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Le judéo-espagnol

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Le judéo-espagnol


Haïm Vidal Séphiha

Chacun sait qu’en 1492, les Juifs refusant de se convertir au catholicisme, furent expulsés d’Espagne. Ils se répandirent dans le bassin méditerranéen et conservèrent leur langue dans les communautés d’accueil où ils furent majoritaires. Tel fut le cas des territoires de l’ex-Empire Ottoman, alors en formation, ainsi que ceux du Maroc, septentrional et, plus tard, d’Oranie, terre d’accueil vers 1850 des Judéo-espagnols du Maroc.
La langue emportée par ces Juifs était – à très peu de termes près – commune aux tenants des trois religions : Musulmans, Chrétiens et Juifs. Y domina surtout le castillan, alors langue de cour qu’Isabelle la Catholique imposait à son aragonais de mari.
Il va de soi qu’elle possédait tous les traits de l’époque, ce qui me permet de dire à mes étudiants de philologie espagnole que je suis un musée vivant de la langue du XVème siècle. D’où l’absence de jota, ce son rude de l’espagnol moderne, ainsi que le maintien du son z dans meza (table), kaza (maison) etc., à côté de mesa et casa avec s dur en espagnol aujourd’hui.
C’est cette langue que nos Juifs espagnols ont conservée de part et d’autre du bassin méditerranéen, langue qui après force emprunts au turc et aux langues du Moyen-Orient, donnera naissance, vers 1620, au judéo-espagnol vernaculaire ou djudezmo (judyo), alors espanyoliko ou espanyol muestro), alors qu’au Maroc, après force emprunts à l’arabe, elle engendrera un judéo-espagnol vernaculaire dénommé haketiya.
Telles sont les variétés du judéo-espagnol vernaculaire parlé et écrit à la fois, enfant des parlers d’Espagne communs aux trois religions.
A côté de ces derniers existait déjà en Espagne une langue non parlée qui résultait de la traduction mot à mot faite par nos rabbins au Talmud Tora, à l’usage des enfants qui apprenaient l’hébreu. Ce qui donnait une langue qui se voulait le miroir fidèle de l’hébreu à travers l’espagnol, en quelque sorte de l’hébreu habillé d’espagnol et qu’on appela ladino, dans ma terminologie, du judéo-espagnol calque, qu’il ne faut pas confondre avec le judéo-espagnol vernaculaire ou djudezmo.
Ce ladino est commun aux juifs du Maroc et du Moyen-Orient, mais aussi à ceux, hispanophones ou lusophones, de Hollande à travers la fameuse Bible de Ferrare de 1553, alors qu’ils ne parlent pas judéo-espagnol, tous bien sûr étant sefardim au sens étymologique du terme, car encore détenteurs d’une portion de la culture ibérique dont ils sont issus. En outre, à force d’être répété, ce ladino eut une fonction liturgique. D’où notre Haggadah de Pessah, qui commence ainsi : Este pan de le afrisyon ke komyeron muestros padres en tyerra de A’ifto…Este anyo aki, al el anyo el vinyen en tyerra de Israel, ijos forros…etc., et qui a bercé toute mon enfance. C’est dire que la littérature judéo-espagnole peut également être divisée en vernaculaire et calque (voir bibliographie succincte).
Outre ces littératures écrites toute une littérature orale : proverbes (refranes), contes (konsejas et romansas) qui plonge ses racines dans le terroir espagnol et qui fait l’objet de passionnantes recherches.
Il faudrait également parler de la presse judéo-espagnole qui fut illustrée par près de 300 titres, dont il ne reste plus que La luz de Israel en Israël, Salom à Istanbul, Aki Yerushalaiym à jérusalem et Vidas Largas à Paris, mais je ne puis m’étendre plus ici. Le lecteur intéressé trouvera de plus amples renseignements dans mes ouvrages suivants qui contiennent une abondante bibliographie.

(1) L’agonie des Judéo-Espagnols, Editions Entente, Collection » Minorités », Paris 1977, 1979 et bientôt une 3ème édition.
(2) Le judéo-espagnol, Editions Entente, Collection « Langues en péril », Paris 1986.
(3) Contes judéo-espagnols, Du miel au fiel, Editions Bibliophane, Paris 1991.
(4) Le ladino (judéo-espagnol calque) : structures et évolution d’une langue liturgique, 2 volumes de ma thèse d’Etat soutenue en 1979, Editions Vidas Largas, Paris 1982

Haïm Vidal Séphiha

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