-Questionnaires
dans le cadre d’enquêtes diverses et variées : La notion de
« prélèvement psychique »
Il est relativement
aisé et clair de définir les prélèvements biologiques dans toute recherche
clinique. Qu'en est-il des questionnaires divers et variés, qualité de vie,
auto-questionnaire destinés aux patients, entretiens semi-structurés voire
structurés (au cours desquels l'investigateur "bombarde" littéralement le sujet
d'innombrables questions dans un ordre immuable et ritualisé), échelles diverses
allant des évaluations de l'anxiété, de la dépression, du ralentissement, des
symptômes positifs ou négatifs des psychoses, aux échelles analogiques
visuelles, questionnaires de sommeil, sur le tabac, l'alcool, les stupéfiants,
la nourriture ?
Certes, l'utilisation
des questionnaires serait par principe destinée à impliquer le patient dans ses
soins dans une perspective cognitive. C'est louable, mais jusqu'où ira t-on pour
débusquer le moindre comportement
pour prétendre mieux connaître son patient ? Faut-il vraiment développer
une « scalomanie » bien nuisible au sens clinique et à la relation,
élément capital, central, fondamental de notre métier ? L'argument consistant à
dire que ces nombreux outils d'évaluation ne sont utilisés que dans la recherche
et non dans le soin proprement dit est spécieux car l'Ethique, le respect de
l'intégrité physique et psychique de l'individu est prioritaire dans les deux
types de contrat, soin et/ou recherche.
L'argument est encore
plus discutable quand on s'aperçoit que depuis plusieurs années, est promue
l'idée de faire évaluer les patients même dans le cadre de soins habituels, à
l'aide d'échelles abrégées ou simplifiées, d'aide au diagnostic et aux soins
« grâce » à des arbres
décisionnels.
Il y a une quinzaine
d'années, lors d'un symposium en France, j'ai eu la surprise d'entendre un
confrère français à la fois chercheur et clinicien dire à peu près ceci :
« Nous tendons la main aux cliniciens … il faut un pont entre la
recherche et la clinique … Nous avons des molécules, trouvez-nous des
malades … ».
Lors de mes études de
médecine et bien au-delà, j'avais toujours eu le sentiment que le clinicien
disait plutôt au chercheur :
« Nous avons des malades, trouvez-nous des molécules »
!
Un de nos plus
brillants esprits n'avait-il pas écrit de façon prémonitoire bien des siècles
auparavant : « Science sans conscience n'est que ruine de
l'âme ». J'ajouterai en plagiant l'illustre écrivain :
« Psychiatrie sans clinique n'est que ruine du
soin ».
B. Lachaux a
« osé » proposer un audacieux parallèle entre le prélèvement
biologique et ce qu'il nomme "prélèvement psychique". Il nuance son propos en
précisant :
« Le
caractère même du prélèvement psychique est d'être médiatisé par la parole et la
parole résonne et fait écho en l'autre d'une façon radicalement vivante. Donc
par essence, il ne peut pas être
prélèvement mais échange et reconnaissance de l'autre. [ …] Le concept de
prélèvement psychique présente l'avantage de faire réfléchir et d'imposer à tous
une réaction critique : soit en acceptant de le limiter, soit en le récusant.
Ainsi mis en cause et clairement situé entre impossible et interdit, il peut
participer à mieux définir un domaine ignoré par les textes législatifs mais
pourtant essentiel aux progrès de la
psychiatrie ».
Plus récemment, dans
le numéro de mars 2003 de la Lettre de Psychiatrie Française, Jean-Yves Cozic,
trésorier de l’Association Française de Psychiatrie, dénonce une décision administrative d’initier
« un traitement automatisé d’informations nominatives ( !,
souligné par moi) recueillies par voie de questionnaires et portant sur les
usagers des structures de psychiatrie au cours de la période du 20.01.03 au
02.02.03).
