À LA COMMUNAUTE ISRAÉLITE DE NICE. (AUSSI BIEN QU'À TOUTE AUTRE COMMUNAUTÉ ISRAÉLITE, N'IMPORTE OÙ QU'ELLE SOIT QU'ELLE VIVE, QU'ELLE SENTE, QU'ELLE SOUFFRE.) .


Un émoi profond a fait naître ce poème un jour, au mont Boron, au cimetière israélite de Nice, au moment de contempler un tombeau où il y avait inscrite cette étonnante phrase :

 

CETTE URNE RENFERME DU SAVON À LA GRAISSE HUMAINE,

FABRIQUÉ  PAR LES ALLEMANDS DU III REICH

AVEC LES CORPS DE NOS FRÈRES DEPORTÉS.

 

 

Je ne parlerai pas

de ta blessure.

Je ne suis pas capable.

Il me manquent les mots

devant la tombe

qui renferme les cendres

de ces hommes et femmes

exterminés un jour

par des fous fanatiques

qui les crurent coupables.

 

Je pleure simplement

et je prie en silence

pour ne pas prononcer

une prière effroyable,

en battant fort ma honte

d'appartenir, hélas,

à la même peuplade

qui jadis se vanta

de mener sa morale

à des termes si bas.

 

Je ne parlerai pas

de ta blessure.

Je ne suis pas capable.

Je sais qu’il y a du sang

encore dans la morsure

de la bête farouche

qui vit dans votre race

la menace humiliante

d'une nation impure.

 

Je sais de l’impuissance,

de la douleur profonde,

du pantelant chagrin,

de la clameur constante

qui, tel qu'un incendie,

suppure, encore bien vif,

un ruisseau de souffrance

coulant amèrement

comme une plaie suintante

de tous les cœurs juifs.

 

Je ne parlerai pas

de ta blessure.

Je ne suis pas capable.

Je sens que ce village

sur le beau mont Boron

aux petits toits de marbre,

entouré de mille rêves

silencieux sous les arbres,

comme un jardin terrible

est planté dans ton âme.

 

Je sais qu’il gratte là

où le cœur s'enracine,

et que, jour après jour,

il cherche un large abîme

d'oubli et d'acquittement

pour assoupir la flamme

de ce feu lacérant

qui, sans jamais s'éteindre,

navre et poignarde fort,

inavouable, intime.

 

Je ne t’en parle plus,

Communauté Israélite,

de cette pierre rose

qui défend comme une chienne

le repos de tes morts

des hurlantes sirènes,

ni des cyprès crédules

qui dressent follement

leurs oraisons funèbres

vers un olympe hautain.

 

Je ne t'en parle plus,

Je ne t'en parle, non,

de la honte infamante

que l'on mit sur ton front.

Je me tais sur cette urne

et je courbe mon dos

devant le parfum rare

qu’exhale ce savon

renfermé dans la bière

d'un peuple sans prénom.

 

Je ne t’en parle plus!

Voici, faible, ma prière

pour tes pères massacrés

par une race altière

qui les pensa blâmables. 

Voici, forte, l’haleine

pour la Communauté

qui sans aïeuls se traîne

entre chuchotements

de pleurs et de prières :

 

Sicut erat in principio, nunc et semper..

 

Juan José Camisón                     

 

Juan José Camisón est actuellement Professeur de Langue et Littérature Françaises à la Faculté de Formation du Professorat de l’Université de l’Extrémadure, en Espagne.

 

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