ETHIQUE, OU ES -TU ?.

 

Suite de l'article paru dans Los Muestros n°53

-Questionnaires dans le cadre d’enquêtes diverses et variées : La notion de « prélèvement psychique »

 

     Il est relativement aisé et clair de définir les prélèvements biologiques dans toute recherche clinique. Qu'en est-il des questionnaires divers et variés, qualité de vie, auto-questionnaire destinés aux patients, entretiens semi-structurés voire structurés (au cours desquels l'investigateur "bombarde" littéralement le sujet d'innombrables questions dans un ordre immuable et ritualisé), échelles diverses allant des évaluations de l'anxiété, de la dépression, du ralentissement, des symptômes positifs ou négatifs des psychoses, aux échelles analogiques visuelles, questionnaires de sommeil, sur le tabac, l'alcool, les stupéfiants, la nourriture ?

     Certes, l'utilisation des questionnaires serait par principe destinée à impliquer le patient dans ses soins dans une perspective cognitive. C'est louable, mais jusqu'où ira t-on pour débusquer le moindre comportement  pour prétendre mieux connaître son patient ? Faut-il vraiment développer une « scalomanie » bien nuisible au sens clinique et à la relation, élément capital, central, fondamental de notre métier ? L'argument consistant à dire que ces nombreux outils d'évaluation ne sont utilisés que dans la recherche et non dans le soin proprement dit est spécieux car l'Ethique, le respect de l'intégrité physique et psychique de l'individu est prioritaire dans les deux types de contrat, soin et/ou recherche.     

     L'argument est encore plus discutable quand on s'aperçoit que depuis plusieurs années, est promue l'idée de faire évaluer les patients même dans le cadre de soins habituels, à l'aide d'échelles abrégées ou simplifiées, d'aide au diagnostic et aux soins « grâce » à  des arbres décisionnels.

     Il y a une quinzaine d'années, lors d'un symposium en France, j'ai eu la surprise d'entendre un confrère français à la fois chercheur et clinicien dire à peu près ceci : « Nous tendons la main aux cliniciens … il faut un pont entre la recherche et la clinique … Nous avons des molécules, trouvez-nous des malades   ». 

     Lors de mes études de médecine et bien au-delà, j'avais toujours eu le sentiment que le clinicien disait plutôt au chercheur  : « Nous avons des malades, trouvez-nous des molécules » !

     Un de nos plus brillants esprits n'avait-il pas écrit de façon prémonitoire bien des siècles auparavant : « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme ». J'ajouterai en plagiant l'illustre écrivain : « Psychiatrie sans clinique n'est que ruine du soin ».

 

      B. Lachaux a « osé » proposer un audacieux parallèle entre le prélèvement biologique et ce qu'il nomme "prélèvement psychique". Il nuance son propos en précisant :

« Le caractère même du prélèvement psychique est d'être médiatisé par la parole et la parole résonne et fait écho en l'autre d'une façon radicalement vivante. Donc par essence, il ne peut  pas être prélèvement mais échange et reconnaissance de l'autre. [ …] Le concept de prélèvement psychique présente l'avantage de faire réfléchir et d'imposer à tous une réaction critique : soit en acceptant de le limiter, soit en le récusant. Ainsi mis en cause et clairement situé entre impossible et interdit, il peut participer à mieux définir un domaine ignoré par les textes législatifs mais pourtant essentiel aux progrès de la psychiatrie ».

 

     Plus récemment, dans le numéro de mars 2003 de la Lettre de Psychiatrie Française, Jean-Yves Cozic, trésorier de l’Association Française de Psychiatrie, dénonce  une décision administrative d’initier « un traitement automatisé d’informations nominatives ( !, souligné par moi) recueillies par voie de questionnaires et portant sur les usagers des structures de psychiatrie au cours de la période du 20.01.03 au 02.02.03).