Nous vivons décidément
dans un monde fou où des gouvernants sont capables de promulguer à la fois des
lois de protection des droits des patients
(Loi de mars 2002), accélérer le processus d’accréditation, et demander
des enquêtes violant l’anonymat des patients…
Malheureusement, le
pire est devant nous. Ce n’est pas du pessimisme mais du simple réalisme devant
ce que notre métier est devenu. Nous pourrions ne plus devenir que des
collecteurs de données, des conseillers prodiguant des avis que pourront suivre
ou ne pas suivre les nouveaux « directeurs de soins » non-médecins,
puisque infirmiers dans les institutions, bref assister à la « grande
braderie » du soin psychiatrique au profit d’une notion stupide et bien
vague de « santé mentale » exaltée par les fossoyeurs de la
psychiatrie, dont les malades
feront bien entendu les frais en premier lieu.
Des problèmes éthiques en médecine
:
-Les
problèmes cruciaux sont ceux de l'euthanasie, la mort cérébrale et
l'acharnement thérapeutique. Un
débat récent (12 avril 2001) a été ouvert par la légalisation de la « mort
douce » aux Pays-Bas promulguée le 10 avril 2001. Il s'agit du premier pays de la planète
à avoir eu recours à des dispositions législatives pour tenter d'apporter des
solutions au plus douloureux et épineux problème éthique.
L'Association Médicale
Mondiale avait auparavant pris une résolution à Madrid en 1987 :
« Mettre délibérément fin à la vie d'un malade, même à sa demande ou à
la demande de proches parents, est contraire à l'éthique. Cela n'empêche pas le
médecin de respecter le désir d'un malade de permettre au processus naturel
aboutissant à la mort de suivre son cours lors de la phase terminale de la
maladie ».
-La
délicate question du refus de soins : ainsi, une récente affaire a défrayé la
chronique. Il s'agissait d'un jeune patient atteint de leucémie et refusant
toute transfusion sanguine du fait de son appartenance et celle de sa mère aux
Témoins de Jéhovah. Le patient est décédé du fait de ce refus de
soins.
Le Rabbin réformiste
Daniel Farhi précise :
« Nul
n'a le droit de refuser un traitement médical jugé nécessaire par une autorité
compétente... [...]. L'obligation de sauver la vie et de rendre la santé est
incontournable et indépendante des desiderata exprimés par le patient. Un
médecin consciencieux devra même s'exposer aux risques d'attaques pour faute
dans l'accomplissement de son devoir suprême de porter secours et de
guérir ».
Une
telle position ne peut manquer de susciter des débats contradictoires. Elle pose
le problème de fond suivant : devant une situation médicale grave relevant d'une
prise de décision technique, le médecin craindra t-il le juge ou sa conscience ?
Que choisira t-il : l'abstention qui peut être assimilée à la non-assistance à
personne en danger (lourde du point de vue des sanctions pénales) ou la mise en
œuvre de mesures de sauvegarde au risque d'être poursuivi pour non prise en
compte du désir du patient ou de la famille ?
-La
question de la vérité au malade atteint d'une maladie grave et/ou
incurable,
-
Tirage au sort des
malades pour des traitements rares ou chers (SIDA, par
exemple)
-Choix
des techniques thérapeutiques où la seule référence aux données
actuelles ou acquises de la science ne suffit pas.
J.J.
Kress écrit à propos de la décision thérapeutique :
« Originairement
l'action médicale est une réponse à un appel fondé sur la souffrance et la
plainte du malade ; c'est à cet appel que répond la décision thérapeutique,
c'est à cette décision que le patient est amené à consentir. […]La décision,
lorsqu'elle est soumise au consentement, prend valeur d'interpellation donnant
la parole au malade […]la rencontre entre ce savoir (médical, NdA) et la
réalité clinique aboutit préalablement à un premier type de décision qu'est la
décision diagnostique […] ».
