J’ai toujours entendu dire
qu’il fallait deux Juifs pour faire un Grec.
C’est une très belle île située dans la mer Egée. J’apprends dans
le bel album sur la Grèce de Michel de Grèce, que c’est le berceau d’Homère, auteur de
l’Iliade et l’Odyssée.
Je ne peux m’empêcher de penser à ces beaux récits, qui illustrent
l’histoire de Troie, la belle Hélène, Achille, Hector, le roi Priam, … et
à ceux qui ont animé nos beaux chabats, quand papa nous racontait
avec beaucoup de verve et d’expression le
passionnant voyage d’Ulysse qui rentrait à l’île d’Ithaque, après la
Guerre de Troie.
En pages 101, 102, 103 de cet album,
je lis qu’en 1822, l’île a vécu un terrible drame. Des Grecs ont été tués par les
Turcs : « 25.000 ont été
égorgés ou brûlés vifs ».
Suite à ce triste événement, Eugène Delacroix a peint des Scènes de
massacres de Scio, exposées
en 1824 et Victor Hugo a écrit Les Orientales en 1829.
Dans ce même livre, je
découvre que le mastic (ce que nous appelons « almastica »)
provient d’un arbuste, le lentisque. Cette île en est un grand producteur :
« cette gomme parfumée aux essences les plus subtiles devient une sorte de
glue délicieuse. Naguère, elle fut
une sucrerie favorite des sultans.
Elle l’est aujourd’hui des Grecs ». C’est un parfum, une saveur que
j’aime beaucoup quand elle est ajoutée à certaines spécialités. Je pense au savoureux charopi de
tante Gioya (Z.L.), aux délicieux achoupladous de tante Ketty ou à ceux
de ma sœur Rivca, ki si izou maestra, à l’appétissant chamali de
Tante Marie (Z.L.) : toutes
des nikoutchiras hors-pair.
Je n’apprécie pas autant ces douceurs, quand elles sont préparées sans
cette résine. Parfois,
quand nous étions enfants, maman
nous en donnait un morceau, que nous mâchonnions en guise de chewing-gum. Nous ne pouvions pas le faire longtemps,
sinon nos mâchoires s’en ressentaient au bout d’un moment. C’était une petite boîte ronde, comme
une boîte à pilules, dans laquelle elle conservait précieusement les morceaux
d’almastica, qu’elle réduisait en poudre pour les préparations.
Dans le livre la
Permanence Grecque, en p. 274, je lis un texte inhérent à Kalvos
(1792-1867), un poète lyrique qui a « été ébranlé par les immenses soubresauts de la
Guerre de l’Indépendance ». La proclamation d’indépendance de la Grèce
a eu lieu en 1822, avec le Congrès d’Epidaure(1822), qui ne fut reconnue par les
grandes puissances qu’en 1830 (lu dans le Robert).
…
O gorges
de nos enfants
Innocents,
ô flancs
Vénérables
des mères,
Chevelures
de vieillards affreusement
Trempées
de sang.
Vous
implorez vengeance ;
Votre voix
a été entendue.
Jamais sur
terre les Immortels
Ne
laissent les scélérats
Impunis…
J’ y trouve un deuxième
poème :
LES
VOLCANS
…
Je
distingue dans le sable
Les pas
profonds
Des
enfants et des hommes ;
Mais où
sont les hommes,
Où les
enfants ?
Autour de
moi je découvre
Un
lugubre, un horrible spectacle ;
De qui
sont ces corps
Qui
flottent sur le vague,
A qui ces
têtes ?
…
Exploits
de héros, lorsque vous égorgez
Des
enfants sans défense,
Exploits
de héros, lorsque vous étranglez
Nos frêles
femmes
Et les
vieillards.
Je reprends ces poèmes qui
peuvent aussi concerner les Israéliens qui régulièrement pleurent leurs enfants,
leurs femmes et leurs soldats dont le sang est répandu et les corps sont
déchiquetés sous l’effet de « ceintures
meurtrières ».
