La disparition progressive de la haquetía , langue vernaculaire des
judéo-espagnols du Maroc
par Solly Lévy, Tangérois exilé à Toronto
Introduction :
La fragilité des judéo-langues
L'histoire universelle est jalonnée d'exemples de communautés qui, obligées de quitter le sol natal, ont réussi à conserver malgré tout leurs propres valeurs sociocul-turelles. Mais aujourd'hui tous les particularismes sont menacés, notamment les langues des communautés juives de la diaspora, comme par exemple le yiddish, dont les composantes essentielles sont l'allemand et l'hébreu, ou, d'autre part, le ladino, langue judéo-espagnole des pays balkaniques.
Plus précaire encore est le sort de notre h aquetía, langue verna-culaire des juifs du nord du Maroc. «Notre» parce que, sans être une “exclu-sivité,tanjaouia (tangéroise)”, elle appartient au paysage tangérois. Qu'ils fussent juifs, musulmans, chrétiens ou autres, rares sont les Tangérois de mon temps qui n'ont jamais eu aucun contact avec cette judéo-langue.
Le premier intellectuel qui ait jamais étudié notre parler, l'éminent polyglotte tangérois José Benoliel (1888-1937) intitula son ouvrage El dialecto judeo-hispano-marroquí o hakitía, réédité en 1977 à partir d'originaux publiés dans le Boletín de la Real Academia española entre 1926 et 1928 (plus un supplément en 1952).
Caractéristiques morphologiques
de cette judéo-langue
Le terme même qui désigne notre parler pose problème. La professeure tangéroise Alegría Bendayan de Bendelac, dans son Diccionario del Judeoespañol de los Sefardíes del Norte de Marruecos (Centro de Estudios Sefardíes, 1995) , constate la coexistence anarchique de plusieurs appellations: «le hakitia», «la hakitía», «la hakitiya», «la haketiya», «la haketía», «la jaketía», «la jaquetía» et «la h aquetía».
À ce problème glottonymique vient se superposer une autre difficulté, d'ordre phonétique cette fois (cf. plus loin ma tentative – non orthodoxe et non universitaire- de transcription phonétique). De toute évidence, la consonne initiale de ce mot, h aquetía, devrait être le phonème hébraïque [ h et] ou arabe [ h a]. Les phonéticiens appellent cette consonne une «vélaire ou post-vélaire fricative sourde», sans le moindre équivalent dans les langues non sémitiques. Alors comment faire pour obliger un gosier non sémite à la prononcer? Voici : imaginez qu'une petite coquille de graine de tournesol – oui, una cascará de pipa – est venue se loger au plus profond de ce gosier. La victime essaie de l'en expulser sans l'aide de ses doigts et le son émis ce faisant n'est nul autre que cette vélaire fricative sourde hhhh .
Enfin, troisième et dernier problème, celui de la trans-cription. Comment écrire cette consonne qui n'existe pas dans l'alphabet latin ? Tous les ordinateurs ne disposent pas de l'IPA (alphabet phonétique international) donc rares sont les initiés qui peuvent écrire un [h] avec un point au-dessous. Alegría Bendelac a opté pour la consonne dont l'articulation est la plus proche de celle qui pose problème, la jota castellana. Elle écrit donc jaquetía. Étant de tempérament plus sadique que cette brillante universitaire, j'ai voulu forcer les gosiers non initiés à émettre ce son guttural. J'ai donc refusé la solution intelligente et facile de la jota et j'ai décidé d'utiliser le [ h ] en caractère gras, à la portée de n'importe quel usager d'ordinateur. J'écris donc (je ne mettrai pas le mot en italique pour ne pas nous ajouter d'autres difficultés, soyons économes) « h aquetía».
Essayons maintenant de brosser un rapide portrait – oh, très rapide - de ce parler qui remonte, selon José Benoliel, Alegría Bendelac, María Antonia Bel Bravo ( et alii ), aux lendemains de l'expulsion d'Espagne, aux tout débuts de l'installation des juifs espagnols au Maroc. Tandis que le ladino ajoute à sa base castillane de fréquents emprunts au turc, au grec, à l'italien, à l'hébreu et au français, les composantes de la h aquetía telle qu'on la parlait encore au Maroc vers le milieu du siècle dernier sont, par ordre décroissant d'importance quantitative, l'espagnol contem-porain, l'espagnol médiéval, l'arabe dialectal marocain, et l'hébreu biblique. Les emprunts à l'arabe sont beaucoup plus nombreux que les hébraïsmes. La plupart des chercheurs sont d'accord pour dire avec José Benoliel que le terme même qui désigne cette langue viendrait du verbe arabe « h aqa» qui veut dire raconter, faire un récit d'une façon spirituelle.
Le fonctionnement
de la haquetía
Même s'il ne s'agit que d'un outil de communication orale – nous le verrons plus loin – cette langue a ses règles, comme toute autre langue. Dans l'ensemble on peut dire que la h aquetía fonctionne comme l'espagnol contemporain en ce qui a trait à la syntaxe.
