A MI TAMBIEN MI VINO ESKARINIO....

 

Nous entamons avec ce numéro notre quinzième année. Oublions, un instant, ces longues nuits de veille, ces quinze heures de labeur quotidien, ces forces qui déclinent, chaque jour un peu plus, cette hémorragie financière. Oublions la fatigue, oublions les critiques et parfois les insultes, la jalousie, la méchanceté.

Oublions les « yaka ». Oublions tout. 

Souvenons-nous uniquement de tous ceux qui nous ont aidés, de tous ceux qui ont eu foi et qui continuent à avoir confiance en nos. Souvenons-nous de tous nos amis, aux quatre coins du monde qui attendent et espèrent le journal. Souvenons-nous surtout de vous, amis, qui n’êtes plus là et auxquels nous pensons… Il n’est pas possible de vous citer tous mais sachez que vous n’êtes pas oubliés et c’est à vous que je dédie ce journal.

 

Je feuilletais, il y a quelques semaines, le premier numéro de Los Muestros et ces quelques lignes d’une mélancolique nostalgie. Ils exprimaient, je crois, ce que bon nombre de fils souhaitent dire à leur père alors  qu’une fausse honte, parfois, emprisonne leurs mots. Si nous, fils, souhaiterions, entendre un peu plus nos pères nous entretenir, nous parler d’eux, nous (r?)assurer et nous armer un peu plus.. nos pères ne l’attendent-ils pas également ? Les fils deviennent pères alors que les pères étaient fils. Ce que nous regrettons aujourd’hui comme fils, pourquoi alors ne pas le faire comme père ? Un fils se souvient, un père devrait apprendre. Pour certains, pour moi aujourd’hui, comme fils, c’est trop tard hélas. Mais comme père ?

 

 

Moïse Rahmani

 

A mi tambien mi veni eskarinio ....

 

Nous étions restés quelque temps sans nous voir, séparés par la vie, entre l’Afrique et l’Europe. Nous nous retrouvions, lui commençant une lutte perdue d’avance contre le mal sournois qui devait l’emporter quelques mois plus tard, moi accouru à son chevet. « Mi veni eskarinio » me lança t-il. Et ces quelques paroles englobaient tant de mots non-dits, tant de phrases restées en rade, au fond des tripes, au fond du cœur, au fond de l’âme.

 

Ces mots, prononcés il y a près de vingt ans, chantent encore comme une vieille cantilène: « Mi veni eskarinio, mi veni eskarinio ». Peut-être parce que les mots de tendresse entre nous étaient rares, trop rares. Peut-être parce que, inconsciemment,  ils formaient un testament spirituel.

 

Pour moi, ces mots sont les plus beaux qu’un homme puisse murmurer. Ces mots, chant d’amour d’un père à son fils restent encore et toujours son don chaque jour renouvelé. Depuis toujours, tout chez lui était ode d’amour mais ces mots étaient la musique rehaussant le sonnet, le « point sur le « i » du verbe aimer ».

 

Pour me dire en trois mots l’affection immense et immodérée qu’il me portait, mon père n’utilisa pas la langue que nous parlions entre nous; il le fit dans celle de sa mère. Ces trois mots, si simples, si superbes qu’ils semblent sortir tout droit du Shir Hashirim, du Cantique des Cantiques, ces trois mots si pudiques et si virils en même temps, ce fut en espagnol qu’il me les confia. Le « tu m’as manqué » n’a pas la même poésie, la même musique que le « mi veni eskarnio ».  Ces mots sont intraduisibles. « Tu m’as manqué » n’exhale pas le même amour que « mi veni eskarinio ». Ce furent, aussi, les seuls mots espagnols que mon père m’offrit. Ils restent le trésor précieux.

 

C’est en pensant à lui que ce journal voit le jour. A lui qui n’eût plus le temps de m’entretenir de ses traditions, de ses coutumes, de lui surtout. Des ses rêves et de ses désirs. Des ses craintes et de ses angoisses. C’est en pensant à ceux qui ne peuvent et à ceux qui ne savent pas transmettre que Los Muestros naît. C’est en pensant à ceux qui surent conserver la langue, malgré une absence qui perdure depuis cinq siècles, que ce journal est possible. Il marque la nostalgie de cet Age d’Or que l’inquisition balaya. C’est en pensant à nos enfants et aux enfants de nos enfants, que ce journal, est à mes yeux, nécessaire. Nous avons des racines, autant que les autres, aussi profondes que celles des autres, aussi belles que celles des autres.  Mais, si elles ne sont pas entretenues, les racines les plus tenaces s’étiolent et  meurent.


« Tu transmettras », imposent nos Sages. Nous avons le devoir de demeurer fidèle.

 

Ce « mi veni eskarinio » demandait une réponse. Mon père n’eut pas la joie de l’entendre; on aime mal, on exprime mal quand on est jeune. Nalda, la voici.