Le fait que Tante Ketty soit née à Chio, me revient à
l’esprit. Je l’interroge.
Etant donnée la situation et
les nouvelles journalières, elle est morose. Elle me dit qu’elle ne peut
s’empêcher de penser que pendant la guerre 40/45, elle a été cachée avec sa mère
et ses soeurs par des familles grecques à Athènes. Ce fut une période difficile
qu’elle ne peut oublier, mais elles ont eu cette chance que d’autres n’ont
malheureusement pas eue. Elle
ajoute que pendant la guerre, elles ont connu les dures difficultés pour se
ravitailler. « Lou ki mous
dicharoun, lous Almanis, son passikas. Mous intchiamous las aldoukeras. Es koun estou ki mous
mantinimous”.
Après l’occupation
allemande, la Grèce ne trouvera pas
encore la paix, puisque le communisme y sévira durant de longues années et
qu’elle vivra les difficiles épreuves de la guerre civile.
Elle se souvient également
d’un autre fait. En 1945/6, sa
maman apprend qu’ on a installé
dans une école, des rescapés des camps. Elle dit à sa fille :
« va ver, puedisser ay
algounous ki konossemous i
poudemous ayoudar. » Comme
elle s’y rend, elle a la surprise d’y trouver les deux sœurs Violette et Sarah
Mayo, rescapées d’Auschwitz, qui retournaient à Rhodes. Elles les ont amenées et reçues dans
leur appartement malgré son exiguïté, pour les entourer de leur affection et
leur donner ce qu’elles pouvaient, «ken si keri, in pokou lougar
kavin ». Avant la guerre, alors qu’elle étudiait, elle avait un emploi
chez Salomon Alhadeff (qui venait de Rhodes). Il avait son frère Joseph à
Londres. Ils avaient ensemble une
affaire de tissus, surtout de cachemire.
Melle Ketty Papusado retrouvera son emploi après la guerre. Elle y travaillera pendant 15 ans, en
tant que secrétaire et comptable avec M. Pizanti et y rencontrera M. Moïse Piha
en 1954. Leur mariage, célébré à
Rhodes, a été relaté dans un des premiers n° de Los
Muestros.
Mais je veux aussi qu’elle me parle de Chio,
qu’elle me relate ses souvenirs
de cette belle île, de sa tendre enfance, période heureuse
qui ne pouvait malheureusement pas durer.
Cela se passait au début des années 20. Son père, M. Eliezer Papusado décédé
jeune, laissait une jeune veuve et 6 enfants. L’aînée se trouvait à Athènes.
Avant de partir la rejoindre, la petite Ketty se souvient du fait que sa mère
allait aziarar souvent au cimetière sis dans un endroit assez
éloigné de la ville, à l’extérieur de celle-ci, dans un paysage montagneux. Un très beau jardin ombragé était
aménagé à l’entrée où, après la
visite des tombes des êtres chers,
la maman et ses filles déballaient
les victuailles apportées dans un panier, dans le but d’y pique-niquer et
de profiter d’ une agréable journée en plein air.
Son père, bien qu’il eût un
nom à consonances grecques « Papusado », venait de Turquie
(Izmir). Il s’est rendu à Rhodes pour se marier et est allé
ensuite vivre à Chio, en face de la Turquie. Tante Ketty me parle de sa maison, de
la synagogue, des joyeuses fêtes de
Simha Torah quand son père la prenait sur les épaules pour les
danses à la Torah lors des Akafots.
Il y était hazan et
prenait part aux services.
La communauté juive y
était importante. Il avait une affaire de maroquinerie prospère : il y
fabriquait avec l’aide d’ ouvriers,
des sacs, valises, baouls, ...
Il était très généreux. Elle
ne peut oublier les produits qu’il faisait livrer en abondance, à domicile.
Quand elle est retournée
quelques années plus tard la communauté avait disparu et du cimetière… nou
aviya mas simijansa !