Après la conquête
d’Alger le 5 juillet 1830 par le Général Bourmont, le Bey d’Oran opposé d’une
part au Dey d’Alger et d’autre part à la population musulmane d’origine
arabo-berbère de sa cité, voulut s’entendre avec le Général vainqueur et lui
dépêcha un émissaire, le juif oranais Mordekhaï Amar.
Tenté par les avances du Bey, le Général désigna une délégation
dirigée par son fils en vue d’arrêter les détails de la venue de l’armée
française. Cette mission, interrompue par la Révolution de Juillet, faillit être
fatale à la Communauté juive d’Oran évaluée à l’époque à 4000 personnes environ.
En effet, la population musulmane hostile à la politique d’abandon du Bey et de
sa milice turque, décida de quitter la ville mais d’égorger auparavant tous les
juifs considérés alors comme étant favorables à l’occupation française. Pressés
de s’enfuir dans la nuit du 27 au 28 juillet 1830, les musulmans n’eurent pas le
temps de mettre leur projet à exécution ; et c’est depuis cette époque que la
Communauté juive célébrait le Pourim d’Oran.
Finalement l’armée française prend possession de la ville le 4
janvier 1831 et se limite à installer quelques petites garnisons dans les
principales agglomérations de la côte en attendant que les pouvoirs publics,
alors très hésitants, définissent leur politique sur l’avenir de
l’Algérie.
Des contacts eurent lieu entre le Général Desmichels commandant la
place d’Oran et l’Emir Abd-el-Kader par l’intermédiaire des juifs Busnach et
Mordekhaï Amar ; les pourparlers aboutirent au Traité Desmichels de 1834 qui
sanctionnait l’occupation restreinte et accordait à l’Emir une importante partie
du territoire algérien. Mais l’abandon de leurs villes par les populations
musulmanes qui refusaient tout contact avec les Infidèles et le boycottage des
marchés par les paysans, empêchant le ravitaillement habituel des citadins,
transformaient les garnisons françaises en autant de réduits affamés et menacés
de plus en plus par les tribus de l’intérieur.
L’occupation restreinte dans de telles conditions ne pouvant
s’éterniser, les partisans de l’occupation totale décidèrent de conquérir le
maximum de territoires ; c’est ainsi que Sidi-Bel-Abbès ou plus brièvement
Bel-Abbès, arrosé par l’oued Mékerra, à 80 km environ au sud d’Oran, fut fondé
en 1843 sur le territoire abandonné par la tribu des Béni-Amar qui se
réfugièrent au Maroc.
La construction de la ville, tout au moins dans ses débuts, fut
l’œuvre de la Légion Etrangère qui y imprima une architecture de style militaire
: rues rectilignes coupées à angle droit, construction d’épais et hauts remparts
garnis de meurtrières et de bastions pour pouvoir tirer à découvert sur
d’éventuels assiégeants, fossés très profonds remplis d’eau ; les remparts
furent percés plus tard d’ouvertures où l’on installa de hautes portes aux noms
évocateurs : portes d’Oran, de Tlemcen, de Daya, de Mascara et du village
nègre.
Mes premiers souvenirs datent de 1917-1918 et je me souviens que
ces portes étaient fermées le soir par les légionnaires qui assuraient la garde
toute la nuit, isolant ainsi la ville intra-muros des faubourgs qui furent créés
au fur et à mesure que l’agglomération s’étendait par l’urbanisation des
faubourgs Perrin, Mâconnais, Thiers, Négrier, Mamelon, Bugeaud ou plus
communément appelé village nègre. Vers la fin des années 1920, la pacification
étant considérée comme totalement assurée, les portes furent déposées, les
remparts détruits et sur les fossés comblés on créa de belles allées ombragées
appelées les glacis. Sur l’emplacement des anciennes portes des baraques furent
installées, offrant à la dégustation toutes sortes de friandises, notamment des
beignets italiens et des glaces. Du mois d’avril au mois d’octobre, alors que
les journées étaient très chaudes, on allait s’attabler le soir au Petit Vichy,
à l’ex porte de Mascara, pour se rafraîchir de créponné, agua-limon et autres
glaces.
