Une grande
dame qui vient de nous faire une peine immense, Gioa Hasson née Haim.
J’ai aidé à porter en terre la
maman de nos très chers amis, Rica et son frère Alberto Hasson, que je connais
depuis 1956.
Une même souffrance nous lie
depuis plus de quarante ans :
en 1959 nous perdons, eux leur Papa, moi Maman. Cela soude, cela noue des
liens et je nous revoie Alberto et moi jeunes, lui treize ans, moi un peu plus
de quatorze, en culotte courte, réciter, en pleurant, le
kaddish.
Victor Hasson, leur Papa, laisse
une veuve, Gioa. Elle trimera, toute sa vie, pour élever ses enfants, leur
donner la meilleure instruction possible, leur inculquer la droiture qui la
caractérise, sceller en eux la gentillesse qui est sa seconde nature.
Pour elle, pas de vacances. Elle
coudra pour les autres les robes que ses moyens ne lui permettront pas
d’acquérir mais réalisera, pour ses petits, pour les fêtes de Pourim, de merveilleux
déguisements.
Les travaux d’aiguille auront
raison de sa vue. Des lunettes lui mangeaient le visage. Ses grands yeux doux,
ses cheveux blancs, son sourire bienveillant
l’ennoblissaient
Gioa représentant le type même de
la Echet Hail, de la femme vertueuse. L’ami de famille, l’ami de toujours, le
Grand rabbin Moïse Lévy, pleurait en évoquant ses qualités lors des funérailles
où toute la communauté du Congo, soudée par cette perte, assistait.
Le cimetière était rempli d’amis
venus rendre un dernier hommage à cette femme.
Gioa Hasson avait quitté sa Rhodes
natale pour tenter l’aventure africaine. Elle symoblisait, aux yeux de tous,
cette Rhodes si chaleureuse, si digne et si affectueuse en même temps.
Gioa avait un don rare, celui de
rendre les autres meilleurs. Elle savait déceler chez l’autre ce qu’il avait de
bon. Indulgente, elle ne distinguait chez autrui que le bien.
Petite, menue, cassée par les
fatigues et les peines, elle ne se plaignait pas. Elle resemblait, me répétait
une amie, à une petite poupée de porcelaine.
C’était une femme que l’on ne
pouvait pas ne pas aimer. C’était une femme que l’on avait envie de serrer dans
ses bras, de protéger. C’était, je l’ai dit, une femme qui vous faisait aller au
delà de vous.
Je me souviens d’un pèlerinage que
nous avions effectué à Auschwitz. Cela me marquera le reste de ma vie. Elle
s’était réfugié entre ma femme et moi. Manuela était « chérie », moi,
« i alma» et ces mots, je le sais, n’étaient pas vains car je sais
qu’elle avait de l’affection pour nous, affection que nous lui rendions, bien
que nous ne la voyions pas très souvent.
Cette femme était brisée ce jour.
Elle ne parlait pas, elle ne respirait presque plus. C’était la première fois
qu’elle allait se recueillir sur les lieux où ses parents, son jeune frère,
avaient été assassinés. Elle ne murmurait qu’une seule chose, comme une litanie,
un pleur silencieux : « Pourquoi, ils n’avaient rien
fait ».
Elle partit comme elle avait vécu,
discrètement, laissant derrière elle sa famille, ses amis, tous ceux qui la
connaissaient et qui l’aimaient, dans l’affliction.
Gioa, incapable de faire de la
peine à quelqu’un vient pourtant, en nous quittant, de nous meurtrir. Nous
perdons, avec elle, une amie, une parente, une sœur aînée comme si elle faisait
partie de notre famille, comme si elle était de notre famille.
Le Grand rabbin Lévy a dit, avec
tellement de justesse, que la grande affection dont l’entouraientt ses enfants,
sa famille, l’immense respect que lui portaient Alberto et Rica ne représentait
que les intérêts du capital d’amour dont les avait entouré leur
maman.
Je pleure avec Rica et Alberto
cette femme qui me manque déjà. Adieu, Gioa, nous vous
aimions.
A ses enfants, a sa belle-fille, à
ses petits enfants et à ses arrière petits-enfants nous présentons nos
condoléances les plus attristées.