 

     Nous vivons décidément dans un monde fou où des gouvernants sont capables de promulguer à la fois des lois de protection des droits des patients  (Loi de mars 2002), accélérer le processus d’accréditation, et demander des enquêtes violant l’anonymat des patients…     

     Malheureusement, le pire est devant nous. Ce n’est pas du pessimisme mais du simple réalisme devant ce que notre métier est devenu. Nous pourrions ne plus devenir que des collecteurs de données, des conseillers prodiguant des avis que pourront suivre ou ne pas suivre les nouveaux « directeurs de soins » non-médecins, puisque infirmiers dans les institutions, bref assister à la « grande braderie » du soin psychiatrique au profit d’une notion stupide et bien vague de « santé mentale » exaltée par les fossoyeurs de la psychiatrie,  dont les malades feront bien entendu les frais en premier lieu.

 

      Des problèmes éthiques en médecine :

 

-Les problèmes cruciaux sont ceux de l'euthanasie, la mort cérébrale et l'acharnement  thérapeutique. Un débat récent (12 avril 2001) a été ouvert par la légalisation de la « mort douce » aux Pays-Bas promulguée le 10 avril 2001.  Il s'agit du premier pays de la planète à avoir eu recours à des dispositions législatives pour tenter d'apporter des solutions au plus douloureux et épineux problème éthique.

 

     L'Association Médicale Mondiale avait auparavant pris une résolution à Madrid en 1987 : « Mettre délibérément fin à la vie d'un malade, même à sa demande ou à la demande de proches parents, est contraire à l'éthique. Cela n'empêche pas le médecin de respecter le désir d'un malade de permettre au processus naturel aboutissant à la mort de suivre son cours lors de la phase terminale de la maladie ».

 

-La délicate question du refus de soins : ainsi, une récente affaire a défrayé la chronique. Il s'agissait d'un jeune patient atteint de leucémie et refusant toute transfusion sanguine du fait de son appartenance et celle de sa mère aux Témoins de Jéhovah. Le patient est décédé du fait de ce refus de soins.

     Le Rabbin réformiste Daniel Farhi précise :

« Nul n'a le droit de refuser un traitement médical jugé nécessaire par une autorité compétente... [...]. L'obligation de sauver la vie et de rendre la santé est incontournable et indépendante des desiderata exprimés par le patient. Un médecin consciencieux devra même s'exposer aux risques d'attaques pour faute dans l'accomplissement de son devoir suprême de porter secours et de guérir ».

Une telle position ne peut manquer de susciter des débats contradictoires. Elle pose le problème de fond suivant : devant une situation médicale grave relevant d'une prise de décision technique, le médecin craindra t-il le juge ou sa conscience ? Que choisira t-il : l'abstention qui peut être assimilée à la non-assistance à personne en danger (lourde du point de vue des sanctions pénales) ou la mise en œuvre de mesures de sauvegarde au risque d'être poursuivi pour non prise en compte du désir du patient ou de la famille ?

 

-La question de la vérité au malade atteint d'une maladie grave et/ou incurable,

 

- Tirage au sort des malades pour des traitements rares ou chers (SIDA, par exemple)

 

-Choix des techniques thérapeutiques où la seule référence aux données actuelles ou acquises de la science   ne suffit pas.

 

J.J. Kress écrit à propos de la décision thérapeutique :

« Originairement l'action médicale est une réponse à un appel fondé sur la souffrance et la plainte du malade ; c'est à cet appel que répond la décision thérapeutique, c'est à cette décision que le patient est amené à consentir. […]La décision, lorsqu'elle est soumise au consentement, prend valeur d'interpellation donnant la parole au malade […]la rencontre entre ce savoir (médical, NdA) et la réalité clinique aboutit préalablement à un premier type de décision qu'est la décision diagnostique […] ».