La ville s’agrandissait et s’embellissait ; elle devint une cité
très prospère en raison de la réussite des agriculteurs ou colons et on la
citait volontiers comme un des triomphes de la colonisation algérienne. Les
Bel-Abbésiens appelaient leur ville le « petit Paris » en raison de
ses belles rues animées et bien éclairées la nuit, de ses magasins aux vitrines
bien décorées, de ses grands cafés avec de belles terrasses et des orchestres
réputés qui se produisaient.
C’en était fini du premier noyau de la ville qui avait reçu avec
un faste inoubliable Napoléon III en 1864. Mon grand-père m’a souvent raconté
qu’il se trouvait au milieu de la population venue très nombreuse applaudir
l’Empereur sur la « Place du tambour », baptisée plus tard
« Place Carnot », où les autorités civiles, militaires et religieuses
se pressaient pour rendre hommage au chef de
l’Etat.
Revenons à la Légion Etrangère dont le berceau était bien
Bel-Abbès. La garnison comptait plusieurs milliers d’hommes de toutes origines
mais à majorité allemande. Les jours de prêt, c’est à dire les jours où les
légionnaires percevaient leur solde, l’activité du commerce local s’en
ressentait favorablement, surtout les restaurants et les nombreux cafés dont
beaucoup étaient dotés de pianos et autres instruments permettant aux musiciens
et à leurs auditeurs de se rappeler avec nostalgie la musique de leur
pays.
La célébrité de la musique de la Légion Etrangère avait dépassé
depuis longtemps les limites de la ville et même de l’Algérie. Il existait, dans
chaque régiment étranger, une compagnie constituée uniquement de musiciens, pour
la plupart lauréats des conservatoires les plus réputés d’Europe. Nous avons eu,
pendant de très nombreuses années le privilège d’apprécier les talents de ces
musiciens lors des concerts donnés le jeudi au jardin public, le dimanche à la
Place Carnot et certains soirs au Cercle des officiers. Le programme était
affiché et plus d’un Bel-Abbésien a pu, grâce à la Légion, se familiariser avec
la musique classique et découvrir les noms des grands compositeurs. La musique
militaire proprement dite était également très appréciée lors des fameuses
revues militaires qui déroulaient leurs fastes au Grand Plateau le 14 juillet,
le 11 novembre et surtout le 30 avril, jour anniversaire de la bataille de
Camerone, au Mexique, où la Légion s’était particulièrement distinguée sous les
ordres du Capitaine Danjou. La veille de la revue nous avions droit à la
retraite aux flambeaux ; le célèbre clique, accompagnée de légionnaires porteurs
de torches et de flambeaux, suivie d’une multitude d’enfants, défilait en
musique dans les rues et s’arrêtait devant le domicile des autorités civiles
(sous-préfet, maire, conseiller général) auxquelles l’exécution d’un morceau de
musique était offert spécialement.
On ne peut terminer ce chapitre sans évoquer les fêtes du
centenaire de la Légion Etrangère célébrées les 29 et 30 avril 1931. A cette
occasion on avait rassemblé au Grand Plateau les musiques militaires de tous les
régiments de la Légion en garnison à l’époque à Saïda (Algérie), Le Kaider dans
le sud oranais, au Maroc, en Tunisie, en Indochine ou autre territoire sous
domination française. Il y eut un défilé monstre de nombreux bataillons de
légionnaires en grande tenue, avançant d’un pas lent et majestueux. Chaque
bataillon était précédé de sa musique, elle-même suivie de la compagnie des
sapeurs constituée d’hommes tous très barbus et portant sur leur uniforme, un
grand tablier de cuir fauve et des outils au lieu de l’armement habituel des
soldats.
La Légion Etrangère comptait dans ses rangs des juifs venus de
différents pays. Les premiers légionnaires dont j’ai entendu parler dans mon
enfance étaient des marocains, aussi bien arabophones qu’hispanophones, engagés
volontaires pour la durée de la guerre 1914-1918. Ils démontraient par leur
engagement, l’amour qu’ils portaient à la France dont ils souhaitaient devenir
citoyens et pour cela n’hésitaient pas à exposer leur vie. Leur engagement
terminé, ils s’installaient à Bel-Abbès, se mariaient avec des filles
généralement de condition modeste et se fondaient totalement dans la communauté
juive locale.
J’ai connu plus tard des légionnaires juifs originaires de
différents pays d’Europe et même de Turquie. Les confidences reçues des uns et
des autres nous apprenaient que chacun d’entre eux s’éloignait de pays en proie
à des violences consécutives à des bouleversements politiques et où la vie
devenait intenable pour des juifs. Bien souvent, ce sont leurs propres parents
qui les encourageaient à s’engager à la Légion Etrangère pour une durée de 5
ans, sachant qu’après de dures épreuves, ils deviendraient les libres citoyens
d’un pays libre.
