La communauté juive de Kinshasa souhaitait m'inviter afin que je les entretienne de mes travaux ; le thème choisi fut : " De l'Espagne de 1492 au Congo d'aujourd'hui ".
Après maintes hésitations (je craignais des frais importants pour la Communauté, une altération de mes souvenirs…), j'ai accepté. J'ai tenu à ce que mon épouse, Manuela, soit du voyage, évidemment à mes frais: Kinshasa c'est toute son enfance ; arrivée en bas-âge à la fin des années 40 elle l'a quitté en octobre 1969, avec moi.
Trente cinq ans d'absence ! comment allions-nous retrouver le pays, la ville. Nous étions un peu anxieux dans l'attente de ce rendez-vous avec notre mémoire. A bord du Tristar de Hewa Bora Airways, la compagnie congolaise, un accueil, un service, au delà de tous éloges. Une gentillesse spontanée et non de commande, un réel besoin d'être agréable chez les membres d'équipage, tant à l'aller qu'au retour qu'au cours du vol intérieur entre la capitale et Lubumbashi. Parler d'eux ici est ma façon de leur dire merci.
Vers 19 heures, arrivée à l'aéroport de la Ndjili. La nuit est déjà tombée (en Afrique, il n'y a ni aube ni crépuscule, du moins tels que nous les connaissons en Europe. Le jour se lève en une minute, la nuit tombe en moins de temps encore.)
La porte s'ouvre, le mur de chaleur que nous avions oublié, se dresse devant nous : 32 °. La moiteur, la tiédeur, les odeurs de l'Afrique se faufilent…
Aslan Piha, qui préside aux desti-nées de la Com-munauté juive nous attend. C'est un homme débonnaire, jovial. Il semble heureux de nous accueillir et de nous servir de cicérone. Grâce à lui nous replon-geons dans le passé et trente-cinq ans commencent par s'estomper. Aslan, tu nous a permis de revenir sur un pan de notre vie. Merci. Tu as été, tu es un frère.. Ta délicatesse n'a d'égale que ta simplicité et ta chaleureuse amitié que ton dévouement.
Entre la Ndjili et le centre de la ville, les souvenirs commencent à retrouver leur place. La route est encombrée, des grappes humaines sur des fulu-fula , des autobus anti-diluviens qui tiennent encore, D.ieu seul sait par quel miracle,… et de bouts de ficelle ! Partout, le long de la rue, au milieu de celle-ci, une foule compacte, chatoyante : femmes portant d'énormes charges sur la tête, enfants jouant, hommes déambulant… Toutes les couleurs sont là, comme jadis, comme hier.
Au détour de la route, la ville. Nous l'abordons par la gare. Le boulevard du 30 juin, immense trachée qui traverse Kinshasa, s'étire devant nous. Petit pincement au cœur : l'hôtel Regina n'est plus. Le Memling, lui, est entièrement rénové. Premier émoi : la "Gelateria" (elle a changé de nom), lieu où nous nous sommes rencontrés, pour la première fois, Manuela et moi, en 1962, est là, à notre droite. A gauche, jouxtant l'ambassade de France, la maison de mon père a été détruite. Le cœur se serre.
Nous sommes reçus, somptueusement, chez notre ami D. Absent du Congo, il a donné des instructions : Charles qui doit piloter la voiture mise à notre disposition, et Ignace, le domestique zélé sont la, à notre service pour la durée du séjour. Merci D., ton accueil est à ton image, parfait, chaleureux et royal.
Promenade en ville. La misère nous frappe de plein fouet. Beaucoup de pauvres, de mendiants, d'éclopés. Nous sommes émus tant par la détresse que par le sourire des gens. Ils sont placides, charmants, semblent avoir le temps devant eux. Ils ne méritent pas ce sort.
Si la capitale est ainsi, comment se trouvent, alors, l'intérieur du pays, les villages ? On rapporte que des gens n'osent pas sortir la journée car ils auraient honte de se montrer, nus, devant leurs enfants ! C'est peut-être une image, mais, comme toute image, il doit y avoir un fond de vérité.
