et débordaient, les eaux déferlaient le long des collines jusqu’à ce que les rues pavées se retrouvent profondément sous l’eau ; et les villageois montaient dans des tonneaux vides – du genre que vous utilisez pour conserver les cornichons dans le vinaigre – et ils naviguaient alentour dans ces tonneaux, s’aidant de vieux manches à balais pour pousser, afin de vaquer à leurs affaires courantes. C’était un très vieux village et la famille de mon père y avait vécu depuis de nombreuses générations. Ils cultivaient les champs et s’occupaient de leurs animaux, et pour moi des vacances dans le village de mon père était ce qui se rapprochait le plus du paradis. En venant de la grande ville, je repérais les signes familiers jusqu’à ce que finalement nous atteignîmes le dernier virage – et il y avait la sombre forêt de sapins avec son odeur âcre d’aiguilles et de pommes de pin séchées ; à côté de la forêt un grand champ de blé- toujours doré à l’époque de l’année où nous descendions parce que c’était août et le temps des moissons. Alors nous nous arrêtions au sommet de la colline et le village s’étendait au-dessous de nous, ses allées pavées serpentant irrégulièrement parmi les petites maisons aux toits rouges pentus, les oies se dandinant paresseusement le long de l’étroit ruisseau qui traversait le village, et si c’était le soir, les femmes portaient au boulanger leurs planches de bois blanc avec des pains tressés. De toutes les odeurs dans le village celle-ci était peut-être celle que je préférais, cette odeur pleinement nourrissante du pain nouveau qui cuit. A une telle heure, il semblait que la vallée était imprégnée de l’odeur du pain qui vient d’être cuit.

 

La maison de ma grand-mère se tenait un peu au-dessous de l’allée pavée, sur un coteau – toutes les maisons étaient construites en hauteur à cause des inondations dont j’ai déjà parlé. De l’allée jusqu’au jardin à l’avant, il y avait un petit pont incurvé et puis quelques grossières marches de pierre. Vous le montiez et, passé le portail en osier, vous étiez dans le jardin rempli de clématites, de liserons et de rosiers grimpants. Tout cela n’était pas très bien entretenu, car il y avait suffisamment de travail à faire à la ferme. Derrière la maison s’étendait la grande pelouse sur laquelle le linge était mis à sécher, les draps étalés au soleil, et juste après, il y avait le verger et le jardin potager. Et derrière tout cela, les champs de blé et d’orge droit jusqu’à l’horizon où les collines refermaient la vallée.

 

Ce que je voulais expliquer, c’est que la famille de mon père était orthodoxe. Cela veut dire qu’ils pratiquaient la religion autant que cela est possible et même un petit peu plus. – en fonction de ce qui était écrit dans les Livres saints. Et c’est bien assez. Mais bien qu’ils fussent les seuls Juifs orthodoxes du village – les seuls Juifs d’ailleurs – ils étaient des habitants comme n’importe qui d’autre. Personne ne les a jamais crus différents.

 

Quant à moi, j’étais l’enfant la plus gâtée que vous puissiez imaginer. Mon père avait dix frères et sœurs dont aucun n’était marié, si bien que j’étais la seule enfant de la famille. Et lors  de la descente vers le village, cette belle équipe d’oncles et de tantes et tous les gamins du village étaient aux petits soins pour moi et faisaient tout pour me faire plaisir. Et moi j’étais une petite fille de disons, huit ans environ. Je connaissais tout le monde dans le village et tout le monde me connaissait, et il n’y avait pas de porte qui me fût fermée.

 

Ma mère venait d’une grande ville, Cologne, et même si les siens observaient la Loi, cela n’était pas vraiment implanté aussi profondément, si vous voyez ce que je veux dire. Ma mère était plus raffinée, appréciant le théâtre – la Marie Stuart de Schiller était sa pièce préférée – et l’opéra. Je peux encore l’entendre fredonner les airs d’Aïda. Ma mère ne raffolait pas trop de descendre au village de mon père, mais elle venait pour lui faire plaisir ainsi qu’à moi.

