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Los Muestros

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Jacqueline Toussié

J’ai été pendant de nombreuses années professeur d’anglais dans un lycée. Et voilà que, en 1987, obéissant à une impulsion apparemment soudaine, je me suis inscrite à la Faculté pour préparer une licence d’espagnol. Puis j’ai décidé d’écrire un mémoire sur le judéo-espagnol.
En réalité, cette démarche correspond à une logique subconsciente. Au début de l’année 1975, emmenée par des amis, j’ai assisté pour la première fois à un atelier de judéo-espagnol, dirigé par Haïm Vidal Séphiha, dans la bibliothèque du Centre Rachi. C’était peu de temps après le décès de ma mère, survenu le 16 novembre 1974. Sa sœur, plus jeune de deux ans, était morte quelques mois auparavant, en juillet. Avec elles deux disparaissait la dernière génération de ma famille, née en Turquie, et dont la première langue avait été le judéo-espagnol. J’étais donc très émue en assistant à cet atelier.

Pourtant, je ne me rendais pas compte que la toile de fond sur laquelle s’était déroulée mon enfance et mon adolescence, et qui s’était plus au moins conservée au cours de ma vie d’adulte, avait disparu presque totalement. Même la lecture du livre de Haïm Vidal Séphiha, L’agonie des judéo-espagnols, qui m’intéressa beaucoup, ne suffit pas à me faire prendre conscience du fait que le monde judéo-espagnol était définitivement sorti pour moi de la réalité quotidienne pour entrer dans le souvenir.
C’est progressivement, au cours des années qui ont suivi, que je me suis aperçue que j’avais laissé se perdre un héritage parce que je ne l’avais pas transmis. Aurait-il pu en être autrement ? Probablement pas, puisque moi-même je n’ai jamais vraiment parlé cette langue que pourtant j’aimais entendre.

Je suis née à Paris ; ma mère et mes tantes me parlaient en judéo-espagnol, et je répondais presque toujours en français. Cela me semblait sans importance : le judéo-espagnol semblait sans importance : le judéo-espagnol semblait solide comme du roc, pareil à ceux qui le parlaient. Je ne me rendais pas compte qu’en le dédaignant, je risquais de le tuer quand la génération précédente aurait disparu. Mais qui aurait pu, à l’époque, imaginer cela ?
C’était avant la Seconde Guerre Mondiale ; nous formions une communauté qui habitait Paris, principalement entre la Place de la République et le boulevard Voltaire et qui avait gardé ses coutumes, sa façon de vivre et sa langue, se différenciant nettement des « Français » ;
Es de los muestros es espanyol de mozotros ». C’était la phrase par laquelle on présentait les nouveaux venus qui se révélaient être de la même origine que nous. Et souvent, en français : « Il est des nôtres, c’est un Espagnol de chez nous ? En Espagne ? Non, c’est en Turquie. En Turquie, on parle espagnol ?
C’est à ce moment-là que j’ai droit à un cours d’histoire qui a éclairé ma vie d’un jour nouveau et m’a rendue, pour toujours, fière de mes ancêtres, ces gens qui ont été capables de tout quitter et d’accepter l’exil et l’aventure dangereuse pour rester fidèles à ce qu’ils étaient ; des gens à la fois passionnés et réalistes, « fous et lucides, cesse-cours et sages. En effet, bien leur en a pris de partir puisque, environ un demi-siècle plus tard, les statuts de « pureté de sang » devaient, en Espagne, interdire toute promotion sociale pour les Conversos, les juifs espagnols qui avaient choisi de rester et de se convertir au catholicisme.
Fidèles, mes ancêtres l’ont été doublement : d’abord au judaïsme, quand ils ont choisi l’exil, ensuite une fois installés à Constantinople, fidèles à l’Espagne, en particulier sur le plan de la langue.