La réception qui nous est donnée dépasse l'imagination. Aslan et son comité ont organisé un dîner en notre honneur. Toute la communauté et de nombreux officiels : ministres, hauts fonctionnaires, le bâtonnier de la capitale sont conviés. Délicieux repas casher, préparé à la synagogue et servi au Cercle de Kinshasa. Je revois des têtes amies : ces chers Clément et France A, Pierrot S. de Lubumbashi et mon ami David F. qui nous narguait, voilà quarante ans, au volant de sa magnifique Jaguar rouge vif. Il n'a pas changé : toujours égal à lui-même, l'humour ne s'est pas émoussé malgré le temps, la gentillesse non plus. Sacré David, va.
Je présente mon exposé et je dédicace, à la fin, les quelques livres em-menés. Les participants semblent contents.
Mercredi matin départ pour Lubumbashi, à deux heures d'avion. J'y avais débarqué, après notre exode d'Egypte, en 1956 et quitté en 1959. Les mauvais souvenirs ayant pris le pas sur les bons, je l'avais bannie de ma mémoire. Que vais-je retrouver ?
La chaleur est encore plus torride qu'à Kinshasa. Lubumbashi, écrasée par le soleil, est toujours aussi splendide : terre rouge brique et sentiers, tels des veines qui trouent la savane, termitières indolentes qui parsèment le paysage, nature luxuriante : manguiers en veux-tu en voilà, papayers élancés, bananiers ployant sous les régimes, flamboyants en flamme ; bougainvillées éclatants, jacarandas insolents de couleur. C'est cela, l'Afrique. Lubumbashi est l'Afrique, celle qu'on imagine, encore plus belle peut-être.
Robert Lévi, l'un des deux Juifs qui y habite encore à longueur d'année, nous attend.
Je me souviens de l'enfant que j'avais connu il y a près de vingt ans… Le sourire, la gentillesse sont les mêmes.
Le temps presse, nous n'avons que quelques heures. Rapide déjeuner chez lui en compagnie des siens, la charmante Christine et les adorables Clara et Nathan.
Visite au cimetière. Je ne suis venu que pour cela : dire bonjour à ma mère que je n'ai pas vu depuis trente-six ans lorsque, jeune marié, j'étais venu lui présenter Manuela.
Terrible tête-à-tête. Rencontre bouleversante que celle d'un homme, dix ans plus vieux que sa mère qui dort, depuis le 4 janvier 1959, près d'un demi siècle, à ses pieds. Terrible et bouleversante car, hormis le doux et regretté Albert Mergian, de mémoire bénie, qui était venu il y a quelques années y poser Los Muestros en offrande, depuis trente six ans, nul n'a déposé ce caillou en signe de respect, d'affection, d'amour. C'est bon, enfin, de pleurer à ses côtés et lui murmurer, mais elle le sait déjà, que les années n'ont pas altéré la tendresse, n'ont pas effacé le vide, que le manque est toujours présent et que la révolte qui dure depuis près tant d'années peut, enfin, laisser place au deuil.
C'est poignant aussi de voir ces plaques nues, sans pierre signalant une visite.
Tous ces noms connus, les Franco, Israel, Alhadeff, Berro, Piha, Hasson, Benatar… Je pense à Nissim Capelluto, "Tshimbala", parti en 1963 : il avait vingt ans !
Je retrace les lieux ont sont enterrés le papa de mon ami-frère Alberto, les jeunes frère et sœur de mon cher Elie, la maman de Jo M. que j'ai connu en Egypte, en 1952, ancienne collègue et meilleure amie de ma mère. Elles enseignaient toutes les deux à l'école Marie Suarès du Caire...
J'appelle mes amis du cimetière ; nous toussons au téléphone pour masquer notre émotion.
