Il est difficile d'expliquer en
mots ces racines car elles apparaîssent, non pas à travers un système théorique
cartésien, mais plutôt à travers les manifestations d'une mémoire ou
spiritualité collective transmise de génération en génération par un processus
ésotérique (dans le sens le plus positif de ce terme), c'est-à-dire une suite de
rituels quotidiens de la vie pastorale, auxquels participent les « initiés »
(tout Tutsi adulte est supposé initié aux rituels pastoraux) et leurs
descendants. Le rituel permet à ces derniers l'acquisition spontanée des
connaissances à travers les cinq sens. Nil intellectu quid nun prius in sensu :
la participation au rituel précède la compré-hension intellectuelle. La Loi des
Anciens tutsi était donc contenue dans des « Codes ésotériques », qui, au vu de
leur contenu, sont des « Codes hébraïques » prescrivant entre autres des règles
strictes en matière alimentaire (la cacheroute tutsi) ainsi que divers autres
commandements et interdictions divins (imiziro = mitsvot).
En comparant le judaïsme
talmudique à leurs pratiques religieuses ancestrales, les Tutsi (ou une partie
d'entre eux) se reconnaissent donc comme juifs à cause des nombreux points de
convergence : un monothéisme strict très ancien (D. = I..mana = A donaï-ékhad) ,
la cache-route, les « imiziro/mitsvot », la vache rousse , etc. mais également
l'attachement à la Tradition, le refus du baptême chrétien (les derniers grands
rois et chefs tutsi comme Mwezi, Mutaga, Maconco, Rwabugiri et Musinga ont
combattu l'évangélisation jusqu'à en mourir pour certains) et de l'assimilation,
l'hostilité de l'Eglise catholique romaine ainsi que l'expérience du génocide et
la vie quotidienne dans un environnement dominé par des populations ethniquement
différentes et souvent hostiles. Le judaïsme des Tutsi est cependant
prétalmudique, comme celui des Patriarches, des rois David et
Salomon.
Les Tutsi font partie d'un
ensemble de peuples appelés "hamites" par les mis-sionnaires chrétiens qui,
confrontés à la résistance des Tutsi à la conversion au christianisme,
voulaient, à tort, faire retomber sur ces descendants de Cham (mais pas
seulement de Cham vu les mélanges avec les hébreux depuis l'époque de Moïse
jusqu'au Roi Salomon et plus tard encore) la malédiction de Noé alors que ladite
malédiction est adressée à un des fils de Cham, à savoir Canaan (petit-fils de
Noé), et pas à Cham lui-même ou aux trois autres fils de ce dernier (Cusch- père
de Saba et Havila- Mitsraïm et Puth ; Gn 10, 6-7): “Lorsque Noé se réveilla de
son ivresse, il apprit ce que lui avait fait son fils le plus jeune. Et il dit:
maudit soit Canaan!” (Gen 9, 24-25) .
Les tutsi
préfèrent la qualification de "Cuschites" (Tutsi = Kushi) en référence à
l'ancien empire de Kusch où régna la Reine de Saba et son
fils Ménélik 1er ( =
David II, dont le
père aurait été le Roi Salomon d'Israël). La tradition éthiopienne (voir le
Kebré Neguest, le livre sacré de la “Gloire des Rois” d'Ethiopie) veut que la Reine de Saba
( = la Reine Makéda en
Ethiopie ) reçut de la part de Salomon un traitement spécial. Cela pourrait
s'expliquer par le fait qu'elle représentait les ancêtres de la descendance de
Moïse (Saba=grand-père), qui était marié à une éthiopienne, une union protégée
par le Saint béni soit Il (lire NO 12, 1-15). Prenant comme référence le Roi
Salomon, les tutsi se situent donc dans la tribu de Juda et adoptent, comme les
empereurs d'Ethiopie, le Lion comme animal-symbole. On se souvient de Hailé
Sélassié qui se nommait « Lion de Judée » et des cinq Rois Lion/NTARE (parmi les
17 rois au total) qu'a connus le Burundi depuis le 13ème siècle à peu près,
lorsque les tutsi dits «Abanyaruguru/ben ruguru» (= les fils du Nord)
descen-dirent de la Corne de l'Afrique pour se disperser "au-delà des rivières
d'Ethiopie" (So, 3,10). Ainsi, la dynastie tutsi qui a été renversée en 1966 au
Burundi a été fondéepar NTARE I RUSHATSI CAMBARANTAMA (= Roi Lion I « le Hirsute
à la Tunique de bête ») vers 1270 de l'ère profane. NTARE aurait emmené avec lui
la mémoire collective juive de l'époque du Roi Salomon. Beaucoup de noms de
clans venus avec lui gardent toujours de nos jours des références à leur racine
hébraïque « ben » (= fils de), comme par exemple les Ben-engwe, Ban-yakarama,
Ban-yamurenge, Ban-yiginya, etc. L'influence de l'hébreu ne peut pas être
confondue avec l'influence tardive de l'arabe, les arabes n'ayant jamais réussi
à pénétrer dans les territoires contrôlés par les tutsi jusqu'au début de la
colonisation européenne (1903). A l'époque des indépendances, la mémoire
collective juive des Batutsi se concrétisa notamment par l'adoption de l'étoile
de David sur le drapeau du Burundi.
Le terroir géographique
des Tutsi est l'ensemble de toutes les régions qui entourent le Nil Blanc (Pischon ; Gen 2, 10) près de ses
sources les plus méridionales-l'Eden primitive? Jadis, cette région constituait le
prolongement naturel du Pays de Guihon (Nil bleu; Gen 2, 10-13) et formait avec
ce dernier l'Abyssinie antique. Cette dernière aurait inspiré toutes les grandes
civilisations antiques de l'Egypte au du Moyen-Orient. Bien avant la
numérotation babylonienne sur base du chiffre 60 (tablettes de
Nippur:-2200-1350), la numé-rotation égyptienne sur base de 10(papyrus Rhind :
-1650), les kuschites connaissaient un système numérique sur base de 12 et des
multiples de 4 (voir le bâton d'Ishango ; -20000 : les 4 noms de la dynastie,
les 12 mois,ou plutôt, les 12 « lunes » de l'année, les 12heures de la journée,
etc.) qui auraient été ensuite adopté par le peuple hébreu. Kusch, espace du
premier homo sapiens est aussi celui du pays de NIMROD, comme il est écrit : «
Cusch engendra aussi Nimrod ; c'est lui qui commença à être puissant sur la
terre » (GEN10, 8-9). Et c'est auprès d'un cushiteque Moïse apprit l'art de
gouverner la multitude (lire Ex 18, 13-26). L'on comprend maintenant pourquoi
Salomon appela Makeda Reine de «Saba».
Mathias Niyonzima