CIMETIERE D’ELISABETHVILLE / LUBUMBASHI .


Le Grand Rabbin Moïse Lévy, mon père, était au centre de la communauté. Il en était le cœur. Il avait une mémoire extraordinaire. Si j'ai des réponses aux questions que je me pose aujourd'hui, il y en a auxquelles je ne peux répondre, parce que malheureusement je ne les lui ai pas posées en temps opportun. Cela on le regrette toujours après, mais aujourd'hui, il est trop tard…

Il y a quelques années, j'ai dactylographié pour lui un texte d'introduction à un ouvrage sur le cimetière d'Elisabethville. Je le garde en « primeur », pour la préparation d'un autre plus étoffé, que celui que je vous présente aujourd'hui. Je n'avais de cesse de le lui rappeler, mais il y a eu entre-temps le CD Mizmor, puis le livre de Milantia Bourla : « Un Rabbin au Congo », qui requérait un travail de discussion, de dictée et de relecture. Cet autre ouvrage passait en second plan. Je crois surtout qu'il avait l'intention d'en rédiger un plus documenté, mais il a été arrêté parce qu'il n'aimait pas beaucoup parler de lui. Je le reprends, même si je n'ai pas de réponse à toutes mes questions, et ne peux, surtout, qu'y raconter quelques souvenirs. Il connaissait tout le monde. Chaque tombe recelait à ses yeux une histoire, une tranche de vie, une mort…

Comme la communauté était créée et avait ses statuts, il a fallu demander un terrain pour y établir un cimetière pour les Israélites. «  Ay vida i ay muerte . » (Il y a vie, mais il y a mort aussi), disait-il. La communauté commençait à compter des membres en plus, grâce à de nouvelles naissances. Malheureusement, elle en perdait aussi, par le décès parfois prématuré de certains autres. Les conditions de vie précaires, les maladies graves, les médicaments absents, les soins parfois limités malgré le dévouement incessant des religieuses qui dirigeaient l'hôpital, ne pouvaient que les y entraîner.

Je n'ai jamais su comment ils se sont alors débrouillés pour les épitaphes.

Des premières tombes placées, jusqu'aux dernières, témoins de l'histoire et du style du 20è siècle, elles sont toutes faites avec simplicité, pas de sculptures, parfois les pierres sont à peine travaillées.

En 1928 : ils élisent un rabbin, Louis Wolk. Avec lui, ils lancent la construction de la synagogue. Mais étant donné la situation dans le pays, la crise mondiale touche la communauté d'Elisabethville aussi. Il y a de nombreuses faillites. De nombreux Ashkénazes décident de partir. Seuls resteront des Séfarades qui n'ont pas tellement le choix : les parents, les familles qui sont à Rhodes n'ont pas plus de chance, ne sont pas mieux lotis.

Les années passent, la crise est surmontée. Fin 1936, une délégation vient à Rhodes, pour y engager un rabbin. Comme ils assistent à un service de « erev chabat  » (vendredi soir) célébré par le jeune Moïse Lévy, ils l'engagent. Celui-ci s'embarque en février 1937, pour se trouver à Elisabethville une semaine avant « Pessah  » (Pâque).

Tout de suite, il se met à la tâche qu'il prend très à cœur. Dans le livre « Un Rabbin au Congo » de Milantia Bourla, il rappelle ses débuts. S'il y parle de son « 1 er  » enfant circoncis, de son « 1 er  » mariage, « de son « 1 er  » Bar Mitzva , il ne parle nullement de son « 1 er  » décès. Dans le livre de Milantia Bourla, en page 39, il raconte : - «Son entrevue avec le gouverneur du Katanga, Mr Amour Maron et lui fait part d'un problème délicat. En faisant le tour du cimetière, il a remarqué que des fosses ont été creusées en prévision des décès futurs. Or, pour les Juifs, cette anticipation est de mauvaise augure et contraire à la religion.

Le gouverneur donna aussitôt l'ordre de combler les fosses, instaurant de la sorte un climat de compréhension entre les deux communautés.»

Malgré toutes ses nombreuses « attributions », une de ses occupations fut aussi de composer les épitaphes. Dès le « 1 er  » jusqu'au dernier décès qui ont eu lieu durant son séjour à Elisabethville jusqu'à son départ en 1991, c'est lui qui les a écrites. Il était donc également «  sofer  » (scribe).

Comme il n'y avait qu'une marbrerie : la marbrerie du Katanga, les ouvriers étant des Congolais qui gravaient avec de simples outils. Il « dessinait » l'épitaphe sur du papier calque, les graveurs congolais suivaient à la main son dessin. Dans les années 80, il recevra de cette société, une petite table en malachite en guise de remerciements pour services rendus.