 

     Il est nécessaire qu'existe une adéquation : savoir/décision diagnostique/décision thérapeutique et là se pose avec acuité le problème des données acquises ou actuelles de la science ; plus que le mot « actuelles », le terme « acquises » pose de façon cruciale la question de la responsabilité juridique) :

     « […] La recherche est issue de l'expérimentation sur des groupes de patients homogènes, de protocoles nettement cadrés, d'objectifs très définis. Mais la situation courante de soins est beaucoup plus complexe, plus difficile à délimiter, pétrie de la relation médecin-malade […] La décision elle-même comporte toujours une part aveugle parce qu'elle participe de l'acte […] La responsabilité à l'égard de la décision concerne ainsi d'une part la qualité de la délibération qui la précède et dont le médecin peut rendre compte, mais aussi cette zone d'obscurité décisionnelle que le savoir et l'expérience peuvent réduire sans jamais l'abolir ».

     Dans la décision thérapeutique, ne préside t-il pas un obscur et troublant mélange de ce qu'on sait, ce qu'on ressent, ce qu'on fait pour le malade en pensant aussi à un proche (ne serait-ce qu'un bref instant) et de ce qu'on considère comme étant le bien et le mal, quelles que soient les références, laïques ou religieuses ?

     Comte-Sponville écrit :

« […] Les sciences n’ont pas de morale. Les techniques, pas davantage. Les mêmes connaissances qui aident au progrès de l’Humanité peuvent aussi la détruire […] Le cas de la médecine […] est pourtant singulier. C’est qu’elle n’est pas seulement une science, pas seulement une technique, ni même seulement une technique scientifique, mais un art […] Qu’est-ce que la médecine ? C’est un ensemble de savoirs (de plus en plus scientifiques) et de savoir-faire (de plus en plus technologique) au service de la santé du patient. C’est pourquoi la médecine est un art et pas seulement une technique scientifique […]. Une science dit ce qui est, ce qu’on peut faire, jamais ce qui doit être ; ce qu’on peut faire, jamais ce qu’il faut faire ou ne pas faire […] C’est par quoi la médecine, aussi scientifique qu’elle soit […] est autre et plus qu’une science. Parce qu’elle n’est médecine qu’à la condition d’énoncer des jugements de valeur, des commandements, des interdits, ce qu’aucune science jamais ne saura faire ».

 

-Position éthique des soignants quant à leur participation à l'élaboration et à l'application de règles purement comptables réduisant la qualité des soins (fermeture de lits, désinstitutionnalisation, Programmation Médicalisée des Systèmes d’Information…

 

-Réflexions sur les dérives actuelles de certains promoteurs tendant à faire valider, par des comités de protection des personnes, des produits commerciaux en matière de nutrition et/ou d'hygiène : recherche d'une caution scientifique à des fins commerciales.

 

-La question des aliments génétiquement modifiés, le clonage, la procréation médicalement assistée, l'euthanasie, la notion de mort cérébrale et l'arrêt des mesures conservatoires d'assistance respiratoire par exemple,  sujets dont le Comité National d’Ethique a plus particulièrement la charge en France.

  

-Selon les différents cadres, vont se poser des problèmes spécifiques en fonction de la nature des soins proposés. Comment vont s’inscrire les possibilités de recherche biomédicale, des soins supposés indispensables en regard de l’état clinique mais s’opposant à l’expression de la liberté individuelle, la procréation chez les handicapés mentaux, la mention de « l’origine ethnique » (mot inapproprié) exigée de plus en plus dans des protocoles internationaux, alors que rien ne les justifie (en dehors d’enquêtes d’enzymologie hépatique spécifiques si rarement réalisées), l’odieux impérialisme américain à propos des audits de la Food and Drug Administration (FDA), la demande de plus en plus « appuyée » de certains laboratoires ou de louches officines d’Assistants de Recherche Clinique (ARC) en matière d’accès direct aux dossiers source des patients …

 