Il est nécessaire
qu'existe une adéquation : savoir/décision diagnostique/décision thérapeutique
et là se pose avec acuité le problème des données acquises ou actuelles de la
science ; plus que le mot « actuelles », le terme
« acquises » pose de façon cruciale la question de la responsabilité
juridique) :
« […] La
recherche est issue de l'expérimentation sur des groupes de patients homogènes,
de protocoles nettement cadrés, d'objectifs très définis. Mais la situation
courante de soins est beaucoup plus complexe, plus difficile à délimiter, pétrie
de la relation médecin-malade […] La décision elle-même comporte toujours une
part aveugle parce qu'elle participe de l'acte […] La responsabilité à l'égard
de la décision concerne ainsi d'une part la qualité de la délibération qui la
précède et dont le médecin peut rendre compte, mais aussi cette zone d'obscurité
décisionnelle que le savoir et l'expérience peuvent réduire sans jamais
l'abolir ».
Dans la décision
thérapeutique, ne préside t-il pas un obscur et troublant mélange de ce qu'on
sait, ce qu'on ressent, ce qu'on fait pour le malade en pensant aussi à un
proche (ne serait-ce qu'un bref instant) et de ce qu'on considère comme étant le
bien et le mal, quelles que soient les références, laïques ou religieuses
?
Comte-Sponville
écrit :
« […]
Les sciences n’ont pas de morale. Les techniques, pas davantage. Les mêmes
connaissances qui aident au progrès de l’Humanité peuvent aussi la détruire […]
Le cas de la médecine […] est pourtant singulier. C’est qu’elle n’est pas
seulement une science, pas seulement une technique, ni même seulement une
technique scientifique, mais un art […] Qu’est-ce que la médecine ? C’est
un ensemble de savoirs (de plus en plus scientifiques) et de savoir-faire (de
plus en plus technologique) au service de la santé du patient. C’est
pourquoi la médecine est un art et pas seulement une technique scientifique […].
Une science dit ce qui est, ce qu’on peut faire, jamais ce qui doit être ;
ce qu’on peut faire, jamais ce qu’il faut faire ou ne pas faire […] C’est par
quoi la médecine, aussi scientifique qu’elle soit […] est autre et plus qu’une
science. Parce qu’elle n’est médecine qu’à la condition d’énoncer des jugements
de valeur, des commandements, des interdits, ce qu’aucune science jamais ne
saura faire ».
-Position
éthique des soignants quant à leur participation à l'élaboration et à
l'application de règles purement comptables réduisant la qualité
des soins (fermeture de lits, désinstitutionnalisation, Programmation
Médicalisée des Systèmes d’Information…
-Réflexions
sur les dérives actuelles de certains promoteurs tendant à faire valider,
par des comités de protection des personnes, des produits commerciaux en matière
de nutrition et/ou d'hygiène : recherche d'une caution scientifique à des fins
commerciales.
-La
question des aliments génétiquement modifiés, le clonage, la procréation
médicalement assistée, l'euthanasie, la notion de mort cérébrale et l'arrêt des
mesures conservatoires d'assistance respiratoire par exemple, sujets dont le Comité National d’Ethique
a plus particulièrement la charge en France.
