COMPTE-RENDU POLOGNE - 19-28 AOUT 2002.


 

En fait, on ne retourne pas en Pologne, on ne  quitte plus le pays dès lors qu’on  l’a visité pour la première fois. Après le voyage de l’année 2000, retourner sur place n’a pas été une surprise mais plutôt l’occasion d’ancrer en profondeur ce qui avait été découvert deux ans auparavant.

 

En deux ans les grandes villes polonaises se sont énormément occidentalisées, alors que la campagne  reste encore très traditionnelle, très arriérée. Deux mondes clos. Cela crée un contraste que l’on retrouve partout en Pologne.

 

D’une part on a pu constater la persistance de l’attitude méprisante et goguenarde de la population rurale, autour des camps, qui n’ignorant rien de ce qui s’est déroulé pendant la guerre, vient cueillir des champignons, des fruits des bois, se promener, faire des pique-niques sur des lieux que la morale élémentaire désignerait comme sacrés. D’autre part, à mesure que se développent les idées démocratiques dans la couche informée de la population, on remarque une très forte volonté de se pencher sur le passé, de se réapproprier l’histoire pour aborder l’avenir avec sérénité.

 

Des initiatives se multiplient pour  retrouver les traces de la vie des Juifs en Pologne, avant la seconde guerre mondiale. On a l’impression que les Polonais se rendent compte que la culture juive était d’une  telle importance que sa disparition ne peut qu’être dommageable pour  l’ensemble de la culture polonaise. Par exemple :

A Lublin, un musée s’attache à reconstituer la vie du quartier juif qui occupait la moitié d la ville.

Un groupe de musiciens fait revivre la musique yiddish klezmer, une musique très joyeuse et enlevée qui donne la mesure du rayonnement de la culture juive et en même temps glace les veines parce que la communauté qui la faisait vivre est définitivement engloutie.

 

A Wlodawa , une poignée de gens dont Teresa Buczek, professeur de français au lycée de la petite ville, se sont employés à restaurer la grande synagogue  et à la transformer en musée. On peut y voir des objets de culte, des photos retraçant la vie des Juifs  à Wlodawa et en Pologne avant la seconde guerre mondiale. Là encore on ne peut s’empêcher de penser au massacre de la population  juive et à la façon artificielle et figée dont on fait revivre sa culture.

 

A Belzec l’historien anglais Michael Tregenza, établi à Lublin, étudie depuis de nombreuses années l’histoire de ce camp dont il ne reste quasiment rien.  Il a    retracé   la

 

 topographie du camp, découvert des fosses. Il publiera un livre dans les mois à venir.

 

La Pologne semble osciller entre oubli et mémoire. Tentation d’oublier cette histoire effroyable qui s’est déroulée sur son territoire, histoire qu’elle a subie et à laquelle elle a aussi collaboré. Mémoire nécessaire de la résistance et de la collaboration, comme dans les autres pays européens engagés dans le conflit, d’un bord ou de l’autre.

La visite des camps c’est encore et toujours un ensemble de questions qui restent sans réponses, c’est la visualisation de l’ampleur de la catastrophe humaine survenue au milieu du XXº siècle.

Ampleur, magnitude, qui se vérifient partout : Dans les immenses étendues des camps d’Auschwitz, de Majadanek où les baraques sont alignées à perte de vue. Dans le vaste désert que sont aujourd’hui les camps de Belzec, de Sobibor. Dans le va et vient incessant des trains, des michelines, des wagons de marchandises qui circulent, sans états d’âme, sur les rails du vaste réseau ferroviaire polonais. Le même réseau qui a servi, soixante ans auparavant à transporter les victimes vers la mort. Le bruit métallique et aigu des trains qui ne peut plus avoir d’autre connotation que celle de la Shoah, de “Shoah”, le film de Claude Lanzmann. Le train des vacances, des départs insouciants, est mort. Le train, c’est sinistre maintenant. J’ai la photo d’une micheline, en gare, à Sobibor, avec ses passagers tout ahuris de nous voir pendant que nous les photographions.

 

A Varsovie, les 33ha du cimetière juif sont la preuve de l’importance de la présence juive avant la guerre. La richesse de la symbolique des décors et inscriptions mortuaires est le signe de la place prépondérante de la religion dans la culture juive.

 

L’immensité du cimetière choque d’autant plus qu’il n’y a plus de Juifs aujourd’hui à Varsovie et que le lieu est figé, que personne, jamais plus n’y enterrera un proche et jamais plus personne ne viendra se recueillir sur sa tombe. Partout en Pologne, les pierres tombales des cimetières juifs ont été pillées, détournées de leur caractère sacré pour construire des routes ou des ponts. Véritable profanation qui ne manque pas de révolter lorsque l’on observe le soin apporté à la bonne tenue des cimetières catholiques. J’ai pris des photos d’un très beau cimetière catholique, fleuri, entretenu méticuleusement.

Le respect scrupuleux de la religion catholique en Pologne contraste fortement avec le mépris pour la religion juive. Les cadavres ou les cendres des victimes juives, demeurés entassés dans les fosses de Belzec ou de Birkenau en sont une autre preuve.