-Dénonçons les pratiques intolérables de certaines firmes pharmaceutiques qui parviennent à exercer des pressions inqualifiables sur les membres des Comites Consultatifs de Protection des Personnes en matière de Recherche Biomédicale (CCPPRB), parfois en obtenant ce qu'elles veulent, avec la caution des investigateurs et moniteurs des études et même celle de la commission d’AMM… je l’ai vécu lorsque je siégeais au CCPPRB-B de l’Hôtel-Dieu de  Lyon et je sais de quoi je parle ! Et la liste est malheureusement loin d’être exhaustive ! Notamment, qu’adviendra t-il de la loi Huriet-Sérusclat avec le projet de révision de cette dernière ? Rien de bon, semble t-il lorsqu’on lit attentivement le document servant de plate-forme à certaines associations scientifiques et de patients. En effet, la Revue des maladies Respiratoires a fait paraître courant 2001 un texte qui ne cache rien des intentions de ces associations prônant la révision de la loi de décembre 1988. Nous pouvons les résumer ainsi brièvement :

 

           la  loi Huriet-Sérusclat ne serait plus adaptée du fait de « procédures trop lourdes pour la simple comparaison  de stratégies diagnostiques, de traitements ou de dispositifs déjà validés et utilisés en routine… : la protection ne devrait-elle durer qu’un temps, alors que chacun sait que l’on peut parfaitement découvrir des effets délétères tardifs (NdA).

 

          < L’impossibilité de réaliser des études sans BID (Bénéfice Individuel Direct) dans certaines  situations ne permettant pas le recueil du consentement (coma, choc…) exige ( !) pourtant que des recherches leur soient consacrées : primat de l’individu ou de la recherche, éthique à plusieurs vitesses ? Le débat risque d’être houleux et sans fin ! (NdA).

 

     Les signataires proposent ;

 

-           une procédure allégée pour les produits déjà autorisés,

-           la suppression de l’obligation pour le promoteur de fourniture gratuite des médicaments et de financement des frais : cette proposition me paraît tout simplement scandaleuse car elle vise de fait à faire supporter la recherche à la collectivité et à un système de protection sociale, la sécurité Sociale déjà bien mal en point ! (NdA).

-          la reconnaissance du patient « incompétent » : en psychiatrie, gériatrie, neurologie, pédiatrie. Une personne de confiance désignée par le patient ou la famille servirait de tuteur… : bel exemple de limitation à la liberté individuelle (NdA).

 

     Le sénateur Claude Huriet avait confié à Eric Favereau de Libération, que ce projet de révision fait la part belle à l’industrie pharmaceutique. Mais il y a plus grave, car ce projet semble bel et bien liberticide.

 

A présent, évoquons brièvement le CCPPRB,

outil central de la loi Huriet-Sérusclat :

 

     La loi Huriet-Sérusclat du 20 décembre 1988 a pour objet la protection des personnes qui se prêtent à des recherches biomédicales, la contribution à renforcer les "bonnes pratiques cliniques" au bénéfice de la Santé Publique, le développement européen et international de nos industries de santé. Elle a été modifiée par la loi du 23 janvier 1990 et celle du 25 juillet 1994.

 

     Le premier véritable document fondateur de l'éthique médicale est le code de Nuremberg, en dix articles, proclamé en août 1947. L'artisan essentiel de ce code était un psychiatre américain, le professeur  Léo Alexander. Auparavant, le procès des médecins à Nuremberg a conduit les juristes à établir les fondements d'un droit international face à l'ampleur des exactions nazies. Ainsi sont fournies des réponses aux questions de la charte de San Francisco de 1945 par des précisions dans la déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 (Yves Ternon).

 

     En France, un Comité Consultatif National d'Ethique (CCNE) est crée par décret le 23 février 1983. En 1986, le Premier Ministre français confiait à Guy Braibant une mission qui aboutit à la  loi n° 88-1138 du 20 décembre 1988.