-Selon les différents cadres,
vont se poser des problèmes spécifiques en fonction de la nature des soins
proposés. Comment vont s’inscrire les possibilités de recherche biomédicale, des
soins supposés indispensables en regard de l’état clinique mais s’opposant à
l’expression de la liberté individuelle, la procréation chez les handicapés
mentaux, la mention de « l’origine ethnique » (mot inapproprié)
exigée de plus en plus dans des protocoles internationaux, alors que rien ne les
justifie (en dehors d’enquêtes d’enzymologie hépatique spécifiques si rarement
réalisées), l’odieux impérialisme américain à propos des audits de la Food and
Drug Administration (FDA), la demande de plus en plus « appuyée » de
certains laboratoires ou de louches officines d’Assistants de Recherche Clinique
(ARC) en matière d’accès direct aux dossiers source des patients
…
-Dénonçons les pratiques
intolérables de certaines firmes pharmaceutiques qui parviennent à exercer des
pressions inqualifiables sur les membres des Comites Consultatifs de Protection
des Personnes en matière de Recherche Biomédicale (CCPPRB), parfois en obtenant
ce qu'elles veulent, avec la caution des investigateurs et moniteurs des études
et même celle de la commission d’AMM… je l’ai vécu lorsque je siégeais au
CCPPRB-B de l’Hôtel-Dieu de Lyon et
je sais de quoi je parle ! Et la liste est malheureusement loin d’être
exhaustive ! Notamment, qu’adviendra t-il de la loi Huriet-Sérusclat avec
le projet de révision de cette dernière ? Rien de bon, semble t-il
lorsqu’on lit attentivement le document servant de plate-forme à certaines
associations scientifiques et de patients. En effet, la Revue des maladies
Respiratoires a fait paraître courant 2001 un texte qui ne cache rien des
intentions de ces associations prônant la révision de la loi de décembre 1988.
Nous pouvons les résumer ainsi brièvement :
la loi Huriet-Sérusclat ne
serait plus adaptée du fait de « procédures trop lourdes pour la
simple comparaison de stratégies
diagnostiques, de traitements ou de dispositifs déjà validés et utilisés en
routine… : la protection ne devrait-elle durer qu’un temps, alors que
chacun sait que l’on peut parfaitement découvrir des effets délétères tardifs
(NdA).
<
L’impossibilité de réaliser des études sans BID (Bénéfice Individuel Direct)
dans certaines situations ne
permettant pas le recueil du consentement (coma, choc…) exige ( !) pourtant
que des recherches leur soient consacrées : primat de l’individu ou de
la recherche, éthique à plusieurs vitesses ? Le débat risque d’être houleux
et sans fin ! (NdA).
Les signataires
proposent ;
-
une procédure allégée pour les produits déjà autorisés,
-
la suppression de l’obligation pour le promoteur de fourniture gratuite
des médicaments et de financement des frais : cette proposition me
paraît tout simplement scandaleuse car elle vise de fait à faire supporter la
recherche à la collectivité et à un système de protection sociale, la sécurité
Sociale déjà bien mal en point ! (NdA).
-
la reconnaissance du patient
« incompétent » : en psychiatrie, gériatrie, neurologie,
pédiatrie. Une personne de confiance désignée par le patient ou la famille
servirait de tuteur… : bel exemple de limitation à la liberté
individuelle (NdA).
Le sénateur Claude Huriet
avait confié à Eric Favereau de Libération, que ce projet de révision
fait la part belle à l’industrie pharmaceutique. Mais il y a plus grave, car ce
projet semble bel et bien liberticide.
A
présent, évoquons brièvement le CCPPRB,
outil
central de la loi Huriet-Sérusclat :
La loi
Huriet-Sérusclat du 20 décembre 1988 a pour objet la protection des personnes
qui se prêtent à des recherches biomédicales, la contribution à renforcer les
"bonnes pratiques cliniques" au bénéfice de la Santé Publique, le développement
européen et international de nos industries de santé. Elle a été modifiée par la
loi du 23 janvier 1990 et celle du 25 juillet 1994.
Le premier véritable
document fondateur de l'éthique médicale est le code de Nuremberg, en dix
articles, proclamé en août 1947. L'artisan essentiel de ce code était un
psychiatre américain, le professeur
Léo Alexander. Auparavant, le procès des médecins à Nuremberg a conduit
les juristes à établir les fondements d'un droit international face à l'ampleur
des exactions nazies. Ainsi sont fournies des réponses aux questions de la
charte de San Francisco de 1945 par des précisions dans la déclaration
universelle des droits de l'homme de 1948 (Yves Ternon).
En France, un Comité
Consultatif National d'Ethique (CCNE) est crée par décret le 23 février 1983. En
1986, le Premier Ministre français confiait à Guy Braibant une mission qui
aboutit à la loi n° 88-1138 du 20
décembre 1988.