L’année où tout a commencé, il y eut une discussion afin de savoir s’il était prudent de faire le voyage, étant donné qu’un individu du nom de Hitler s’était mis à faire des problèmes. Mon père voulait y aller à tout prix. Il réprimanda ma mère lorsqu’elle essaya d’argumenter, et lui raconta une histoire. Il dit : « Il était une fois trois Juifs. Ils descendaient une rue lorsque, passant devant l’échoppe d’un boulanger, l’un d’eux vit des flammes sortir du four ouvert. Il dit aux autres : « Regardez, il y a une flamme dans le four du boulanger. » Le second, sans même jeter un regard se met à crier : « Mon Dieu, mon Dieu, la ville est en feu», et le troisième s’enfuit en courant et en hurlant : « Oï, oï, oï …. Je brûle vif. »

 

Alors elle vint au village malgré tout. Mais ce ne fut pas la même chose que les autres années. Personne ne vint au courant si ce n’est mes oncles et tantes, et les enfants des voisins me tournèrent le dos lorsque je voulus jouer. Plus aucune porte n’était désormais ouverte, et il y avait des chuchotements lorsque je passais avec une de mes tantes pour aller aux champs de pommes de terre. Et je commençais à sentir une tension croissante dans la maisonnée. La nouvelle est passée qu’il y avait eu des troubles à Kassel et à Fritzlar, qui étaient d’assez grandes villes, pas très éloignées.

 

Ma mère ne dit rien comme « je l’avais bien dit », mais je pus voir qu’elle était à cran. Mon père et ses deux frères aînés, mon oncle Julius et Oncle Maximiliam, tinrent un conseil de famille. Oncle Maximiliam avait été commotionné par une explosion d’obus pendant la guerre de 1914 –18 lorsqu’il s’était battu près de la Somme, et Oncle Julius avait perdu son bras pour sa mère - patrie. Mon père avait obtenu la Croix de fer Première Classe pour bravoure exemplaire. Je ne dis pas cela pour me vanter mais seulement pour expliquer. Parce que ces trois hommes étaient maintenant assis à réfléchir comment ils pouvaient se protéger eux-mêmes et leurs familles dans ce village où ils avaient vécu pendant des générations. Se protéger contre les villageois qui étaient leurs compatriotes: pas des ennemis, notez bien, mais des voisins.

 

Il n’y avait pas grand chose qu’ils eussent pu faire, quoiqu’ils parlèrent longtemps. A la fin, ils décidèrent de faire d’épaisses planches de bois pour couvrir les fenêtres la nuit, au cas où quelqu’un aurait essayé de jeter des pierres. Au moment où cela est arrivé, la nuit où les villageois ont attaqué la maison de ma grand-mère – nous n’y étions plus à ce moment-là -, ils n’ont pas été en mesure de couvrir les fenêtres : et deux de mas tantes qui avaient été pourchassées par la foule ont sauté du premier étage en désespoir de cause. Malgré le tas de foin qui s’était trouvé au-dessous. Tante Clara ressentit une douleur épouvantable et comprit qu’elle s’était cassée quelque chose. Et tante Sophia qui avait aussi sauté la soutint de son mieux, la portant à moitié, jusqu’à la grange. Et les deux femmes, l’une avec ce qui devait être un fémur fracturé, grimpèrent à l’échelle pour se cacher sous le foin.

 

Mais comme je l’ai dit, à ce moment là nous n’étions plus là. Ma mère était tellement soucieuse que nous étions rentrés à la maison. Une seconde tempête nous y attendait. Mon père dut renoncer à son usine et s’installer fort à l’étroit dans des petits locaux pour y faire le commerce qu’il pouvait. Et quand il fut temps pour moi de retourner à l’école – notre nouvelle école de briques – nous avons découvert qu’elle nous avait été enlevée. « Trop bien pour des ordures de Juifs», a-t-il été dit, et on nous a alloué quelques bâtiments délabrés dans le plus vieux coin de la ville. Ma mère qui avait l’école très à cœur, en ressentit un vif chagrin, mais je ne me souciais pas autant. J’appréciais la longue promenade par les vieilles rues pour me rendre à l’école, et le réchaud qu’on devait allumer pendant les mois froids de l’hiver pour faire un peu de chaleur dans la salle de classe gelée. Les bâtiments de l’école étaient étendus, vraiment un ensemble de vieilles maisons enchaînées les unes aux autres, et j’étais envoyée pour transmettre les messages de notre maîtresse à son fiancé, lui aussi instituteur, et qui était en outre chantre dans notre synagogue. Il avait un visage pâle et attirant avec ses boucles très noires et une barbe, et une voix pleine et résonnante qui retentissait dans toute notre belle synagogue.