Lors des fêtes religieuses, il était courant de voir des
légionnaires assister aux offices dans les synagogues. Ils étaient invités dans
des familles qui leur réservaient le meilleur accueil. Le cercle de relations
des légionnaires s’élargissait et d’excellents rapports se nouaient entre ces
militaires et la population civile. Les familles aisées trouvaient facilement
parmi ces légionnaires de très bons et très dévoués professeurs de musique pour
leurs enfants. D’autres enfants, d’origine plus modeste, bénéficiaient de la
part des légionnaires de cours de français, de mathématiques et de culture
générale. Des jeunes filles découvraient, parmi les invités de leurs parents,
des fiancés très heureux de trouver dans leur solitude, une famille en générale
très attachante.
Les mariages célébrés entre ces jeunes filles et leur fiancé
étaient en général réussis. J’ai eu le plaisir de compter parmi les cousins par
alliance de mon père ou de ma mère plusieurs légionnaires originaires de
Hongrie, Autriche, Yougoslavie et Turquie et je n’ai eu qu’à me féliciter de mes
relations avec eux.
D’autres mariages se nouèrent entre des jeunes filles juives et
des légionnaires qui, pour se convertir au judaïsme, acceptèrent la circoncision
et, pour certains d’entre eux, les souffrances consécutives à la suppression,
sur leur corps, des tatouages dont ils étaient marqués. Et je dois à la vérité
de dire que ces mariages étaient, pour le moins, aussi heureux et réussis que
ceux célébrés entre juifs.
L’intégration se réalisa toujours dans les meilleures conditions
et une fois rendus à la vie civile, ces ex-légionnaires devenaient des
Bel-Abbésiens identiques aux autres civils.
Bien sûr, lors de sa fondation en 1843, Bel-Abbès ne comptait
aucun juif. Dès la pacification de la région, des civils s’y installèrent ; les
premiers habitants juifs vinrent probablement d’Oran. On en dénombrait déjà 78
en 1851. Parmi eux, se trouvaient des membres de la famille de mes grands
parents maternels. Mon arrière grand-mère, née à Oran en 1822, s’exprimait en
judéo-arabe et en judéo-espagnol car sa ville natale avait été occupée par les
Espagnols jusqu’en 1792. Elle exerçait à Bel-Abbès la profession de teinturière
et était connue sous le sobriquet de
« tinturera ».
La petite communauté juive s’installa dans un quartier près de la
future porte de Daya et y créa les premières réalisations de la vie
communautaire : un oratoire, un four banal et un hammam avec mikweh appelée
aussi tebila. Les ressources étaient assez modestes, les principales activités
économiques se partageant entre l’artisanat et le petit commerce. Une profession
originale était exercée par quelques hommes, celle de tributier. Il s’agissait
d’aller offrir aux tribus arabes habitant dans un rayon de 20 km de la ville,
des produits textiles, cuir, chaussures, café, thé, sucre et rapporter en
échange des oeufs, volailles, beurre, moutons. Le tributier vivait seul dans un
douar ou village arabe du dimanche au vendredi, jour où il rentrait à Bel-Abbès
pour passer le Shabbat en famille.
La communauté ne tarda pas à s’enrichir par les migrations en
provenance du Maroc arabophone d’abord et de Tétouan ensuite. Il faut rappeler
que les populations juives marocaines croupissaient dans la misère profonde et
menaient une vie particulièrement précaire. C’est ainsi que mon grand-père
paternel, né à Séfrou en 1843, se maria à Fez en 1861 et vint s’installer
immédiatement à Bel-Abbès avec sa belle-mère, sa jeune belle-soeur encore bébé
et ma grand-mère âgée d’une douzaine d’années. A l’époque on se mariait très
jeune, surtout pour soustraire les jeunes filles à la convoitise de leurs
voisins arabes. Mes grands parents s’intégrèrent parfaitement à la communauté
Bel-Abbésienne qui s’enrichissait aussi des apports d’une autre migration, celle
des juifs du Maroc espagnol et notamment de Tétouan. Cette migration comptait
parmi ses membres arrivés vers 1868 le vénéré rabbin Haïm Bibas, grand-père
maternel de celle qui devait devenir mon épouse 70 ans plus tard.