Avant la promulgation
de la loi Huriet-Sérusclat, existaient des Comités d'Ethique qui rendaient des
avis sur des projets d'expérimentation de médicaments, appareillages, techniques
médico-chirurgicales diverses. Mais ces Comités d'Ethique n'avaient pas de
support légal et continuent, fort heureusement, d'exister, après la loi
Huriet-Sérusclat. Le Comité Consultatif National d'Ethique (CCNE), a un rôle
national autonome et ni les Comités d'Ethique locaux ni les CCPPRB n'en
dépendent.
-Enfin, se pose le délicat
problème d'un enseignement de l'Ethique. Selon moi, il ne peut être
question d'apprendre l'Ethique, comme on apprend la cardiologie ou la
dermatologie, la physique, la chimie ou la géographie … Certes, un minimum de
connaissances est souhaitable, notamment en ce qui concerne les positions de
grands penseurs et philosophes au cours des siècles. Mais un enseignement de
l'Ethique ne saurait se concevoir que sous forme de forums de réflexion où
chaque intervenant peut apporter sa propre réflexion par rapport à ses
expériences vécues et tente, par l'échange d'y voir plus clair dans des
situations complexes. Il ne s'agit surtout pas de rédiger un « code
d'Ethique », ces deux mots me paraissant antinomiques, mais bien de
proposer un dialogue, un échange entre des personnes d'horizons différents qui
se référeront plus à l'expérience vécue qu'aux connaissances techniques, qui,
elles, sont codifiées.
Avant
de conclure, j'aimerais illustrer mes propos par un exemple de "consultation
d'éthique" en pratique quotidienne :
François, 27 ans est
suivi par mes soins depuis environ 8 ans pour une pathologie complexe qu'on peut
qualifier de psychose affective. C'est-à-dire qu'il présente depuis l'âge de 19
ans environ des troubles d'abord
étiquetés à tort schizophrénie. En effet, à l'époque, devant des difficultés
scolaires notables, une baisse du "rendement intellectuel", une tendance au
retrait et à l'isolement, une consommation de haschich, une thymie dépressive, a
été évoqué le diagnostic de schizophrénie. Nous verrons qu'il est inqualifiable
et même coupable, en tout cas irresponsable de poser ainsi à cet âge un tel
diagnostic lourd de conséquences quant au mode de prise en charge et au
pronostic. Tout au plus aurait-on pu parler de syndrome dépressif atypique à
surveiller de près.
La personnalité de
François est certes gravement perturbée mais il n'a jamais présenté de délire
systématisé ou inorganisé, il n'a jamais souffert d'hallucinations d'aucune
sorte. Le contact est parfois très vivant et le mode de pensée cohérent. Le
discours, souvent pauvre, plus par inhibition que défaut d'apprentissage, est
cohérent et adapté.
Sur le plan
biographique, nous apprendrons au fil du temps que François est mal à l'aise
essentiellement avec son père, lequel passe son temps selon François à le
"débiner" par rapport à ses trois frères. François ne trouve une relative
complicité qu'avec sa sœur et sa mère. Il ne cessera au cours de ces huit années
de chercher une reconnaissance de ses compétences auprès de son père qui
valorise davantage les frères. François, après avoir dû abandonner ses études au
niveau du baccalauréat a entrepris avec succès des études hôtelières et il est
titulaire d'un CAP de cuisinier pâtissier. Mais les différents emplois occupés
l'ont déstabilisé car il s'est mis à boire de façon anarchique, massive et
sporadique et il a dû rapidement renoncer à un travail régulier pour se
rabattre, avec plus de succès, sur des missions de travail temporaire qui lui
permettent de vivre sans entraver sa liberté (ce sont ses propos). Une
hospitalisation de jour a permis la mise au point d'un traitement efficace
associant un neurleptique de nouvelle génération improprement appelé
« antipsychotique » (comme l'ont décidé les Américains avec leur
impérialisme habituel) et un thymorégulateur. Grâce à ce traitement et à un
suivi très régulier toutes les quatre semaines, François est considéré comme
équilibré et stabilisé.
