LE SACRIFICE D’ISAAC.

Malka Lévy

Dans le livre « Permanence de la Grèce » - les Cahiers du Sud – 1948 » – je lis en p. 228, « Le sacrifice d’Abraham ». Qu’elle ne fut ma surprise de le découvrir dans un livre de littérature grecque où j’aurais plutôt cru lire des extraits des grandes tragédies grecques comme celle d’Euripide sur le sacrifice d’Iphigénie, par son père, le Roi Agamemnon. Aussi, j’aurais pu penser y trouver des textes anciens à Zeus ou Athena ou des textes plus récents sur Saint Chrisostome, Anastasiou ou un autre !

Voici les explications d’introduction au texte, dans le livre susmentionné :

- « S’il fallait choisir entre la Rappresentazione di Abramo ed Isac, de Feo Belcari, imprimée pour la première fois à Florence en 1485, la Tragédie française du Sacrifice d’Abraham, de Théodore de Bèze, qui parut à Lausanne en 1500 et le Sacrifice d’Abraham crétois (la plus ancienne édition connue en a été donnée à Venise en 1635) il faudrait, sans hésiter, attribuer la palme à l’auteur du mystère crétois, qui serait, selon l’hypothèse de Xanthoudidis, celui même d’Erotocritos, Vincenzo Cornaros.

Sur une des pages précédentes, je lis : - « La Renaissance crétoise » : p.218 … On a fort insisté sur l’influence italienne, et il faut reconnaître que la plupart des œuvres crétoises, Erophile, le Sacrifice d’Abraham, eurent pour modèle des textes vénitiens ; Erotocritos lui-même dont la source première est française, fut imité d’un roman paru à Rome en 1626. … On sait, en outre, qu’un public délicat – et libéré de préjugés – fréquentait à Candie le théâtre et demeurait, malgré son goût quintessencié, capable d’applaudir le texte simplement humain du Sacrifice d’ Abraham, qui rejoint sans effort la grandeur familière de l’antique. Le vaste poème d’Erotocritos, « le tourmenté d’amour » depuis quatre cents ans s’est conservé dans la mémoire du peuple ; c’est l’ Iliade et l’ Odyssée des Crétois … »

Je vous recopie ici le texte  in extenso, en fait, comme il est reproduit dans le livre, c’est-à-dire des vers 869-934. J’ignore si je puis trouver l’oeuvre complète.

- Abraham

o Ne tarde point, mon fils, fais ta prière, dis-la. Appuie ta tête sur cette souche.

- Isaac

o Vers quoi m’appelles-tu, mon maître, pour que je m’agenouille ? Pour quelles noces, quel régal, veux-tu que je m’apprête ? (il s’agenouille et commence à prier.) Invisible, toi qui n’as pas commencé, aie pitié, aie compassion de moi.

Dieu de miséricorde, console-moi. Epargne mes parents dans leur vieillesse, laisse-moi la vie afin que je les aide et qu’ils jouissent de ma compagnie. Mais si comme le pécheur, nous ne méritons pas de grâce, envoie-moi une mort selon la nature et qui dès aujourd’hui m’enlève en sorte que mon maître me ferme les yeux et la bouche, qu’il creuse une fosse pour mon corps, et le couvre de terre, que je n’aie pas à voir l’épée qui me coupera la gorge, ni un terrible effroi cruel à l’heure de ma mort. Père s’il n’est point de solution à l’ire, ni de rémission, puisqu’ ainsi l’ordonne Celui qui juge, je ne te demande qu’une seule grâce à l’heure de ma partance : que tu n’ailles point trancher ma gorge impitoyable-ment, égorge-moi plutôt tout en me caressant, tendrement, lentement, pour que tu voies mes larmes et entendes mes supplications, pour que je te voie, que tu me voies, afin que je remarque si tu trembles et si tu avoues le pauvre Isaac pour ton fils. Et quand tu me verras frémir comme un agneau devant toi, modère ton dessein et brise ta fureur ; et ne veuille point sans pitié, qu’un second mal m’échoie. Ne me jette point dans le feu, ne me réduis pas en cendres. Ne va point me brûler, une fois égorgé ; chasse une telle pensée, et que ma mère n’en sache rien, ni ne meure malheureuse.