Comme toutes sortes de rumeurs commençaient à circuler, ma mère devenait de plus en plus soucieuse. Elle ne chantonnait plus Aïda, mais tournait en rond en fronçant les sourcils. Elle ne pouvait acheter de la nourriture dans des magasins allemands – « Entrée interdite aux Juifs » - et comme tous les magasins juifs avaient été fermés, elle m’envoyait aux domiciles de ceux qui furent marchands jadis, et ils pesaient farine et oignons dans leur cuisine, et je leur passais furtivement les pièces de monnaie. Maman n’a pas pu acheter un nouveau manteau pour le Nouvel An Juif qui tombait en septembre, comme elle l’avait toujours fait, se préparant pour l’hiver. Et pas plus de nouveau chapeau. De fait les choses se gâtèrent au point que tout devint un problème, et maman supplia mon père de nous emmener en Amérique. Mais mon père, qui adorait son pays, pour lequel il s’était battu et avait, après tout, gagné des médailles, ne voulait pas aller en un endroit étrange avec des gens étranges et une langue que personne ne comprenait. Ma mère et lui se disputèrent alors et tous deux se firent aussi entêtés, aussi pâle l’un que l’autre, et la nuit je les entendis parler fort longtemps après que je fus allée au lit.

 

Donc j’ai déjà parlé de la synagogue à propos de Salo le chantre. Il avait un autre nom mais derrière son dos nous l'appelions tous Salo. Notre synagogue était toute notre fierté, et elle était aussi le centre social de notre grande communauté. Elle avait été édifiée par le professeur Edmund Körner, un grand architecte, en 1913. Il y avait une cour avant pavée entourée de murs de pierres massifs. Des portes de bronze menaient à un hall d’entrée tout de marbre qui était séparé à son tour de la salle principale de prière par des portes de bois sculptées. L’ensemble était d’une beauté impossible à décrire. Les fenêtres en vitraux, les plaques de bronze et d’émail, les peintures lumineuses et les chandeliers en fer forgé étaient tous des œuvres d’art, chaque détail symbolisant un aspect ou l’autre de notre ancienne religion. Nous adorions tous notre synagogue, mon père, ma mère et moi, et à chaque Jour très saint, vendredi soir et samedi matin nous allions au culte, tous les trois. Quant à moi, ces visites me procuraient un contexte de sécurité absolue et les échos extérieurs, que mes parents ne manquaient pas de filtrer soigneusement, atteignaient difficilement ma conscience. Je vivais dans un cocon bien protégé par les bons soins de la famille et sous l’abri d’un Dieu que je voyais miséricordieux, rempli de gentillesse et clément.

 

Quand les Jours Très Saints furent presque nôtres, la vie est redevenue, le moins que l’on puisse dire, très difficile. Je ne peux me faire guère plus qu’une certaine idée de la terreur et de la tension fiévreuse dans lesquelles mes parents ont du vivre tous les jours. De fait, les Jours Très Saints sont les jours les plus importants dans la vie d’un Juif. Ils commencent avec le Nouvel An qui inaugure une période de purification se terminant avec Yom Kippour, le Jour de l’Expiation. A Yom Kippour il est de rigueur de jeûner du coucher du soleil au coucher du soleil, pour se réconcilier avec Dieu et l’Homme, car ce jour-là le Seigneur inscrit dans le Livre de Vie tous ceux qui doivent vivre une année encore. Il règne une atmosphère tendue et comme d’expectative dans les maisons juives le jour d’avant, et cela croît en intensité à l’approche du soir. Le dernier repas avant la tombée de la nuit est une affaire solennelle, et après cela chacun part pour la synagogue où l’on doit rester toute la nuit et le jour suivant, priant avec une grande intensité, pleurant beaucoup et implorant. Pour nous, enfants c’était une affaire de grande fierté si nous étions autorisés à jeûner au moins une partie de la journée, mais c’était plutôt une sorte de jeu même si au moins une partie des émotions intenses nous étaient communiquées. Surtout lors du moment le plus émouvant du service, le service pour les morts, lorsque les hommes retirent leurs chaussures et revêtent les linceuls blancs dans lesquels ils souhaitent être enterrés. Malgré tout cela, peu de ceux qui ont été présents ce jour-là de Yom Kippour auront eu assez de chance pour être enterrés dans leurs linceuls. Pour la plupart, ils sont partis en fumée dans les fours d’Hitler, ou à défaut ont été abattus, ou utilisés comme cobayes humains. D’aucune manière ils n’auront été enterrés dans leurs linceuls.