Il trace les lettres toutes de même grandeur. C'est toujours avec plaisir qu'il s'y prête. Comme il est à Rhodes en 1995/6, on lui demande de rédiger une épitaphe. A Bruxelles aussi, Lina Tarica lui en demande une pour son père décédé en Grèce (à Corfou) : Samy Tarica 21/3/2000. Il le faisait encore, même s'il se plaignait que ses mains tremblaient. Il s'y appliquait. Il avait une façon de retenir, de sa main gauche, sa main droite. Jusqu'à sa dernière carte qu'il rédigera lui-même, il tâchera de soigner son écriture.

Célébrer des funérailles lui est pénible, mais c'est un devoir primordial qui passe avant tous les autres. Il doit se rendre à la morgue toute affaire cessante.

Il est à Johannesbourg, quand décède son meilleur ami Mr Victor Hasson.

Un an plus tôt, alors que les médecins avaient annoncé sa fin, il avait réussi le miracle de lui faire prononcer des mots qui lui redonnèrent vie, pendant un an encore. Un an plus tard exactement, Mr Victor est à l'hôpital et le réclame… Comme il apprend son décès, le Grand Rabbin Lévy écourte son séjour et rentre avec le premier avion, laissant Mr R. A. éperdu, inquiet sans son « soutien ». Mr Elie Piha, qui était à l'aéroport pour le recevoir avec sa soutane et le conduire aussitôt à la morgue, me rappelle qu'avant le service, il a prononcé un discours tout à fait improvisé, dans lequel il fustigeait l'employeur de son ami. Il a eu toujours pour principe d'aider les démunis, au risque de se mettre à dos les notables de la communauté.

Je crois qu'ils ne lui en ont jamais voulu, bien au contraire ils lui manifestaient de la sympathie. Ils connaissaient sa droiture et son honnêteté et lui en étaient reconnaissants.

Pour chacun des membres qui décédait à Elisabethville (Lubumbashi), il rédigeait une oraison funèbre. Faut-il aussi rappeler qu'il n'avait pas de secrétaire privé, et encore moins celui de la communauté ? Parfois, le texte paraissait dans le journal local. Il avait un mot pour le défunt et un mot de consolation, de réconfort pour la famille.

Comme l'écrit Moïse Rahmani dans son livre : Rhodes, Un pan de notre mémoire, au paragraphe des remerciements, p. 227 et dans Los Muestros 053 p. 10 : - « Je n'ai connu et commencé à aimer réellement Moïse Lévy que le 4 janvier 1959. Appelé par mon père, il était venu, dans la nuit du 3, assister ma mère qui s'en allait. Il fit le chemin à nos côtés. Je ne me souviens plus de ses paroles, je ne me rappelle que de ses pleurs. Maman était bonne, Maman était aimée. Je vois encore les larmes du Grand Rabbin et ces larmes m'ont un peu apaisé. » Moïse Lévy, très sensible, a pleuré aux funérailles de sa mère, comme il a pleuré à d'autres.

Toujours dans le livre « Un Rabbin au Congo », il parle aussi de la communauté ; et entre autre de la La Hevra Kadisha, en p 35 :  «qui assistait les malades et s'occupait du service chargé des rites funéraires ; son président était Mayer Lentin, auquel succédèrent Baruch Hasson et Nelson Hazan. » Pourtant toujours bien organisée, ne trouve-t-elle personne pour rester auprès de Mme Inès Rahmani, durant ses dernières heures ou est-ce lui qui répond spontanément à l'appel de Mr Rahmani ? Il me dit qu'il se fera encore ce pieux devoir d'être auprès d'elle toute la nuit, pour l'aider à vivre ses derniers instants. Il est auprès d'elle, seul, impuissant, essayant de la soulager, elle souffre beaucoup. Il n'a jamais oublié ses moments pénibles.

Il est évident aussi qu'à Elisabethville/Lubumbashi, l'accompagnement se faisait totalement, comme à Rhodes. A la morgue, il y avait toujours des personnes pour veiller le défunt. Pas de chambres froides comme maintenant…

Tant qu'il était là, il allait régulièrement au cimetière pour vérifier l'état des tombes, constater qu'il était bien entretenu, mais surtout pour se recueillir sur l'une ou l'autre tombe. Cela le rassérénait, surtout quand il était cafardeux. Il y passait la journée, sous un soleil de plomb et toujours accompagné de son épouse qui ne voulait pas le laisser seul. Il aime remplir cette «  mitzva  » (ce devoir) qui est plus que sacrée pour lui.

