Les Juifs de Belmonte
Les chemins de la mémoire
Maria Antoneta Garcia
Belmonte a survécu, pendant des siècles, une communauté dont les membres se sentaient et étaient appelés Juifs.
Eloignés des livres sacrés, des chefs religieux et partageant la ville avec les catholiques, majoritaires, ils ont préservé une matrice culturelle qui a été pilier de résistance et qui a empêché l’assimilation.
Loin des modèles de l’orthodoxie, ils ont respecté, réadapté et reconstruit des textes et des rites. Les femmes les ont transmis de génération en génération, elles ont véhiculé un savoir et un savoir-faire de la Loi mosaïque, ont développé des solidarités historiques et sociales.
La pratique de l’endogamie a favorisé le parcours de vies partagées, a tissé des réseaux de valeurs et des secrets invulnérables à l’Autre.
A travers la longue chaîne de transmission, les Juifs ont vécu des périodes qui ont permis de rallumer la mémoire, l’assomption de la différence. Pendant la première République (1910-1926), le séjour de Samuel Schwartz, juif polonais dans la ville, la fréquentation de l’Obra do Resgate de Barros Bastos (yeshiva Rosh Pinah), par trois talmidin de Belmonte, les mouvements des années’70, ont favorisé l’exorcisme des craintes, ont réclamé une plus grande confiance. Il s’agit de moments où la peur, le silence, l’occultation diminuaient.
Pourtant, pendant l’Estado Novo (1926-1974), « …les mécanismes du dispositif de rechristianisation, les artifices qui l’entrelacent, ou même les savoirs qui le confessent et lui donnent une face (catéchèse, apologétique, doctrine sociale, occupation des loisirs, etc.) prennent un caractère normatif, pénal ».
Ils ont subi des influences culturelles qui se sont abritées dans les interstices de la mémoire collective. Absorbée par les connaissances traditionnelles, les Juifs les ont adaptées, réinterprétées, se soutenant, fidèles à une praxis d’où a émergé l’accusation d’hérésie, étendue à des catholiques et à des Juifs de l’extérieur. Peuple maudit pour les premiers (déicides et hérétiques), ils voyaient les derniers leur refuser l’intégration dans le peuple élu auquel ils se sentaient appartenir.
La Loi, les textes, les rituels ont vaincu le temps, ont révélé une pérennité incommode et troublante.
Dans un long chemin de réalisations, de craintes, d’échecs, de résignations, les Juifs de Belmonte ont appris à entendre, à se taire…et à attendre la fin de l’oubli et de l’isolement. Croyants, résistants et déterminés, ils ont vécu suivant les temps, préservant une « zone conceptuelle protégée » qui a soutenu la différence.
La Révolution des Œillets (le 25 avril 1974) a rendu facile les contacts avec la synagogue de Lisboa, et Belmonte devient l’espace de visite obligatoire pour les Juifs venus de l’extérieur. Ce sont les premiers pas d’une reconnaissance de la valeur de la résistance bâtie avec une foi inébranlable. Peu à peu, ils ont convaincu l’Autre du besoin, du droit qu’ils avaient à accéder aux origines, à intégrer le peuple judaïque.
Dès les années 90, l’orthodoxie rabbinique intervient afin de remettre en place la pureté du culte ; les Juifs apprennent la langue hébraïque…et essayent d’effacer le syncrétisme, une manière beirane (de Beira, province portugaise) d’être Juif. Dans la communauté, les uns acceptent, d’autres refusent. Belmonte, c’est un microcosme où on pourra répondre à la question : une communauté peut -elle oublier, effacer tout le savoir et le savoir-faire accumulés pendant des siècles ?
Maria Antoneta Garcia est licenciée en Lettres de l’Université Classique de Lisbonne. Elle donne des cours et des séminaires. Elle s’occupe également de la direction et de l’orientation pédagogique et administrative d’écoles de formation d’instituteurs et d’éducateurs. Elle publie des livres, des articles dans les revues et journaux.
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