Au cours de son
hospitalisation de jour, alors qu'il semblait très en retrait par rapport à tout
le monde, il rencontre une patiente que nous nommerons Adrienne. Celle-ci, âgée
de 28 ans, a un lourd passé psychiatrique. Elle a fluctué entre des états
apparemment autistiques avec incurie, désorganisation de la pensée et des
conduites d'une part et des périodes d'allure névrotique dépressive d'autre
part. Son état a un moment a fait également évoquer le diagnostic de
schizophrénie, mais on n'a pas noté chez elle non plus de délire ou
d'hallucinations. Des troubles variables de l'humeur ont rendu son traitement
difficile. On peut parler chez elle de psychose dysthymique, c'est-à-dire de
troubles graves de la personnalité de type schizophrénique avec des altérations
durables et fréquentes de l'humeur dans un sens essentiellement dépressif. Un
traitement neuroleptique semble bien l'équilibrer.
François et Adrienne
s'entendent bien et, au bout de quelques semaines, ne cachent plus leur liaison,
même s'ils ne s'affichent pas devant les autres patients.
Trois mois après leur
rencontre, Adrienne confie à sa psychothérapeute qu'elle est enceinte. Cette
grossesse déclenche une véritable crise institutionnelle. Des positions
étranges, à la limite de l'insupportable sont tenues par la psychothérapeute
d'Adrienne et l’assistante sociale du service qui s'inquiètent du déroulement de
la grossesse et surtout des suites de l'accouchement et du devenir de l'enfant.
Il sera étrange de constater que cette psychothérapeute qui travaille également
dans l'hôpital de jour écarte le père qui apparaît à peine comme le géniteur et
en tout cas sûrement pas comme un être responsable. D'autres membres de l'équipe
soignante manifesteront leur inquiétude mais dans des termes et des attitudes
plus conformes à leur mission soignante.
Devant l'ampleur de
l'évènement et les délais de la loi Veil sur l'IVG, je propose à mon confrère
qui suit médicalement Adrienne, à cette dernière et à François une consultation
« à quatre » pour informer le jeune couple des problèmes liés à cet
évènement et recueillir leur avis. Je baptise cette rencontre
« consultation d'éthique » car, nous le verrons, c'est bien d'éthique
qu'il s'agit.
Comment
traiter ce type de situation ?
La rencontre a lieu
alors qu'Adrienne est enceinte de huit semaines et que le diagnostic de
grossesse est confirmé. François et Adrienne sont très craintifs par rapport à
cet entretien d'un genre inhabituel. François, cédant à un légitime désarroi et
se sentant en faute, m'écrit une longue lettre qui me parvient avant la
rencontre. Le courrier fait état de sa vive inquiétude, non pas tant sur la
grossesse que sur nos positions de soignants. Il invoque le droit de toute
personne à disposer d'elle-même, le droit à la procréation, le fait que nous ne
devons pas adopter d'attitude d'exclusion ou d'ostracisme sous le prétexte que
le couple est souffrant psychiquement...
Il est pour moi
capital de tenir compte de ce courrier et dès l'ouverture de cette consultation
d'éthique, je tiens à situer les choses, mon rôle de médecin traitant de
François, celui que j'occupe au sein du Comité d'Ethique du CHU de la ville, et
enfin celui de membre du CCPPRB (Comité Consultatif de Protection des Personnes
dans la Recherche Biomédicale).
Immédiatement
après, il me semble capital de m'enquérir de l'âge de la grossesse, des délais
légaux en cas de décision d'IVG qui serait prise par le couple et lui seul
!
Nous informons le
couple sur les risques éventuels liés à la prise de neuroleptiques par Adrienne.
En fait, les risques sont quasi nuls statistiquement mais il convient de
considérer cette grossesse comme étant à risque et de faire pratiquer une
amniocentèse dès que ce sera possible.