 

     Avant la promulgation de la loi Huriet-Sérusclat, existaient des Comités d'Ethique qui rendaient des avis sur des projets d'expérimentation de médicaments, appareillages, techniques médico-chirurgicales diverses. Mais ces Comités d'Ethique n'avaient pas de support légal et continuent, fort heureusement, d'exister, après la loi Huriet-Sérusclat. Le Comité Consultatif National d'Ethique (CCNE), a un rôle national autonome et ni les Comités d'Ethique locaux ni les CCPPRB n'en dépendent.

 

-Enfin, se pose le délicat problème d'un enseignement de l'Ethique. Selon moi, il ne peut être question d'apprendre l'Ethique, comme on apprend la cardiologie ou la dermatologie, la physique, la chimie ou la géographie … Certes, un minimum de connaissances est souhaitable, notamment en ce qui concerne les positions de grands penseurs et philosophes au cours des siècles. Mais un enseignement de l'Ethique ne saurait se concevoir que sous forme de forums de réflexion où chaque intervenant peut apporter sa propre réflexion par rapport à ses expériences vécues et tente, par l'échange d'y voir plus clair dans des situations complexes. Il ne s'agit surtout pas de rédiger un « code d'Ethique », ces deux mots me paraissant antinomiques, mais bien de proposer un dialogue, un échange entre des personnes d'horizons différents qui se référeront plus à l'expérience vécue qu'aux connaissances techniques, qui, elles, sont codifiées.

 

Avant de conclure, j'aimerais illustrer mes propos par un exemple de "consultation d'éthique" en pratique quotidienne :

 

     François, 27 ans est suivi par mes soins depuis environ 8 ans pour une pathologie complexe qu'on peut qualifier de psychose affective. C'est-à-dire qu'il présente depuis l'âge de 19 ans environ  des troubles d'abord étiquetés à tort schizophrénie. En effet, à l'époque, devant des difficultés scolaires notables, une baisse du "rendement intellectuel", une tendance au retrait et à l'isolement, une consommation de haschich, une thymie dépressive, a été évoqué le diagnostic de schizophrénie. Nous verrons qu'il est inqualifiable et même coupable, en tout cas irresponsable de poser ainsi à cet âge un tel diagnostic lourd de conséquences quant au mode de prise en charge et au pronostic. Tout au plus aurait-on pu parler de syndrome dépressif atypique à surveiller de près.

 

     La personnalité de François est certes gravement perturbée mais il n'a jamais présenté de délire systématisé ou inorganisé, il n'a jamais souffert d'hallucinations d'aucune sorte. Le contact est parfois très vivant et le mode de pensée cohérent. Le discours, souvent pauvre, plus par inhibition que défaut d'apprentissage, est cohérent et adapté.

 

     Sur le plan biographique, nous apprendrons au fil du temps que François est mal à l'aise essentiellement avec son père, lequel passe son temps selon François à le "débiner" par rapport à ses trois frères. François ne trouve une relative complicité qu'avec sa sœur et sa mère. Il ne cessera au cours de ces huit années de chercher une reconnaissance de ses compétences auprès de son père qui valorise davantage les frères. François, après avoir dû abandonner ses études au niveau du baccalauréat a entrepris avec succès des études hôtelières et il est titulaire d'un CAP de cuisinier pâtissier. Mais les différents emplois occupés l'ont déstabilisé car il s'est mis à boire de façon anarchique, massive et sporadique et il a dû rapidement renoncer à un travail régulier pour se rabattre, avec plus de succès, sur des missions de travail temporaire qui lui permettent de vivre sans entraver sa liberté (ce sont ses propos). Une hospitalisation de jour a permis la mise au point d'un traitement efficace associant un neurleptique de nouvelle génération improprement appelé « antipsychotique » (comme l'ont décidé les Américains avec leur impérialisme habituel) et un thymorégulateur. Grâce à ce traitement et à un suivi très régulier toutes les quatre semaines, François est considéré comme équilibré et stabilisé.