Quant à la morphologie, elle varie selon la langue à laquelle sont faits les emprunts. Pour ce qui est de la conjugaison, elle suit plus ou moins celle de l'espagnol du XV e siècle, mais parfois les formes modernes s'imposent à l'usage. Par exemple le prétérit du verbe «traer» peut être aussi bien «trushi» que «traji» (avec jota ). Mais pour ce qui est des verbes réguliers, pour reprendre l'exemple du prétérit, nous avons «comprí» , «comprates» (qui coexiste avec «comprastes»), «compró», «comprimos», «com-pratis», «compraron» . Une étude exhaustive de la conjugaison en h aquetía serait trop longue et dépasserait le propos de ce simple survol.
Le fonctionnement lexical, plus précisément la lexicalisation des termes, présente un intérêt particulier pour les Québécois (l'auteur de ces lignes a passé 32 ans à Montréal) parce que le processus rappelle celui du joual, dialecte franco-montréalais, ou celui de l'espagnol de certains pays d'Amérique latine. Quelques exemples: en joual le verbe anglais «slack» a donné «slaquer» qui veut dire lâcher, licencier un employé. On a donc pris un verbe anglais, on lui a collé une désinence française et on l'a lexicalisé. On peut désormais le conjuguer comme un verbe français. «Y m'ont slaqué, on slaque beaucoup de c'temps icitte (ces jours-ci) mais on slaquait déjà pas mal à l'époque... » Autres exemples : en ladino « Avre este abajour, bijou», au Mexique, «chequear», vérifier (de l'anglais «check»), en France «il a dribblé et il a shooté», etc. En h aquetía, processus identique. On prend par exemple le verbe «'addel» qui veut dire arranger, réparer en arabe dialectal, on lui ajoute une désinence espagnole et on forme le verbe «'adlear» qui a le même sens que le verbe original et que l'on conjugue: «yo 'adleo, tú 'adleas, 'adleí, está 'adleado...». Quant aux adjectifs, même processus de lexicalisation qu'en joual, en français ou dans d'autres langues : on garde l'emprunt tel quel et on l'utilise avec un verbe ou un article de la langue véhiculaire. En h aquetía, on utilise, par exemple, «mel'oq» qui veut dire en arabe misérable, gibier de potence et on le fait précéder d'un article espagnol: «un mel'oq», «el mel'oq», «la mel'oqa», «los mel'oqes». On peut aussi donner des exemples de lexicalisation de termes hébraïques, phénomène aussi fréquent qu'en ladino, : «un h ajam» (un sage qui a étudié la Torah), «un h ajamito» (terme diminutif ironique qui désigne un soi-disant sage), «un 'aní» (un pauvre), «los tefellimes» (les phylactères), «un saddik» (un juste), «el koa h » (la puissance), etc.
Les phonèmes de base sont ceux de l'espagnol moderne mais il faut souligner la présence de phonèmes judéo-arabes qui n'existent pas dans le ladino: les gutturales, laryngales, vélaires et post-vélaires le 'ayin, le h et (cf. plus haut), le qaf, le h é (comme en anglais «hot») et les consonnes emphatiques. La fricative dentale sourde [shin] – fréquente aussi dans le ladino - et son pendant sonore le [ja] arabe (le [j] français) ont été conservés depuis l'exil d'Espagne. En ladino le [ja] est devenu [dja], «un dj idió», un juif.
À ces éléments bien spécifiques s'ajoutent des caractéristiques paralinguistiques qui assurent la transmission orale du discours : les éléments prosodico-mélodiques (le schéma intonatif) de la chaîne parlée et l'alphabet gestuel sui generis qui, à eux seuls mériteraient une longue étude.
Langue écrite, langue orale
Michael Molho, dans son important ouvrage Literatura sefardita de Oriente (Madrid ; Barcelona : Consejo Superior de Investigaciones Científicas, Instituto Arias Montano, 1960), le ladino a donné naissance à une importante littérature: 5000 à 6000 ouvrages sans compter les 300 titres d'une presse jadis florissante, née à Istanbul en 1832, et les centaines de pièces de théâtre découvertes depuis. Les champions du ladino ont même imposé une orthographe de type espérantiste dont la caracté-ristique essentielle est l'emploi fréquent de la consonne «k » qui est, soit dit en passant, la lettre la moins présente dans la langue espagnole : «kaza», «kerer», «komunita».
Nous sommes bien loin de l'état flottant de la h aquetía. Comment a-t-elle fait pour flotter ainsi dans l'air oral – donc sans orthographe - pendant cinq siècles sans jamais jeter l'ancre? (Oui, prenez ce terme dans ses deux orthographes.)
Les intellectuels du nord du Maroc n'ont jamais écrit en h aquetía parce que, malgré l'expulsion, ils se sont toujours sentis proches culturel-lement, puisqu'ils l'étaient géogra-phiquement, de l'Espagne de leur temps. De plus, la colonisation du nord du Maroc par l'Espagne est venue renforcer ces liens culturels et ce désir d'utiliser le «meilleur» espagnol possible, le plus actuel, celui de l'intelligentsia de l'époque.