En 1881 la population juive comptait 804 habitants et c’est une
société bien structurée qui abandonne progressivement les installations de la
porte de Daya pour réaliser un centre communautaire à la rue Gambetta. Un
immeuble fut édifié par les soins du Consistoire qui créa, en étage, dans une
salle bien éclairée, la première synagogue appelée synagogue du Kahal fréquentée
par toute la communauté sans distinction d’origine ni de langue. Au
rez-de-chaussée de l’immeuble on y installa le logement du concierge, un petit
appartement pour l’accueil des juifs de passage, notamment des Hacham Kolel,
venant recueillir les dons destinés aux juifs de Palestine et enfin deux salles
de classe pour l’enseignement du Talmud Thora, l’une pour les débutants, l’autre
pour les élèves plus avancés. Des sociétés de bienfaisance furent créées pour
venir en aide aux pauvres toujours de plus en plus nombreux en raison de
l’immigration ininterrompue de marocains totalement démunis de ressources. La
ville devenait ainsi « le petite Jérusalem » comme aimaient à
l’appeler les Bel-Abbésiens.
Mais les zizanies ne devaient pas tarder à s’élever entre les
différents membres de la communauté. Les Tétouanais, fidèles à la langue
espagnole de leurs ancêtres, prétendaient représenter la noblesse juive et,
forts de leur réussite économique, méprisaient les arabophones qu’ils appelaient
« cabessa de palmo » c’est à dire tête de palmier, autrement dit tête
creuse. Mais les arabophones n’étaient pas en reste et désignaient les
Tétouanais par l’appellation péjorative de « Jitanos mtah lihoud » ou
gitans des juifs. Les Tétouanais étaient considérés un peu comme des
« Roumis » en raison des vêtements européens dont les hommes étaient
vêtus et de leur ignorance de la langue arabe.
La synagogue du Kahal devenant trop exiguë, les Tétouanais firent
édifier, pour leurs offices, les synagogues Lasry et Sananes, et les
arabophones, pour marquer leur importance, construisirent la grande et vaste
synagogue Beddok. L’enseignement du Talmud Thora aussi était dispensé séparément
aux enfants. Une classe était réservée aux petits Tétouanais dont le rabbin
était le beau-père de mon grand-oncle. Les petits oranais recevaient dans une
autre classe l’enseignement d’un rabbin arabophone. Nous appelions ces classes,
la petite synagogue et nous y venions en dehors des heures de cours à l’école
laïque, gratuite et obligatoire. L’enseignement nous était prodigué par de vieux
rabbins ne s’exprimant pas en français, alors que c’est dans cette langue que
nous communiquions. Aussi nos études d’hébreu n’étaient guère profitables et
nous les abandonnions sans regret après la Bar
Mitzva.
Fort heureusement, ces luttes de clocher ne tardèrent pas à
disparaître grâce à l’acquis de la civilisation française et surtout de la
langue française qui unifia les modes de pensée et d’expression. Il est vrai que
des soucis réels se présentaient à eux sous la forme des manifestations
d’antisémitisme provoquées par le Décret Crémieux du 24 octobre 1870 accordant
la citoyenneté française aux juifs d’Algérie et amplifiées par l’affaire Dreyfus
dès 1898. Il a fallu créer un front uni de tous les juifs, quelles que soient
leurs origines, pour faire face aux attaques de commandos constitués très
souvent de néo-français, ces espagnols, récemment arrivés en haillons et en
espadrilles trouées, de leur Andalousie natale, qui criaient dans un français
approximatif : « La France aux français » et « Les métèques
dehors ». Ces espagnols et leurs acolytes français étaient très jaloux de
la réussite économique et sociale des juifs et ils lorgnaient avec beaucoup
d’envie mais heureusement sans succès les entreprises et magasins juifs dont ils
auraient voulu s’emparer.
L’antisémitisme, momentanément éteint par l’union nationale créée
par la guerre 1914-1918 à laquelle les juifs payèrent un lourd tribut, reprenait
vigueur au début des années 1920 et se déchaînait au cours de chaque élection.
Il devait atteindre son apogée avec les lois antijuives édictées par le régime
de Vichy dès octobre 1940. Mais ceci est une autre histoire.
Joseph Azen
20 Avril 1980