 

     Au cours de son hospitalisation de jour, alors qu'il semblait très en retrait par rapport à tout le monde, il rencontre une patiente que nous nommerons Adrienne. Celle-ci, âgée de 28 ans, a un lourd passé psychiatrique. Elle a fluctué entre des états apparemment autistiques avec incurie, désorganisation de la pensée et des conduites d'une part et des périodes d'allure névrotique dépressive d'autre part. Son état a un moment a fait également évoquer le diagnostic de schizophrénie, mais on n'a pas noté chez elle non plus de délire ou d'hallucinations. Des troubles variables de l'humeur ont rendu son traitement difficile. On peut parler chez elle de psychose dysthymique, c'est-à-dire de troubles graves de la personnalité de type schizophrénique avec des altérations durables et fréquentes de l'humeur dans un sens essentiellement dépressif. Un traitement neuroleptique semble bien l'équilibrer.

 

     François et Adrienne s'entendent bien et, au bout de quelques semaines, ne cachent plus leur liaison, même s'ils ne s'affichent pas devant les autres patients.

 

     Trois mois après leur rencontre, Adrienne confie à sa psychothérapeute qu'elle est enceinte. Cette grossesse déclenche une véritable crise institutionnelle. Des positions étranges, à la limite de l'insupportable sont tenues par la psychothérapeute d'Adrienne et l’assistante sociale du service qui s'inquiètent du déroulement de la grossesse et surtout des suites de l'accouchement et du devenir de l'enfant. Il sera étrange de constater que cette psychothérapeute qui travaille également dans l'hôpital de jour écarte le père qui apparaît à peine comme le géniteur et en tout cas sûrement pas comme un être responsable. D'autres membres de l'équipe soignante manifesteront leur inquiétude mais dans des termes et des attitudes plus conformes à leur mission soignante.

 

     Devant l'ampleur de l'évènement et les délais de la loi Veil sur l'IVG, je propose à mon confrère qui suit médicalement Adrienne, à cette dernière et à François une consultation « à quatre » pour informer le jeune couple des problèmes liés à cet évènement et recueillir leur avis. Je baptise cette rencontre « consultation d'éthique » car, nous le verrons, c'est bien d'éthique qu'il s'agit.

 

Comment traiter ce type de situation ?

 

     La rencontre a lieu alors qu'Adrienne est enceinte de huit semaines et que le diagnostic de grossesse est confirmé. François et Adrienne sont très craintifs par rapport à cet entretien d'un genre inhabituel. François, cédant à un légitime désarroi et se sentant en faute, m'écrit une longue lettre qui me parvient avant la rencontre. Le courrier fait état de sa vive inquiétude, non pas tant sur la grossesse que sur nos positions de soignants. Il invoque le droit de toute personne à disposer d'elle-même, le droit à la procréation, le fait que nous ne devons pas adopter d'attitude d'exclusion ou d'ostracisme sous le prétexte que le couple est souffrant psychiquement...

 

     Il est pour moi capital de tenir compte de ce courrier et dès l'ouverture de cette consultation d'éthique, je tiens à situer les choses, mon rôle de médecin traitant de François, celui que j'occupe au sein du Comité d'Ethique du CHU de la ville, et enfin celui de membre du CCPPRB (Comité Consultatif de Protection des Personnes dans la Recherche Biomédicale).

Immédiatement après, il me semble capital de m'enquérir de l'âge de la grossesse, des délais légaux en cas de décision d'IVG qui serait prise par le couple et lui seul !

 

     Nous informons le couple sur les risques éventuels liés à la prise de neuroleptiques par Adrienne. En fait, les risques sont quasi nuls statistiquement mais il convient de considérer cette grossesse comme étant à risque et de faire pratiquer une amniocentèse dès que ce sera possible.