Quand il se trouve dans un cimetière, il fait le tour des tombes et, sur chacune d'elle, dit une «  achkava  » ( réciter la prière spéciale de mort ), entièrement avec la lecture des textes qui se rapportent aux lettres qui composent le prénom. Ce devoir, il le remplit également à Rhodes et à Bruxelles, soit il le fait parce qu'il se trouve devant la tombe d'une personne connue, soit il rencontre une personne qui le lui demande : ce pieux devoir il le remplit spontanément et de tout cœur. Il s'y prête volontiers et inlassablement.

Dans le rituel des prières de mort, il y a une prière très touchante, le «  El Male Rahamim  » (D.ieu plein de Clémence) récitée ou chantée à la mémoire de défunts. Une fois l'an, il le chante le jour souvenir des déportés de Rhodes. Quand il se trouve à Rhodes, devant le monument érigé à la mémoire des déportés, il se recueille et chante ce chant touchant. Il le commence sur une note basse, à peine audible, comme s'il venait d'outre-tombe. Petit à petit, le ton monte et éclate. C'est un chant ashkénaze qu'il a repris. Ma sœur Rivca se souvient de la première fois où il l'a chanté : c'était au premier anniversaire de la déportation. Il régnait à la synagogue un silence pesant, une atmosphère de profond recueillement et d'une lourde tristesse. Où l'avait-il appris ? Quand ? Avec qui ? Quand il entendait un beau chant, il l'apprenait et l'adoptait aussitôt, il l'introduisait alors dans son rituel, comme le «  Kol Nidre  » (Tous les Vœux - récité le soir de Kippour) ashkénaze appris sur le bateau en 1937 et qu'il chantait tous les ans avec celui de Rhodes : c'est un chant qui annonce le début des solennités du jour du Grand Pardon et qui est récité trois fois.

Déjà avant son départ, on peut malheureusement découvrir dans les années 80, que des tombes sont « détruites ». En fait, il ne s'agit pas de profanation. Les Congolais ne sont pas capables de pareils gestes, mais ils sont dans le besoin, ils se cherchent une raison, un moyen, pour survivre. « Ils ne volent pas, ils se servent », disent-ils quand on les surprend à prendre dans les réserves. Les artistes vont enlever les pierres tombales en marbre et en feront des jeux d'échecs. Taillant des morceaux dans le marbre et d'autres en malachite, pour obtenir les deux couleurs.

Je ne souhaitais pas en acheter un, je ne sais d'ailleurs pas jouer aux échecs, mais je me dis que c'est un morceau « en souvenir » de tous ces êtres chers, dont les tombes sont dépourvues, dépouillées de toute inscription.

Comme je demande à Yechaya Piha de me le confirmer. Il me dit : « effectivement le nécessaire a été alors fait. Lorsque ces pierres ont été enlevées ou saccagées, une lettre a été adressée aux membres des familles intéressées pour les prévenir des dégâts. Certains ont répondu et ont donné les moyens pour effectuer les réparations, mais pour ceux qui n'ont pas donné de suite, le comité a décidé de mettre une dalle en ciment béton sur laquelle ils fixeraient une plaque en laiton rappelant l'identité du défunt, et cela aux frais de la Communauté. A l'époque, c'est le regretté Albert Mergian qui s'occupait du cimetière avec beaucoup d'altruisme ».

Parfois, des personnes de passage à Lubumbashi y vont honorer la tombe de l'un ou l'autre être cher. C'est aussi l'occasion de donner au cimetière un petit coup d'entretien. A chacune de ses visites dans la ville, mon frère Meir prend un ou deux ouvriers pour s'y rendre et débarrasser le cimetière de ses herbes sauvages et nettoyer chacune des tombes. Il sait que c'est une belle Mitzva .

En 1991, comme le Grand Rabbin Moise Lévy est rentré pour des vacances et avec l'intention de célébrer les fêtes avec ses enfants, il est surpris en octobre d'apprendre au journal parlé les pillages auxquels se livrent les Zaïrois. Alors qu'il se prépare à rentrer à Lubumbashi, il entend que tous les ressortissants étrangers sont rapatriés. Depuis lors, il n'y a plus grand monde de sa belle communauté : deux ou trois membres, qui, malgré leur travail, trouvent parfois le temps d'aller au cimetière et l'entretenir. En saison de pluie, la nature a vite fait de reprendre le dessus. Les herbes hautes recouvrent les pierres tombales…

Je reçois un message de Albert Saltiel qui me dit : « De toutes façons pour ce qui reste de tombes ... » Il ne me parle pas des projets de travaux … Mais j'ai le plaisir de découvrir avec surprise la dernière photo de l'entrée que j'hésiterais à reconnaître, s'il n'y avait sur les grilles le «  Magen David  » (l'Etoile de David) : tellement elle est belle ! Bravo aux 3 membres présents à Lubumbashi, Vico Lévy, son fils Robert et Albert Saltiel d'avoir réalisé un tel travail.

 

Malka Levy

 

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