Notre espagnol, c’est celui du XVème siècle (comme dans la péninsule, le castillan a bientôt prédominé sur les langues variées que parlaient nos ancêtres, selon la région dont ils étaient originaires), l’espagnol du XVème siècle qui a subi l’influence d’autres langues, en particulier l’hébreu, le turc, l’italien, le français ; son évolution a donc été différente de celle qu’a subi l’espagnol d’Espagne. Pourtant, le judéo-espagnol reste de l’espagnol, sur le plan du vocabulaire ami surtout de la structure.
J’ai entrepris ce mémoire en hommage à mes ancêtres pour aller déposer mes propres trésors dans le Musée qui se constitue depuis un quart de siècle, sous la direction de Haïm Vidal Séphiha. Je le fais avec beaucoup d’insatisfaction, consciente du fait que c’est un pis-aller, que le véritable honneur qu’on puisse faire à une langue, c’est de la parler, la lire, l’écrire et, surtout, la transmettre, et qu’il vaut mieux maltraiter une langue en la gardant vivante que de lui rendre hommage une fois qu’elle est devenue objet de musée.
Après un certain nombre de tâtonnements, voici le plan que j’ai adopté pour mon mémoire :
I) Le support espagnol, II) Les apports d’autres langues, III) Le judéo-Espagnol comme véhicule culturel.
Le support espagnol – 1) Phonétique
Ce qui s’est conservé de l’espagnol du XVème siècle :
-Les consonnes : la différence entre b et v trois sons qui ont disparu de l’espagnol moderne (ch, j, z) ;
-les voyelles : période de transition ; certaines diphtongues s’étaient déjà produites d’autres pas encore. Ce qui a évolué différemment.
2) Sémantique :
-Capital espagnol commun au judéo-espagnol et à la langue de la péninsule ibérique.
-Vocabulaire d’espagnol ancien.
-Vestiges d’autres dialectes : catalan, galicien.
-Les conjugaisons.
-Hispanisation des éléments venant d’autres langues ; les verbes en « ear ».
3) Variantes : Turquie, Grèce, Bulgarie.
II) Apports d’autres langues- 1) L’hébreu :
–Mots et expressions hébraïques véhiculés par la religion.
-Mots et expressions hébraïques conservant une connotation biblique mais utilisés dans la vie de tous les jours.
-Termes hébreux sans aucune connotation religieuse.
1) Le turc :
–Dans la vie matérielle : la personne physique, la famille, les vêtements, la maison, la rue, les magasins, les métiers.
–Dans la vie psychologique : l’individu, les relations entre les gens.
3) Autres langues diverses : l’arabe, l’italien, le grec, le portugais.
4)Le ladino (judéo-espagnol calque).
5) Le français :
-Pourquoi et comment le français est-il un ennemi du judéo-espagnol ?
-Le judéo-espagnol à Paris dans la première moitié du 20ème siècle : les mots français pénètrent dans le judéo-espagnol, les mots judéo-espagnols pénètrent dans le français parlé par la communauté ; influence inconsciente du judéo-espagnol sur le français.
III)Le judéo-espagnol comme véhicule culturel :
1) La culture judéo-espagnole au quotidien : communauté, noms et prénoms, jeux, hospitalité, nourriture.
2) Les chansons : les thèmes des chansons – la façon dont ils sont traités.
-Les thèmes : chansons d’amour lyriques, faits divers, chansons d’exil et de nostalgie, chansons à thème biblique ou religieux, légendes du Romancero espagnol.
- La façon dont les thèmes sont traités : éléments espagnols du XVème siècle (ou antérieurs), modifications judéo-espagnoles (introduction - d’éléments ottomans au autres), esprit judéo-espagnol.
3) Les contes et histoires – Djohà.
4)Dictons et proverbes : la société qui se révèle dans les proverbes et dictons (conditions particulières de la vie quotidienne, réalisme) ; la famille (relations entre parents et enfants, entre maris et femmes, gendres et belles-filles et beaux-pères et belles-mères) ; les contacts sociaux (voisins, mauvais œil, médisance, hypocrisie, rang social, pauvreté et richesse, ennemis et amis, danger dû à la condition d’exilé et de juif) ; caractéristiques de l’esprit judéo-espagnol à travers les proverbes et dictons (réalisme, scènes vivantes, moquerie et humour, dualité ou double sens, la leçon de vie que donnent les proverbes).
5) Philosophie judéo-espagnole :
- Ce monde : tendance à l’exagération tragique, sang-froid et force morale, présence de l’au-delà dans le monde).
- L’au-delà, le transcendant : le destin, la chance ; ils peuvent être modifiés par de mauvaises influences (mauvais œil, malédictions) ou de bonnes influences (bénédictions, kaparà et surtout Dieu).
- Foi en Dieu, optimisme.

Ma source principale est l’œuvre de Haïm Vidal Séphiha. Le dictionnaire de Joseph Nehama m’apporte une aide quotidienne

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