 

Septembre 1990

Moshe Ben Haïm

 

 

EDITORIAL (anglais )

 

With this issue we embark on our 15th year. For a moment let us forget about staying up half the night, working 15 hours a day, one's strength ebbing daily and the money haemorrhaging away. Forget the tiredness, the barbs, the occasional insults, the envy, the malice. Forget the 'yaka'. Forget it all.

 

Let us remember only those who helped us. All those who had faith and still have confidence in us.Let us recall all our friends who await this journal expectantly at the four corners of the earth. Let us, above all, remember you, friends who are no longer with us but who are in our thoughts. I cannot list you all by name: know that you are not forgotten. It is to you that I dedicate this journal.

 

A few weeks ago I was leafing through the first issue of Los Muestros.These few sadly nostalgic lines expressed what I think not a few sons wish to say to their fathers, but a false shame sometimes holds back the words. As sons do we not wish to hear our fathers talk with us, talk about themselves, assure and reassure us, forewarn and forearm us? Do fathers not want the same from their sons? Sons become fathers while their fathers are sons. Whatever today we miss doing as sons, why not do

as fathers? A father should learn from his son's past. For some - for me today - it is, alas, too late to be a son. But to be a father?

 

As the New Year 5765 dawns, all my best wishes to you for health, happiness, peace and prosperity. May  5764  with all its curses be over; and may 5765 begin with  blessings  for all Israel, its people, its land, its diaspora as well as for all humankind.

 

 

A mi tambien mi vino eskarinio...

 

We had not seen each other for some time, leading separate lives in Africa and Europe. When we met again he was beginning a losing battle against an insidious illness that would claim him a few months later, and I had rushed to his bedside. 'I've missed you,' he called out. These few words embraced so many unsaid words, so many sentences stranded there at the bottom of one's being, one's heart, one 's soul.

 

These words, uttered some 20 years ago, have the lilt of an old epic poem. Mi vino eskarinio, mi vino eskarinio. Perhaps because tender words were rare between us, all too rare. Perhaps because they were an unconscious spiritual testament. For me, these words are the most beautiful a man can utter. These words, a love song from father to son, are and remain his gift, renewed each day. From the start, everything about him was an ode of love but these words were the chorus line, the icing on the cake of Love.

 

To express his huge and immoderate affection for me in three words, my father did not use our everyday spoken language but his mother's tongue. These three words, so simple, so superb that they seemed to have come straight out of the Shir Hashirim - the Song of Songs - these three words, so unassuming yet so virile, he conveyed them to me in Spanish. 'I've missed you' has not the same poetry, the same lyricism as 'mi vino eskarinio'. These words are untranslatable. 'I've missed you' does not

give off the same love as ' mi vino eskarinio'. They were also the only Spanish words that my father gave me. I treasure them still.

 

With him in mind, this journal saw the light - him who could no longer tell me about his traditions, his customs, himself, his wishes and dreams, worries and fears. With those in mind who may not or cannot pass their culture on, Los Muestros was born. With those in mind who were able to preserve the language in spite of a gap of five centuries, this journal is a fact. It celebrates Golden Age nostalgia, swept away by the Inquisition. With our children and our children's children in mind, this

journal, to my mind, is a necessity. We have as many roots as others do, as deep as others do, as beautiful as others do. But if they are not cared for even the most tenacious of roots will wilt and die.

 

" You will pass it on," our sages insist. Loyalty is our duty. 'Mi vino eskarinio' asked for an answer. My father never had the joy of hearing it. One speaks and loves awkwardly when young. 'Nalda', here it is.  

 

September 1990

Moshe Ben Haïm

Traduit en anglais par  Lyn Julius

 

 

EDITORIAL ( Juedo-espagnol)

 

Kon este  numero  estamos  entrando  en muestra  kinzena  anyada. Olvidemos un puntiko , akeyas  largas  noches  de vela, akeyas  kinze oras de lavoro kotidiano,  akeyas  fuersas  ke van amenguandosen  kada diya un poko  mas,  ake ya emorrrajiya  de  paras.  Olvidemos la kanse-riia,  olvidemos las kritikas  i en vezes los ensultos ; los selos, las negreguras.

Olvidemos los « basta  kon ». Olvidemolo todo.

Akodremonos solo de todos los ke mos ayudaron., de todos  los ke tuvieron  fey i ke kontinuan  aziendo mos  konfiensa.

Akodremonos  de todos  muestros   amigos, en las kuatro  kanfot  del mundo  ke asperan  i esperan  muestro  jurnal . Akodremonos  sovretodo  de vozotros,  amigos, ke ya no estash  aki, i ke siempre  estash  en muestro  meoyo. ..  No es posivle enmentarvos  a todos, ama sepash  ke no vos olvido  i ke a vozotros  dediko  este. jurnal.

