Personne ne travaillait le dimanche. Toutes les institutions, tous les magasins étaient fermés. Sans doute une loi qui était restée de l'époque des anglais, ou des Français ?
Maman avait un frère et deux demi-frères qui vivaient en Egypte. Ils venaient chez nous voir maman le dimanche. On n'avait pas de téléphone à cette époque et nous ne savions jamais lequel des oncles viendrait. Ce qui est curieux, ils ne venaient jamais ensemble. Maman, en bonne ménagère et pour ne pas être prise de court, préparait ce jour-là un plateau de macaronis au four ou un plateau de poissons au four. Le four était chez le boulanger et c'est là que le domestique prenait le plateau.
Le dimanche était le jour de visite de ces frères. Ils ne venaient jamais ensemble, chacun habitant dans un coin différent et n'ayant pas de téléphone ou de voiture personnelle pour venir à Héliopolis: il y avait le métro, l'autobus n°10, et le tram blanc. L'oncle Isaac (Zaki) ne venait jamais les mains vides. Il apportait avec lui du "fegle", genre de radis blancs dont il ne pouvait se passer. L'oncle Isaac était le demi-frère de maman, petit de taille, blond déteint, toujours souriant. Il comprenait le français mais préférait parler l'arabe. Il travaillait chez Hornshtein, un grand magasin de chaussures (assez chères) où il y avait un grand choix. Il va sans dire que grâce à lui nous les achetions à un prix raisonnable. L'oncle avait perdu un fils de 16 ans de la typhoïde, et sa femme la tante Régina ne s'en consolait pas. Il venait chez nous pour changer d'humeur, se voyait entouré d'enfants et ses bons liens avec maman lui faisaient oublier pour quelques heures ce qu'il avait chez lui. Il avait toujours un petit sourire qui montrait combien il était content de venir chez nous. Un autre oncle, l'oncle Sam, venait chez nous, toujours avec les grands, Albert, Mimi et Becky. L'oncle Sam était en effet, le neveu de maman, étant le fils d'une demie-sœur à elle. Il avait à peu près le même âge que maman, parlait français, anglais et arabe. Nous étions toujours contents de voir nos cousins, ils étaient à peu près de notre âge et nous passions quelques bonnes heures ensemble. Parfois l'oncle venait avec sa femme, la tante Adèle. Elle avait une beauté qui la distinguait des autres tantes et elle racontait toutes sortes de mésaventures qui nous faisaient rire ! Un autre oncle qui venait chez nous, c'était l'oncle Joseph, un frère à maman. Lorsqu'il était jeune, il n'avait pas voulu continuer ses études à l'Alliance Israélite à Paris comme ses autres frères et sœur. Il a quitté Haïfa et est parti en Egypte. Là il a trouvé ce qu'il voulait, du travail chez Cicurel, ce grand magasin qui fournissait à tous les Juifs du Caire, meubles, vêtements, un choix très varié et à la portée de chacun. Avec le temps, Cicurel a ouvert un magasin en Haute-Egypte et l'oncle en est devenu le directeur. De son séjour en Haute-Egypte, nous recevions chaque semaine un panier de belles mangues. C'était sa façon à lui de gâter sa sœur et sa famille.
Très souvent, au milieu du repas on sonnait à la porte. Nous savions tout de suite que c'était Félix, le fils de l'oncle Joseph. Il aimait venir chez nous et profitait pour raconter ses petites misères à maman, qui l'écoutait avec beaucoup de patience. Nous l'aimions bien et allions parfois voir des films pour enfants avec lui. Je profitais parfois quand il n'y avait pas de visites pour prendre maman dans un cinéma en matinée. Elle rentrait toujours très contente de sortir de la maison et de voir un joli film.
Il y a tant de souvenirs de jeunesse qui me poursuivent et je sens le besoin de les mettre par écrit. Le temps passe très vite et maintenant que j'ai dépassé le cap des 80 ans, je veux avoir le temps de mettre par écrit mes souvenirs. Ils n'ont rien de particulier, mais nous avons hérité de maman cette façon de recevoir : les bras et le cœur ouverts.