Conséquences de cette oralité
Sans trop vouloir tomber dans le misérabilisme, on peut dire de la h aquetía qu'elle est l'enfant mal aimée. Non seulement de par le vaste monde, mais encore dans son propre territoire. À Tanger, Tétouan, El Ksar, Larache, Arzila, Melilla, Ceuta, Gibraltar, etc., elle a depuis toujours été considérée comme la langue des fourneaux, la langue de l'affect, jamais de l'intellect, une langue pour rire et pour pleurer, pour maudire et pour bénir, une langue de bas étage. Une sous-langue. Les gens bien ont toujours interdit à leurs enfants de parler h aquetía. Ce n'est qu'aujourd'hui – trop tard – que s'éveille chez les baby-boomers originaires de cette région du Maroc, même chez les gens de la bonne société, un pieux intérêt, mais seulement verbal, pour la langue de leurs grand-mères.
On n'en parle jamais dans les congrès, colloques, périodiques, dans les sites web, les émissions radio-télédiffusées de l'establi-shment ladino-phone. On n'en veut pas. Une exception dérisoire: dans l'organe créé en Israël par M. Moshé Shaoul et subventionné, si je ne m'abuse, par le gouver-nement, le périodique Aki Yerushalayim , on a réservé un petit espace que l'on intitule El kantoniko de la hakitia , le petit coin de la h aquetía, tenu par la Tangéroise Gladys Pimienta, et encore on ne le voit pas à tous les numéros. C'est exactement ce que fait La Voix Sépharade de la Communauté Sépharade du Québec : quand il s'agit de publier un texte sur ou dans cette langue, c'est aux dernières pages que l'on le relègue, dans un kantoniko . Dans l'excellente revue Los Muestros de Bruxelles et dans la non moins remarquable Lettre Sépharade de M. Jean Carasso, Gordes, France, c'est encore pire : absence totale.
En guise de conclusion
Nos directeurs de publications, nos responsables communautaires et nos concepteurs de programmes pédagogiques devraient s'impo-ser la mission de préserver la h aquetía – ou du moins ce qu'il en reste. Les ladinophones devraient considérer la h aquetía – même si elle n'est qu'une langue orale - comme une branche du judéo-espagnol, s'y intéresser de bon coeur, se sentir fraternellement solidaires de ceux qui la parlent encore, au lieu de les rejeter comme cela s'est fait dans certains sites web.
S'opposer à la disparition de la moindre parcelle de l'héritage juif, contribuer à sa défense et à son illustration sont des devoirs sacrés pour tout juif.
Solly Lévy
Appendice
Le code de transcription phonétique de la h aquetía que j'utilise n'a aucune prétention scientifique, académique ou universitaire. Moi non plus, d'ailleurs. J'ai tout simplement trouvé commode d'utiliser les petits trucs suivants :
1. Tout comme en ladino, le son [th] anglais de thing n'existe pas. Donc le [z] et le [c] devant [e] et [i] se prononcent [s] comme dans saucisse.
2. [ll] (double L) se prononce [y] comme dans yoyo.
3. J'ai transcrit l'ancien phonème [x], chuintante (fricative) alvéolaire sourde de Ximena par exemple, en utilisant le [sh] anglais. Ex : abashar.
4. [qu] se prononce comme en espagnol : quién, querer.
5. [q] transcrit la consonne occlusive sourde vélaire [qaf]en arabe, le [qouf] ou [qof] hébraïque qui subiste encore dans certaines communautés.
6. Pour transcrire la consonne [h] (comme dans l'anglais hot ) j'utilise la graphie [ h ]. Ex. : La h iba (la solennité, la majesté).
7. [ h ] est le signe que j'utilise pour transcrire la fameuse fricative post-vélaire hébraïque ou arabe, Ex. : h ajam.
8. Pour transcrire la chuintante (fricative) alvéolaire sonore [j] du français Jojo j'uilise le [ ] ] (le [j] en italique). Ex. : h a j a = chose.
9. z = la consonne fricative sifflante sonore du français zazou . Ex : ha z er.
10.Pour transcrire la consonne post-vélaire sonore [‘ayin] j'utilise l'apostrophe.
Ex. : ‘au j ear : imiter en se moquant.
11.Pour transcrire la consonne vélaire fricative sonore [ghaïn] (comme le [r] français grasseyé ( rire ) j'utilise la graphie [gh]. Ex. : ghoshear = tricher.
12.Le [v] se prononce comme en castillan mais parfois également comme le [b].
Ainsi par exemple ‘‘vo z otros'' pourra se prononcer ‘‘bo z otros'', particulièrement si le locuteur est originaire de Tétouan.
13.Enfin je transcris les consonnes emphatiques en utilisant la graphie double ou même triple, selon le degré d'emphase. Ex. : mi hi jj o, ‘essear (=surveiller).
Une exception : le double [l]. Lorsqu'il s'agit d'un [l] emphatique, j'utilise la graphie [l-l] pour éviter la confusion. Ex. : Al-lah et allá.
Note de Los Muestros :
Nous sommes tout à fait disposés à publier les articles en Haquetía qui nous seront envoyés.