Vico Levi, son fils Robert, aidés de leur homme de confiance, Champro, entretiennent le cimetière. Certaines pierres ont disparu, (dont celle de Maman, pour la seconde fois, d'ailleurs). Vico l'a faite refaire et s'occupe de remplacer les autres, afin de signer leur emplacement. Il le fait bénévolement, y va de sa poche. C'est une grande mitzva que le père et le fils accomplissent. Nous ne pouvons que les remercier à tous, leur exprimer notre gratitude, notre reconnaissance. Seul le Bon D.ieu pourra les récompenser suivant leurs mérites.
Visite à la synagogue. Qu'elle est belle et majestueuse ! Plantée au centre de la ville, elle rappelle que, jadis, une communauté forte, prospère, dynamique a participé à la construction de la ville, au développement du pays.
Les bancs, les fauteuils rouges, élimés, sont toujours là, la teva trône au milieu, l'Aron Hakodesh est vide. Le silence est assourdissant. Je ferme les yeux : je revois le Grand Rabbin Lévy, zl, altier dans sa toge immaculée, bénissant le vin pour le Kiddoush du vendredi soir, mes amis sur le côté droit, lorgnant les belles au premier étage, Jacques F. s'apprêtant à sonner le shofar pour Rosh Hashana ou à la Néila qui clôture Kippour. Un petit effort encore et j'entends les prières qui sortent de ces murs âgés de soixante-quinze ans à peine.
Promenade en ville : je repère mon ancienne maison, l'Athénée, la piscine municipale, le théâtre de la ville. J'ai un sourire en passant devant la morgue, notre lieu de rendez-vous avec les élèves de l'Institut Marie-José, au coin. L'éléphant de la Belgolaise, l'immeuble Granat qui donnait sur notre rue sont toujours là et je revois l'endroit où nous prenions le bus pour aller à l'école, à côté du magasin de Moïse Piha zl.
Nous nous rendons à la pace de la Poste, en face du cinéma Palace, notre lieu de réunion dominical, et à l'hôtel Makris que mon père fréquentait lors de son séjour en 1928…
Une courte visite à la « Munama » (Dona, tu te rappelles mes quelques semaines de travail chez toi ?).
Il est temps de regagner Kinshasa après une dernière visite à Maman. J'ignore quand et si je pourrais encore la voir mais je sais qu'elle ne m'en tiendra pas rigueur. Vico et Robert sont là pour nous remplacer. Merci à eux deux de déposer pour nous ce symbole, cette petite pierre, pour nous signe d'affection, pour ceux qui la reçoivent, une pure gemme, hors de prix.
Retour à Kinshasa. Visite sur les lieux de notre jeunesse. La maison (en ruine) où, jeune couple, nous avons vécu (nous n'aurions jamais du revenir), la maison des parents de Manuela, intacte, aussi belle qu'avant, transformée en couvent, son école, le Collège où son frère étudiait, la clinique où notre bohora, notre aînée, a vu le jour, le restaurant Petit-Pont on nous avons fêté son arrivée et où règne encore Nicola, le Colibri (Maurice est toujours derrière le comptoir, servant un « cannibale » ou un « rosbif toasté tomate-salade » noyé dans un « armée du salut », c'est ainsi que les serveurs appelaient, alors, le Coca.) Nicola et Maurice m'ont reconnu, trente-cinq ans n'ont pas émoussé leur mémoire.
Vendredi soir à Beth Yaakov. Près d'une trentaine de fidèles assistent au service. Le Rabbin Shlomo Bentolila officie. Il a le cœur et l'intelligence de ne pas oublier la communauté d'origine et ce sont les airs de Lubumbashi, ceux de mon enfance que je reconnais. Je ne les ai jamais oubliés. Merci Monsieur le rabbin pour cette ultime émotion.
Départ. Dans l'avion, le même charmant accueil. La porte se referme, la chaleur s'efface. L'appareil se dirige vers la piste, se positionne, prend de la vitesse et Kinshasa se réduit, s'amenuise de plus en plus et s'estompe… Le fleuve ne se devine plus.
Tristesse enfin ; on s'arrache à cette terre qui fait partie de nos racines, qui est en nous et dont nous ne savons pas si nous pourrons la revoir encore.
Maintenant, le rêve peut commencer.
31 Octobre 2004