 

Unas semanas  atras,  estava ojeando  el primer  numero  de « Los Muesttros »   i de estas  kuantas  linias de nostaljiya  .melankolika. Diziyan, kreyo, lo ke munchos   ijos dezeyan  dizir a sus  padre, kuando una verguensa  falsa apreza  sus palavras.  Si, mozotros, ijos,  ,dezea-riyamos , sintir un poko   mas  muestros  padres,  avlar, de eyos, trankilizarmos i armarmos un poko mas … i no lo asperan  tambien muestros   padres ?  Los ijos se  azen  padres  i los padres  fueron ijos . Lo ke mos  embarasa  oy komo  ijos, de ke , no azerlo komo padre ?  Un ijo se akodra,  un padre deveriya ambezar. Para algunos, para mi oy,

 

komo  ijo, es , ke manziya,  demaziado  tadre. Ama komo  padre ?

 

En el amanesimiento  desta  anyada  mueva de 5765 ; vos prezento todos  mis  dezeos  de felisidad,  de pas i de prosperidad.   Inshala  ke 5764  se eskape  kon sus maldisiones  i ke 5675  empese  kon sus bendisiones  para todo  Israel, su puevlo, su tierra, su galut  ansina komo para la umanidad  entera.

                                                           Moïse   Rahmani

 

A mi tambien  mi vino eskarinyo …

 

Mos kedimos  algun tiempo  sin vermos, separados  por  la vida, entre  la Afrika i la Evropa. Mos topavamos  de muevo,  el empesando  una lucha ya pedrida kontra  el mal  ramay  ke iva a yevarselo  unos kuantos mezes despues, : yo  akorrido  a su kavesera. «  Mi vino eskarinyo »  me disho  kon primura.  I  estas  kuantas  palavras  enserravan  tantas otras  kayadas, tantas   frazas  kedadas  en  el liman, en el fondo de las entranyas,  en el fondo del korason,  en el fondo de la alma.

Estas  palavras  pronunsiadas   serka de vente  anyos atras*,  kantan daynda  komo  una romansa  vieja : «  Mi vino eskarinyo, mi vino eskarinyo  » . Puede ser porke  las palavras  karinyozas  entre  mozotros eran  ralas, demaziado  ralas. Puede ser  porke,  inkonsientemente ,   eran  un testamento  espiritual.  Para mi, estas  palavras  son las mas ermozas ke un ombre pueda  murmurear. Estas  palavras,  kanto  de  amor de un padre  a su ijo, kedan  daynda  i siempre  su dadiva kada diya i diya renovelado. Desde siempre, todo en el era shir de amor,  ama  estas  palavras  eran la muzika ke davan altura al soneto, el «punto sovre la « i » del verbo franses aimer ».

 

Para dizirme en tres palavras  la kerensia  imensa  i  ilimitada ke me teniya , mi padre  no izo  uzo de la lingua ke avlavamos  entre mozotros ; lo  izo  en la de su madre . Estas tres palavras,  tan  simples, tan manyifikas  ke paresen salir  direktamente  del Shir hashirim, del Kantar de los Kantares, estas tres  palavras  tan pudikas i a la ves tan fuertes,  fue en espanyol  ke me las entrego . El «  me faltates » no tiene la mizma  poeziya, la mizma  muzika  ke el «  mi vino eskarinyo ». Estas palavras no pueden trezladarsen. « Me  faltates »  no esbafa el mizmo   amor  ke «  mi vino eskarinyo »  . I   estas  palavras  fueron  las solas  palavras espanyolas  ke mi padre  me  ofresio.  Kedan mi trezoro  presiado ..

 

Si, pensando  a el, este jurnal sale a la lus. A el  a ken no kedo tiempo para  avlarme de sus tradisiones, de sus kostumbres , i sovre todo de  si mizmo. De sus eshuenyos, i de sus  dezeos. De sus espantos i de sus angustias.. Si, pensando a los ke no pueden  ni saven transmeter  nasio « Los Muestros ». I pensando  a los ke supieron guadrar  la lingua, malgrado  una absensia  ke tura dezde sinko siglos, ke este jurnal es posivle. Marka la nostaljiya de akeya  Edad de Oro ke la inkizision barrio.  Si, pensando  a muestros  ijos i a los ijos de muestros   ijos, a mi modo de ver, este jurnal es  nesesario. Tenemos  otrotanto  raizes  ke los otros,, tan profundas   komo  las suyas, tan ermozas komo las de los otros.  Ama si no se miran, las raizes mas rezias se amurchan  i mueren.

«  I repetir las as a tus ijos «  komo  mandan   la Shema i muestros savios. Tenemos  el dover  de kedar  fideles.

 

Este «  mi vino eskarinyo » demandava su repuesta. Mi padre no tuvo la alegriya de sintirla. : en su manseves  el benadam   kere i se ekspresa mal. Nalda, aki esta.

                                                                                              Septembre 1990

                                                           Moshe Ben Haïm

 

Traduction Judeo-espagnol : Haïm Vidal Sephiha

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