En aucun cas, et à
aucun moment, ne doit être évoqué le problème avec des considérations morales ou
personnelles de la part des soignants. Il importe d'INFORMER, valablement,
complètement, dans un discours clair, accessible, de demeurer à l'écoute de
TOUTES les questions que peut se poser le couple dans de telles circonstances et
d'assurer les futurs parents qu'ils peuvent absolument compter sur l'aide sans
aucune réserve des soignants pendant le déroulement de la grossesse si le choix
du maintien de celle-ci est clairement exprimé, au voisinage de l'accouchement,
après celui-ci, en collaboration avec les équipes d'obstétrique et les
puéricultrices pour aider les jeunes parents à élever
l'enfant.
A aucun moment, il ne
nous appartient de juger, seule l'information claire, complète et accessible
nous est imposée afin d'aider véritablement le couple dans son choix que nous
devrons respecter quel qu'il soit.
En
guise d’épilogue
Adrienne
et François ont choisi de garder l'enfant. L'amniocentèse n'a rien révélé
d'inquiétant. A titre de précaution, Adrienne n'a pris aucun traitement
psychotrope durant au moins tout le premier trimestre. La grossesse s'est
déroulée sans accroc et l'accouchement a été simple, sans suites
compliquées.
La
mère, l'enfant... et le père se portent bien !
Conclusion
L'Ethique est une perpétuelle
interrogation, dialectique entre le désir, le sien propre, celui de l'Autre, le
savoir et donc le risque du pouvoir, la morale, la loi, le doute et la décision
pour soi et pour autrui.
Il y a toujours danger quand on écrit sur
l'Ethique, sauf si l'on précise clairement et d'emblée que les constats et
réflexions collectés ne sont qu'un moment dans une réflexion permanente. Ainsi,
un code d'Ethique ne peut se concevoir, à l'instar des codes de déontologie,
code pénal, code civil, code moral établissant des interdits. L'éthique ne peut
s'écrire de façon figée sous peine de n'avoir plus aucun sens. Elle se construit et est
vivante … elle s'élabore et n'est jamais cernée.
J'aimerais
conclure comme le font les talmudistes travaillant à plusieurs avec un sage. En
général, après avoir entendu toutes les interprétations possibles et les avoir
discutées avec acharnement, le sage lève la séance en déclarant : aujourd'hui,
nous pouvons dire que nous avons retenu trois ou quatre hypothèses
vraisemblables pour ce passage de la Tora … mais demain est un autre jour qui
peut nous apporter d'autres éclairages …. Puisse t-il en être de même avec
l'Ethique qui perdrait tout son
sens si elle était codifiée … seul l'inachevé dans l'Ethique peut lui
permettre de perdurer et d'apporter du
sens.
Le Dr
H. Alain Amar est Psychiatre, chef de service AIHP, Membre du Comité d'Ethique du CHU de
Lyon, Membre du Bureau et Conseiller régional de l'AFP
(Association
Française de Psychiatrie), ex-membre du CCPPRB Lyon B
Bibliographie :
· AMAR Alain : " La pensée
est-elle encore autorisée ? ", La lettre de Psychiatrie Française, n° 70/97,
p. 19
· AMAR Alain : " Les
classifications internationales ou le mythe de Babel", Le Généraliste, FMC,
n° 1839 (27 février 1998)
· AMAR Alain : « Le
cadre, le temps et l'évaluation », communication en décembre 1998 à
Bordeaux dans le cadre des Journées de l'Hôpital Wilson, parue en 2002.
· AMAR Alain : « Le
fonctionnement des CCPPRB - Invitation à une réflexion sur l’Ethique »,
paru dans Le Journal - Psychiatrie
privée, n°10, mai 2000, 39-46.