Aux musées d’Auschwitz, de Majdanek, les monceaux de cheveux des  femmes jeunes et vieilles, tous  devenus gris aujourd’hui, sont un moment de grand trouble. Je ne peux m’empêcher de penser à l’importance de la chevelure pour toutes les femmes, pour les femmes juives religieuses aussi. La chevelure, cet élément de la séduction, l’objet de tant de soins depuis la nuit des temps. Toute la littérature, jusqu’à Auschwitz, fait les louanges de cet attribut féminin; que l’on songe à Pétrarque  qui est ébloui par la chevelure de Laura, symbole de sa beauté : Erano i capei d’oro a l’aura sparsi...(Etaient par le zéphir les cheveux d’or épars). Que faire aujourd’hui avec cette poésie. Où la classer? Que penser en la lisant? Impossible de ne pas associer la vision des cheveux, entassés, mélangés, devenus masse informe grise, à la multitude des visages qui les portaient. A Laura et à toutes les autres. Et la toile isolante que l’on fabriquait à partir de cette matière première est tout simplement une ignominie, un déshonneur pour le genre humain tout entier. On en voit des rouleaux au musée d’Auschwitz. Les tas de chaussures emmêlées dans ces funestes vitrines à Auschwitz, dans ces réservoirs grillagés à Majdanek, les chaussures de ces bébés, de ces enfants, de ces gens. Non! Les chaussures de mes enfants précieusement conservées comme reliques de leur enfance heureuse. Je ne peux pas les regarder, leur vue m’est insupportable. A Auschwitz, il y a peut-être la paire de chaussures d’Emilia Lévi, trois ans, la fille de l’ingénieur Lévi de Milan, qui a été gazée dès son arrivée au camp.

 

La stupeur de Primo Lévi qui raconte comment en arrivant à Auschwitz les prisonniers sont dépossédés de tout, de leurs chaussures avec le reste: Arrive un type avec un balai, qui pousse toutes les chaussures dehors, en tas. Il est fou, il les mélange toutes, quatre-vingt seize paires: elles vont être dépareillées. (Si c’est un homme)

 

L’exposition des chaussures, des bagages, des cheveux  des victimes, dans les musées d'Auschwitz, de Majdanek et ailleurs, sont de sinistres renvois aux “installations” typiques de l’art moderne, de “l’art pauvre” italien. Ces références se bousculent dans ma tête, l’art moderne, c’est l’art de l’après Auschwitz, l’art de la blessure de l’humanité. Les boîtes de Zyklon B, dans un coin du musée d’Auschwitz, identiques aux boites de Piero Manzoni, suprême dérision, détournement ironique et grotesque du funeste contenu des boites de Zyklon B.

 

Les centaines de couverts entassés, rouillés qui se trouvent en plein air à Birkenau sous un grillage, près des crématoires IV et V ont été confisqués aux victimes et aux prisonniers à l’entrée au camp. Parmi toutes les questions que se posent les prisonniers à l’entrée du camp, Lévi nous dit qu’il y a celle cruciale de la cuillère : j’ai faim, et quand on distribuera la soupe demain, comment ferai-je pour la manger sans cuillère? Et comment fait-on pour avoir une cuillère? ( Si c’est un homme). Cruauté suprême que de confisquer des couverts qu’on entasse dans un coin, dont on ne fait rien, alors qu’ils sont indispensables à la survie des prisonniers. Quelle absurdité!

 

A côté de tous ces misérables restes, il y a l’infinie solitude de Belzec. Belzec le camp d’extermination abandonné qui plus que tous les autres lieux de la Shoah suggère l’idée de l’effroyable catastrophe. Le camp de Belzec désertique devient le paradigme de l’accomplissement de l’extermination, de son achèvement. Aucun regard bienveillant n’a dû se diriger vers les victimes d’alors et notre regard aujourd’hui peine à reconnaître les lieux qui ont été soigneusement effacés pour que les victimes n’aient même pas droit à la mémoire de leur massacre. C’est là qu’est l’épicentre de la Shoah. Humiliations, vexations, souffrances, déshumanisation, extermination, l’histoire des camps ce n’est que cela, à l’infini. Il faut nous habituer à vivre avec cette réalité au quotidien, elle nous habite pleinement, en permanence, elle est prégnante. Et c’est dur parce que c’est le contraire de notre vie. Le camp c’est le négatif macabre de la société de consommation, nous nous appliquons à gommer toute difficulté, à éluder l’idée de la vieillesse, de la souffrance, de la mort. Mais dans un coin de notre cerveau, il y a ces images des camps insensées, effroyables, prêtes à surgir à tout moment, selon les mécanismes bien connus de la mémoire, des associations d’idées, comme Proust et sa madeleine trempée dans le thé. Et là c’est comme une vague qui emporte tout et on ne peut plus avoir le même regard sur la vie.

 

Je suis rassurée à l’idée que d’autres avec moi portent le lourd fardeau de cet héritage à transmettre. Quelque chose me dit qu’après ce séjour en enfer nous sommes une communauté unie, désireuse de  passer le témoin aux suivants, comme dans les courses de relais. On ne revient pas indemnes d’un tel voyage, mais grandis sans aucun doute.

 

Patricia Amardeil

 

 

Patricia Amardeil  a participé en août 2002 au voyage d’étude sur les camps d’extermination polonais, organisé par le Comité Episcopal Français pour les relations avec le judaïsme. Le voyage était destiné aux membres de la Fondation Memoria et du centre d’étude judéo-chrétien, à Madrid. Le voyage a été financé en grande partie par la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, à Paris.


 


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