L’égorgement et le meurtre, eux, laisseront des vestiges, mais le glaive du feu abolirait mes membres. Ma mère si tu pouvais surgir et me voir lié et que, traînant la voix, je te dise : Je meurs ! Ah ! que je puisse implorer ta pitié et te faire mes adieux, et t’enlacer étroitement et t’embrasser avec tendresse ! Ma mère, tu ne viendras plus m’habiller sur ma couche, ni doucement me réveiller, ni me cajoler. Je te quitte, et tu me perds comme la neige quand elle fond, et comme le cierge que l’on tient et que le vent souffle. Dieu ordonna que telle fût ton épreuve et que ton coeur devint un roc de patience. Mon père, si jamais je t’ai manqué dans mon enfance, excuse Isaac, car il doit émigrer. Embrasse-moi pieusement, donne-moi ta bénédiction et songe que jadis j’ai été ton enfant.

Comment ta main fera-t-elle pour me trancher la gorge et comment pourras-tu supporter mon absence ? Accorde maintenant la grâce que je t’ai demandée, obéis à Isaac pour cette fois au moins : Je veux te voir face à face et que, tirant ton couteau, tu l’approches tout près de moi pour que je te baise la main.

Mon maître, ne serre point la corde, laisse-la un peu lâche, ne me presse pas, accorde-moi quelque temps de répit .

Cette main qui m’a tant caressé ne m’avait point habitué à ce qu’elle va faire aujourd’hui. Pour que tu te souviennes de mes recommandations, je te donne ce doux baiser. En cet instant je te confie ma mère. Parle-lui, console-la et demeurez toujours ensemble. Dis-lui que, plein de joie, je suis allé trouvé l’Hadès. Tout ce qui m’appartient dans notre maison, donnez-le à Elisech, notre petit voisin, mes habits, mes cahiers neufs et les autres, et le coffret où je les range ; il est de mon âge et nous fûmes éduqués ensemble . Ce fut un brave et secourable ami rencontré à l’école . Puisses-tu admettre, puisses-tu souffrir de regarder Elisech ainsi que ton enfant. Je n’ai rien d’autre à te dire, rien d’autre à te recommander, sinon que je fais mes adieux à tous, parents et amis. Mon maître qui m’as engendré, comment n’as-tu point pitié de moi ? O mon Créateur, au secours ! Ma mère, à présent, où es-tu ?

Je vous retranscris également à l’occasion des « Iamim Noraim » le texte en ladino de ETTE CHAARE RATZON, pour en voir la différence. Je me demande lequel des deux a inspiré l’autre (s’il y a eu inspiration, peut-être vient-elle tout simplement de la Bible). Je le recopie, comme papa l’avait tapé pour en faire des stencils sur son papier à en-tête dans les années ’50. Ainsi, nous pouvions tous suivre les chants à la synagogue :

 Es ora que las poertas de tou piadad,

Sean aviertas Dio, a tou communidad,

Accodraté del passo de la antiguidad,

Oked véannékad, veamizbeah.

 

La prova diezena que el Dio potenté,

Provo a Avraham, es la siguiente,

Toma a Itzhak, tou descendiente,

Y azlo alsation, a mi présente,

Aoun que lo amas, amor ardiente,

Oked véannékad, veammizbeah.

 

A Saràh non descovrio esta mission,

Porquè no iziera opposition.

« Onde los savios de noestra nation,

lo vo yévar que le den instruction »

Yorando izo sou espartition,

Oked véannékad, véammizbéah.