 

Les quelques jours précédant Yom Kippour, papa et maman étaient toujours plus sérieux. Après tout, chacun devait se préparer pour cette heure suprême lorsque la vie et la mort sont en jeu dans la balance. Mais cette année-là les choses ont commencé à s’accumuler peu à peu : d’abord les problèmes dans le village de mon père, puis la perte de l’usine et de l’école – et  toutes les nouvelles restrictions nous empêchant d’aller en fait où que ce soit, ni dans les magasins ou les cafés, ni au théâtre ou u cinéma, et, le plus terrible de tout, le nombre croissant d’amis qui disparaissaient tout simplement et dont on n’entendait plus jamais parler. Ma mère se faisait de plus en plus calme, et enfin le jour avant Yom Kippour, elle fit une terrible déclaration. Pour ma part, il n’est pas exagéré de dire que cela a modifié ma vie entière : cela a ébranlé les fondements de ma foi d’une manière irréparable. Elle a annoncé avec le plus grand calme qu’elle ne jeûnerait pas cette année-là. Mon père, qui était en train de manger à ce moment-là, pâlit et jeta de côté son couteau et sa fourchette. Il regarda ma mère puis vociféra d’une voix terrible qu’elle répète ce qu’elle venait de dire. Ma mère regarda fixement en arrière, et avec un ton dur comme de la glace, et aussi froid, dit : « Je ne jeûnerai pas cette année ; Et je n’irai pas non plus à la synagogue. Et ce n’est pas la peine que tu me cries après parce - que je ne suis pas… je ne suis pas prête de changer d’avis. »

 

Papa repoussa sa chaise et se leva de table sans rien dire. Il mit son chapeau et son manteau et sortit de la maison. Il ne revint qu’au coucher du soleil pour manger le copieux repas que ma mère lui avait préparé pour passer l’épreuve des vingt-quatre heures de jeûne à venir, se changea et partit pour la synagogue, et ils n’échangèrent pas un mot. Ma mère l’avait servi en silence et avec un air sur son visage que je n’oublierai jamais, et cet air était resté sur son visage même après que mon père fut parti.

 

Je me sentais seule à la maison, sachant très bien où étaient les autres. Je me serrais contre ma mère jusque tard cette nuit-là, car de ne pas y être allée, elle se punissait elle-même, mais moi aussi avec. Du fait que j’étais une petite fille je ne pouvais pas y aller sans elle, en haut, dans la synagogue. Les femmes ne peuvent pas s’asseoir avec les hommes, même quand elles sont petites, et surtout pas à Yom Kippour. Et ne pas y aller signifiait ne pas voir mes amis ni jouer à cache cache dans la cour pavée et sous les voûtes de notre synagogue. « Pourquoi, pourquoi ne fais-tu pas le jeûne cette année ? » Il y eut un long silence. Puis doucement et avec une voix où je ne pus comprendre combien elle retenait ses larmes, elle dit : « Parce – que je suis fâchée avec Dieu. » Et après une pause : « Je ne ferai plus jamais le jeûne, ni ne prierai, jusqu’à ce que tout cela soit fini, et que je puisse croire de nouveau… croire qu’il y ait vraiment un Dieu. » Et elle me berça doucement et me mit au lit.

 

Allongée dans mon lit, je tremblais de savoir que cette rébellion de ma mère était un péché terrible. Aux yeux de Dieu et de l’homme. Et plus profonds et plus terribles encore étaient la peur et le sentiment de solitude que ses doutes créaient en moi…parce – qu’il ne m’était jamais venu à l’idée avant cela que le doute fut possible. Et les événements s’abattaient de toutes leurs forces sur moi, et je me demandais ce qu’il en serait si elle avait raison et qu’il n’y avait pas de Dieu là-haut au ciel, personne pour s’occuper de nous, que nous ayons beau prier… et vers qui se retourner ?

 

Que je sache, ma mère n’est jamais retournée à la synagogue pour le restant de sa vie, qui ne fut pas bien longue bien qu’elle fût plutôt jeune. Quand Yom Kippour fut passé, papa revint à la maison et la vie reprit comme avant, mais en pire. Mais alors ; diriez-vous, si  elle avait mis son Dieu en défi, elle aura payé et de toute manière elle aura perdu au bout du compte. Car elle périt avec les autres dans le terrible holocauste. Mais mon père aussi. Mais il avait jeûné, lui, à chaque Yom Kippour, et n’avait jamais failli à ses prières.

 

Anne Ranasinghe.

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