 

     En aucun cas, et à aucun moment, ne doit être évoqué le problème avec des considérations morales ou personnelles de la part des soignants. Il importe d'INFORMER, valablement, complètement, dans un discours clair, accessible, de demeurer à l'écoute de TOUTES les questions que peut se poser le couple dans de telles circonstances et d'assurer les futurs parents qu'ils peuvent absolument compter sur l'aide sans aucune réserve des soignants pendant le déroulement de la grossesse si le choix du maintien de celle-ci est clairement exprimé, au voisinage de l'accouchement, après celui-ci, en collaboration avec les équipes d'obstétrique et les puéricultrices pour aider les jeunes parents à élever l'enfant.

     A aucun moment, il ne nous appartient de juger, seule l'information claire, complète et accessible nous est imposée afin d'aider véritablement le couple dans son choix que nous devrons respecter quel qu'il soit.

 

En guise d’épilogue

 

Adrienne et François ont choisi de garder l'enfant. L'amniocentèse n'a rien révélé d'inquiétant. A titre de précaution, Adrienne n'a pris aucun traitement psychotrope durant au moins tout le premier trimestre. La grossesse s'est déroulée sans accroc et l'accouchement a été simple, sans suites compliquées.

La mère, l'enfant... et le père se portent bien !

 

Conclusion

 L'Ethique est une perpétuelle interrogation, dialectique entre le désir, le sien propre, celui de l'Autre, le savoir et donc le risque du pouvoir, la morale, la loi, le doute et la décision pour soi et pour autrui.

 

 Il y a toujours danger quand on écrit sur l'Ethique, sauf si l'on précise clairement et d'emblée que les constats et réflexions collectés ne sont qu'un moment dans une réflexion permanente. Ainsi, un code d'Ethique ne peut se concevoir, à l'instar des codes de déontologie, code pénal, code civil, code moral établissant des interdits. L'éthique ne peut s'écrire de façon figée sous peine de n'avoir plus  aucun sens. Elle se construit et est vivante … elle s'élabore et n'est jamais cernée.

 

J'aimerais conclure comme le font les talmudistes travaillant à plusieurs avec un sage. En général, après avoir entendu toutes les interprétations possibles et les avoir discutées avec acharnement, le sage lève la séance en déclarant : aujourd'hui, nous pouvons dire que nous avons retenu trois ou quatre hypothèses vraisemblables pour ce passage de la Tora … mais demain est un autre jour qui peut nous apporter d'autres éclairages …. Puisse t-il en être de même avec l'Ethique qui perdrait tout son  sens si elle était codifiée … seul l'inachevé dans l'Ethique peut lui permettre de perdurer et d'apporter du  sens.

 

H. Alain Amar

 

Le Dr H. Alain Amar est Psychiatre, chef de service AIHP,  Membre du Comité d'Ethique du CHU de Lyon, Membre du Bureau et Conseiller régional de l'AFP

(Association Française de Psychiatrie), ex-membre du CCPPRB Lyon B

Bibliographie :

 

·    AMAR Alain : " La pensée est-elle encore autorisée ? ", La lettre de Psychiatrie Française, n° 70/97, p. 19

·    AMAR Alain : " Les classifications internationales ou le mythe de Babel", Le Généraliste, FMC, n° 1839 (27 février 1998)

·    AMAR Alain : « Le cadre, le temps et l'évaluation », communication en décembre 1998 à Bordeaux dans le cadre des Journées de l'Hôpital Wilson, parue en 2002.  

·    AMAR Alain : « Le fonctionnement des CCPPRB - Invitation à une réflexion sur l’Ethique », paru dans  Le Journal - Psychiatrie privée, n°10, mai 2000, 39-46.

·    AMAR Alain : « CCPPRB : fonctionnement et critique », paru dans le Généraliste FMC n° 2103 du 23 mars 2001

·    AMAR Alain, LEMOINE Patrick : « Ethique et psychothérapies », L'Information Psychiatrique, 72, 1, 1996, pp. 40-46.