 

 A la maniana Avraham, bien décidio,

Partio con sous mossos, y sou quérido,

Al dia tréséro, el monte vido,

Con nouves y signales, destinguidos

Ayi, es el logar, foé convensido,

Oked véannékad, véammizbéah.

 

Avraham quijo saver, si méréssieron,

Sous mossos como el, si algo vieron.

« Nada non vimos » eillos respondieron

de sou escopo, nada non entiendieron.

Les dicho : « espérad » ansi izieron,

Oked véannékad, veammizbéah.

 

Quando eillos estavan camminando,

Itzhak lé démando maravillado :

« Padre, todo ya esta bien approntado,

del carnero, tou té as olvidado.

Qualo dunque, serà sacreficado ?”

Oked véannékad, veammizbéah.

Sou padre respondio : « Al Dio espéro,

El nos approntara algoun carnèro.

« Dévémos espérar del Dio verdadéro,

Y ser fidèle a él, y mouy sincèro.

Appronta el altar, yo esto quiero,

Oked véannékad, veammizbéah.

 

Estonses entendio el régalado

Que el mezmo serà sacréficado.

Oh Dio ! Piadozo y enchalchado

Esto non serà olvidado.

Retorna tou nation a sou estado,

Oked véannékad, veammizbéah.

 

 Avraham, allegré y mouy contente,

Ovedissiendo a sou Dio, todo potente.

Ato al mansevo sou decidiente

Por affrecirlo a el Dio présente

Versando lagrimas, como la foente,

Oked véannékad, veammizbéah

 

 Dezildé a mi madre Saràh, que sou gozo desparessio,

El ijo tanto dezéado, que a los 90 lo pario.

Foé destinado para el cotchio, y en el foégo si ardio,

Que ansi foé la vélountad, del santo Dio.

Mountcho yorarà mi madre, consolar non la poedo yo,

Oked véannékad, veammizbéah

 

 De ver el cotchio, mi corasson va temblando,

Te rogo padre mio, que esté bien aguzado.

Y quando mi coerpo sérà en el foégo kimado

Toma un poco de seniza, de tou ijo bien amado ;

Y dilé a mi madre, esto resto de tou ijo regalado,

Oked véannékad, veammizbéah.

 

 Todos los angelés del cielo démandaron piadad

Non amargués a esté viejo, en sou avançada idad.

Esto, ya es suffiziente por azer conosser sous fédélidad

De Abraham y de sou ijo, i sous sincèridad.

Non séa el moundo mancado, de esta brillante claridad.

Oked véannékad, veammizbéah.

 

 Estonses, se oyo una boz del cielo ;

« Avraham ! Avraham ! Yamo el Eternelo.

Non toqués al joven, ya conossi tou zèlo.

Calmadvos y cailladvos, mis angeles del cielo,

Este dia, serà favorable para mi poevlo. »

Oked véannékad, veammizbéah.

La lecture de ce texte me ramène à mon enfance, quand, assise près de maman à la synagogue, je la voyais pleurer doucement, alors que papa le chantait, aidé de M. Hacou (Isaac) Franco (plus tard, de M. Jacques Notrica) et l’assemblée reprenait en chœur le refrain ou le second chant - IM AFESS qui relate aussi le Sacrifice d’Isaac, (dont voici la première strophe) :

Si el servicio de los sacrificios fue abandonnado

Si muestro santuario fue rovinado

El puevlo jodio non sera nounka eksterminado

Por amor del patriarka Avraham, el venerado.

Comme je lui en demandais la raison, elle me disait à voix basse : « C’est le Sacrifice d’Isaac ». A Rhodes, « si kitavan lous ojous », car ce texte en ladino les touchait particulièrement. Elle ne pouvait aussi s’empêcher de penser à son frère décédé, qui portait ce prénom. Nous pouvions également suivre la lecture de ce texte en hébreu dans le livre de prières de Roch Achana - Rituel sépharade. Ceux qui étaient à Elisabethville/Lubumbashi se souviennent sûrement du livre rouge offert par M.J. Alhadeff et frères pour Roch Achana - à la mémoire du frère Joseph décédé et celui offert par M. Abner Soriano,– à la mémoire de sa chère épouse Vida, pour Kippour, ki sous almas riposin in pas !