· AMAR Alain : « CCPPRB
: fonctionnement et critique », paru dans le Généraliste FMC n° 2103 du
23 mars 2001
· AMAR Alain, LEMOINE Patrick :
« Ethique et psychothérapies », L'Information Psychiatrique,
72, 1, 1996, pp. 40-46.
· AMAR Alain : « Ethique
et personnalité », paru en
avril 2002 dans le n° 1 / 02, vol.
XXXIII de la revue « Psychiatrie française.
· AMAR Alain :
« Le pouvoir et le parapluie », paru dans la Lettre de
Psychiatrie Française n° 119, novembre 2002, page 21.
· - AMAR Alain :
« Vérités et mensonges », paru dans La Lettre de Psychiatrie
française, mars 2003, n° 123,
p. 21.
· AMAR Alain :
« Les psychothérapies au regard de l’éthique et de la loi », à
paraître dans Le Journal, Toulouse.
· AMAR Alain :
« Violence et religions, violence des religions », à paraître
dans Le Journal, Toulouse.
· BENASAYAG Miguel,
COMTE-SPONVILLE André, FARHI Daniel, HURIET Claude, KHAYAT David, SPIRE Antoine,
TERNON
Yves : « De Nuremberg à la loi Huriet. Essais thérapeutiques et
recherche médicale ». Editions Ellipses, Paris,
2001.
· Chronique de l'humanité,
Larousse, 1986.
· CASAMAYOR :
« Réflexions sur la psychiatrie », in Psychiatrie et Ethique,
ouvrage collectif, sous la direction de Guy Maruani, Privat, 1980, pp.
93-104.
· CHRISTIDIS Nicolas :
« L'éthique dans la relation thérapeutique avec un pédophile ", paru
dans le n° "Le psychiatre et son patient », Psychiatrie française,
volume XXX 1/99, mars 1999, pp.104-117.
· DAUMEZON Georges :
« Pour introduire la réflexion », in Psychiatrie et
Ethique, ouvrage collectif, sous la
direction de Guy Maruani, Privat, 1980, pp. 9-25.
· KRESS Jean Jacques :
« Ethique de la décision thérapeutique en psychiatrie » (pp
403-14) in ouvrage collectif :
« Ethique et Thérapeutique … témoignages européens » de Jean-Marie
Mantz, Pierre Grandmottet, Patrice Queneau, Presses Universitaires de
Strasbourg.
· LACHAUX Bernard :
« La loi Huriet. Enjeux juridiques et éthiques ». L'Information
Psychiatrique, 69, 5, 1993, pp. 487-495.
· LACHAUX Bernard, TERRA
Jean-Louis : « Du prélèvement biologique à l'échange psychique, ou le
prélèvement psychologique entre impossible et interdit », L'Encéphale,
1993 ; XIX : 209-10.
· LEVINAS Emmanuel :
« Humanisme de l’Autre Homme », Fata Morgana,
1972.
· LEVINAS Emmanuel :
« Totalité et Infini », Martinus Nijhof, La Haye,
1961.
· LEVINAS Emmanuel :
« Quatre Lectures Talmudiques », Editions de Minuit,
1968.
· LYOTARD Jean-François :
« Questions au judaïsme », entretiens avec Elisabeth Weber,
collection Midrash, Desclée de Brouwer, 1996.
· OUAKNIN Marc-Alain :
« Les Dix Commandements », Seuil, Paris,
1999.
· « Précis de
Psychiatrie clinique de l'adulte », P. Deniker, T. Lemperière, J.
Guyotat, Masson édit., Paris, 1990.
· RESWEBER Jean-Paul :
« Le questionnement éthique », Cariscript, Paris,
1990.
· SENINGER J.L. :
« Aspects juridiques du contrat de soins en psychiatrie », Nervure, tome IV, n°7, oct. 91,
22-25.
· SHOLEM Gershom : « La
Kabbale et sa symbolique », traduit de l'allemand par Jean Boesse,
Paris, Payot, 1966-89, pp.40-41.
· Et … François RABELAIS …
alias Alcofribas NASIER