·    AMAR Alain : « Ethique et personnalité »,  paru en avril 2002 dans le n° 1 / 02,  vol. XXXIII de la revue « Psychiatrie française.

·    AMAR Alain : « Le pouvoir et le parapluie », paru dans la Lettre de Psychiatrie Française n° 119, novembre 2002, page 21.

·    - AMAR Alain : « Vérités et mensonges », paru dans La Lettre de Psychiatrie française,   mars 2003, n° 123, p. 21.

·    AMAR Alain : « Les psychothérapies au regard de l’éthique et de la loi », à paraître dans Le Journal, Toulouse.

·    AMAR Alain : « Violence et religions, violence des religions », à paraître dans Le Journal, Toulouse.

·     BENASAYAG Miguel, COMTE-SPONVILLE André, FARHI Daniel, HURIET Claude, KHAYAT David, SPIRE Antoine,

TERNON Yves : « De Nuremberg à la loi Huriet. Essais thérapeutiques et recherche médicale ». Editions Ellipses, Paris, 2001.

·    Chronique de l'humanité, Larousse, 1986.

·     CASAMAYOR : « Réflexions sur la psychiatrie », in Psychiatrie et Ethique, ouvrage collectif, sous la direction de Guy Maruani, Privat, 1980, pp. 93-104.

·     CHRISTIDIS Nicolas : « L'éthique dans la relation thérapeutique avec un pédophile ", paru dans le n° "Le psychiatre et son patient », Psychiatrie française, volume XXX 1/99, mars 1999, pp.104-117.

·     DAUMEZON Georges : « Pour introduire la réflexion », in Psychiatrie et Ethique,  ouvrage collectif, sous la direction de Guy Maruani, Privat, 1980, pp.  9-25.

·    KRESS Jean Jacques : « Ethique de la décision thérapeutique en psychiatrie » (pp 403-14) in ouvrage collectif  : « Ethique et Thérapeutique … témoignages européens » de Jean-Marie Mantz, Pierre Grandmottet, Patrice Queneau, Presses Universitaires de Strasbourg.

·    LACHAUX Bernard : « La loi Huriet. Enjeux juridiques et éthiques ». L'Information Psychiatrique, 69, 5, 1993, pp. 487-495.

·    LACHAUX Bernard, TERRA Jean-Louis : « Du prélèvement biologique à l'échange psychique, ou le prélèvement psychologique entre impossible et interdit », L'Encéphale, 1993 ; XIX : 209-10.

·    LEVINAS Emmanuel : « Humanisme de l’Autre Homme », Fata Morgana, 1972.

·    LEVINAS Emmanuel : « Totalité et Infini »,  Martinus Nijhof, La Haye, 1961.

·    LEVINAS Emmanuel : « Quatre Lectures Talmudiques », Editions de Minuit, 1968.

·    LYOTARD Jean-François : « Questions au judaïsme », entretiens avec Elisabeth Weber, collection Midrash, Desclée de Brouwer, 1996.

·    OUAKNIN Marc-Alain : « Les Dix Commandements », Seuil, Paris, 1999.

·    « Précis de Psychiatrie clinique de l'adulte », P. Deniker, T. Lemperière, J. Guyotat, Masson édit., Paris, 1990.

·     RESWEBER Jean-Paul : « Le questionnement éthique », Cariscript, Paris, 1990.

·    SENINGER J.L. : « Aspects juridiques du contrat de soins en psychiatrie »,  Nervure, tome IV, n°7, oct. 91, 22-25.

·    SHOLEM Gershom : « La Kabbale et sa symbolique », traduit de l'allemand par Jean Boesse, Paris, Payot, 1966-89, pp.40-41.

·    Et … François RABELAIS … alias Alcofribas NASIER


 

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