La sonnerie du choffar trouve son origine dans le souvenir de cet événement. Quand papa prenait dans le meuble de la « Teva », sa pochette contenant ses « choffarot », nous comprenions que le moment approchait. C’est alors que l’assemblée entamait en cœur : « Adonai bekol choffar iachmiya iechoua… » Quand les sons retentissaient dans la synagogue d’Elisabethville/Lubumbashi, c’était un moment particulièrement marquant. Toute l’assistance se plongeait dans un grand recueillement, certains penchaient la tête, d’autres la détournaient ou la couvraient de leur taleth : nous ne pouvions regarder, mais nous lancions des regards « a las scoundidas ». Que ce fut au tour de papa ou de M. Hacou Franco d’être « tokea », le son éclatait puissant. Papa avait deux « choffarot » : un beige et un noir, plus étroit et raide qu’il préférait : il le trouvait plus « squilante » ! A la fin des années 50, il a commencé à former certains de ses élèves : Elie Hasson, Jacques Franco, Léon Soriano, … : il fallait assurer la « relève ». Ils étaient particulièrement doués. Papa se souvient de Jacques Franco, fils de Ruben : « on pouvait entendre les vitres vibrer ». Plus tard, ce fut au tour de Yechaya Piha. Les membres de la communauté ne pouvaient alors prévoir que la situation dans le pays provoquerait leur départ et leur dispersion. Jacques Franco se trouve en Afrique du Sud et Yechaya Piha à Bruxelles.

Enfant, mon frère Meir, Itzhak, (prénoms qu’il porte très bien) s’exerçait sur un vieux « choffar » qui traînait dans le bureau de papa, dur, inutilisable, dont il n’y avait plus rien à espérer. Il réussissait à en sortir des sons stridents. « El era di las etchas ! » Il s’essayait à tout. S’il n’est pas « regaladou, il est priciadou, mon ermanikou, ijou di la madri !» Moi, par contre, comme je ne m’étais jamais hasardée à le faire, j’étais incapable d’en mesurer les difficultés et les risques probables, mais en redoutais les conséquences. Je repense à la dernière fois où ce long son a résonné dans la synagogue. Papa célébrait les « Iamim Noraim » avec les membres de la « Michlahat Tzevait » et les quelques membres de la communauté. Personne pour le faire. Je craignais qu’il ne le fasse et ne se fatigue le cœur. Je lui avais demandé la veille : « que faire s’il n’y a personne ? » - « On souffle une fois dans le « choffar » pris à l’envers », m’a-t-il répondu. Le lendemain, au moment de la sonnerie, je le vois prendre l’instrument et le porter à la commissure droite de ses lèvres… Je me suis mise derrière « la teva », attendant le moment fatidique, le cœur battant la chamade, craignant le pire… Une fois fini, il s’est retourné souriant et pleinement satisfait d’avoir rempli son pieux devoir : « tu vois, cela s’est bien passé. » Buen zehout touvo !

Aujourd’hui, la synagogue est abandonnée, déserte, vide de monde, vide de sons et des clameurs d’autre-fois : « A.donai hou haEloim … ». Le choffar n’y résonne plus et si les vitres vibrent encore, c’est dû aux orages … ou peut-être est-elle « habitée » par l’esprit de nos chers disparus (Z.L.) qui y élisent domicile une fois l’an, en ces jours solennels …

Je saisis l’occasion pour vous adresser mes meilleurs vœux de « Chana Tova et Tizkou lechanim rabot » (comme mon père avait coutume de le dire).

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- Copyright © 2002: Moïse Rahmani -