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Une anecdote à propos de François 1er et du racisme espagnol au XVIème siècle

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Une anecdote à propos de François 1er et du racisme espagnol au XVIème siècle.


Henry Mechoulan

Après 1492, les Juifs absents ont continué à hanter l’Espagne. En effet, la société espagnole à partir du milieu du XVème siècle jusqu’au XVIIIème siècle, fut rongée par l’obsession de la pureté du sang. Le converso (nouveau chrétien) était toujours perçu comme un Juif que l’eau du baptême n’aurait pas lavé de la souillure inhérente à sa race.
Quelques hommes courageux s’élevèrent contre cette première manifestation du racisme organisé qui se créait sa propre juridiction, fondée sur la pureté raciale. Parmi eux, un médecin illustre, Huarte de San Juan, publia en 1575, un ouvrage qui allait avoir une fortune exceptionnelle puisque l’Examen de ingenios para las ciencias (l’Examen des esprits) allait connaître des dizaines d’éditions et de multiples traductions.
La médecine fournit à Huarte une double occasion de récuser tout racisme en lui offrant une anecdote riche d’enseignements et surtout en lui permettant de la commenter à la lumière de la science dont il disposait.
Notre médecin relate que François 1er, souffrant, fit demander à son rival, Charles Quint, de lui envoyer un médecin juif. Sa demande suscita la plus grande hilarité à la cour de l’empereur où l’on conclut qu’il s’agissait d’une exigence due à la maladie. On chercha cependant un praticien qui comblât les vœux du roi de France, sans toutefois le trouver. On lui manda alors un médecin nouveau chrétien – ce qui prouvait que, aux yeux de l’Empereur, un nouveau chrétien restait toujours un Juif.
François 1er, à l’arrivée du médecin, l’interrogea et, apprenant que ce dernier n’espérait pas la venue du Messie des Juifs, le renvoya sans même se laisser examiner. Le roi de France fit alors quérir un médecin juif de Constantinople, terre d’asile pour les exilés de 1492, et reçut les soins de ce praticien qui le guérit. François 1er, comme beaucoup à cette époque, reconnaissait aux Juifs une grande aptitude à l’exercice de la médecine, sans pouvoir en donner la raison.

Huarte affirme que le souhait du roi de France n’était pas dû à son état fébrile et qu’il était fort raisonnable. Sans le savoir, le monarque avait fait sienne la théorie de Huarte selon laquelle « la diversité des hommes, tant en la composition du corps qu’en l’esprit et aux qualités de l’âme, vient de ce qu’ils habitent des régions de divers tempéraments, de ce qu’ils boivent des eaux différentes et de ce qu’ils n’usent pas tous des mêmes viandes ».
Or, le peuple d’Israël séjourna de longues années en Égypte. Ce pays favorise l’éclosion d’hommes à l’imagination très vive ; c’est pourquoi les égyptiens sont à l’origine des sciences qui appartiennent à l’imagination comme les mathématiques, l’astronomie et la médecine.
Le long séjour du peuple d’Israël lui permit d’acquérir les qualités des Egyptiens, qualités qui furent redoublées par le joug de la servitude, la tristesse et l’affliction dans laquelle ils vécurent. En effet, une telle situation détermine chez les individus, « beaucoup de colère aduste, pour n’avoir pas la liberté de parler, ni de se venger des injures, et cette humeur ainsi recuite est l’instrument de la ruse, de l’industrie, de la malice ». Cette humeur est, selon Huarte, « fort propre pour les conjectures de la médecine, et par son moyen on arrive à la connaissance de la cause et au remède du mal ».
Au sortir de ce pays, le peuple juif, « but et mangea des eaux et des viandes propres à faire cette différence d’imagination », la plus adéquate, selon Huarte, à l’exercice de la médecine. Enfin, il faut ajouter la consommation d’une nourriture exceptionnelle pendant les quarante années de la traversée du désert, la manne, « qui était la viande la plus délicate et la plus savoureuse qui fut jamais mangée au monde ».
De plus, l’air respiré dans le désert était subtil et délicat. La conclusion de cette réflexion historique et diététique porte sur la qualité exceptionnelle de la semence des mâles et sur le sang menstruel subtil et délicat de leurs femmes, sang propre, selon Aristote, à engendrer des individus à l’esprit aiguisé. Ces qualités se sont transmises et sont encore le fait de ce peuple qui n’a jamais cessé de souffrir, qui est toujours sujet à la persécution, au malheur et à la tristesse, toutes choses aptes à rassembler les esprits animaux et le sang des artères.

La foi orthodoxe garantie par la pureté du sang n’intéressait donc pas Huarte, ce qui l’occupait en revanche, c’est le foie et ses fonctions : le foie est le lieu de la cuisson des aliments et produit le sang nécessaire à la vie des organes.
D’autre part, le climat et l’alimentation, paramètres contingents, sont liés à la sédentarité ou au voyage, au choix de l’habitation, bref se rapportent théoriquement à la volonté de l’individu qui, dans une certaine mesure façonne sa propre descendance : s’il est bien vrai, selon Aristote, qu’il importe beaucoup de respirer un air fort délicat et de bon tempérament, et de boire des eaux de même, il est encore plus nécessaire pour notre dessein d’user de viandes délicates et de la température que demande l’esprit, parce que de ces viandes-là s’engendre le sang, et du sang la semence, et de la semence la créature.
Et si les aliments sont délicats et de bon tempérament, tel est aussi le sang, et de tel sang, telle semence, et de telle semence, tel cerveau ». Huarte développant cette même idée, explique ainsi la spécificité de chaque individu : « On ne saurait nier que l’homme n’use d’une grande diversité de viandes, ni que de chaque aliment il ne se fasse une semence différente et particulière, de sorte qu’il est certain que le jour où l’homme mangera de la vache ou du boudin, il fera une semence grossière et de mauvais tempérament ; d’où je conclu qu’il ne vient au monde aucun enfant qui ne tire les qualités et le tempérament dont ses pères et mères ont mangé un jour avant de l’engendrer ».
On peut tirer deux conclusions de cette histoire. D’abord, le sang a un statut physiologique qui exclut toute référence à la race pour expliquer la nature de l’individu. Ensuite, il appartient à la maîtresse de maison de composer des menus diététiques pour avoir des enfants de qualité.

Henry Mechoulan

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