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Si je t’oublie Jérusalem

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Los Muestros

Si je t’oublie Jérusalem


Herbert Israël

Adieu Tolède, sa judéria aux maisons blanches, ses fenêtres ourlées de fer forgé et ses patios d’ombre aux mosaïques bleues. Les belles demeures juives ont été pillées et les dix synagogues aux plafonds à caissons de cèdre, profanées et brûlées.
Je peux entendre, à travers les siècles, les lamentations des survivants et les cris d’angoisse du poète qui a écrit : « Ses portes gisent détruites, car la tourbe y a pénétré et en a chassé les descendants d’Israël ».
L’Europe, pays par pays, a rejeté ses Juifs : l’Angleterre en 1290 à York, la France à Blois en 1300, l’Allemagne en 1340, la Hongrie en 1360. Et maintenant en 1391, à l’instigation de l’archidiacre d’Ecija, Vincent Ferrer, canonisé plus tard, c’est l’année du malheur pour le judaïsme espagnol avec le massacre de communautés entières ou la conversion forcée. Près de 90.000 Juifs, dans l’affliction et pour sauver leur vie, accepteront le baptême.
Beaucoup de conversos rejudaïseront en secret avant d’être brûlés plus tard comme hérétiques sur les 31.912 bûchers de l’inquisition catholique.
Les Hanan, comme tant d’autres, ont-ils lancé l’anathème en fuyant cette terre devenue inhospitalière et cruelle où se projette l’ombre inquiétante de la croix ? En tout cas, leur départ pour la Tunisie coïncide avec le commencement de l’exode d’une communauté millénaire abandonnant l’Occident chrétien pour l’Orient musulman.
Plus tard en 1492, les expulsés d’Isabelle la Catholique, qui ne faibliront pas devant les menaces ou les promesses, prononceront le Herem sur ce pays, et l’Espagne demeure jusqu’à ce jour, pour les séphardim qui se souviennent, une terre interdite.
Les Hanan trouvent accueil auprès de la très ancienne population juive tunisienne. Il y a alors 1é communautés dont celle de Gabès, de Djerba, de Sfax, de Sousse et de Tunis. Et lorsque les expulsés d’Espagne arrivent encore plus nombreux, suivis par ceux de Livourne (Italie), ils créent leur propre communauté, celle des Grana.
Il y eut séparation d’abord, rivalités ensuite entre les autochtones les « Tounsa » et les nouveaux venus. Ce fut une véritable confrontation avec ses divisions et ses querelles, allant jusqu’à l’expulsion des Grana de Tunis vers le village voisin de Mellassene (quartier commerçant du vieux Tunis) où ils fonderont le souk El Grana et construiront 3 synagogues et 2 oratoires.
En 1741, les rabbins des deux communautés décideront de la séparation définitive du judaïsme tunisien. Les Tounsa comprendront tous les Juifs venant de pays musulmans et les Grana tous ceux des pays chrétiens. Les cimetières des deux groupes étaient déjà séparés par un mur qui ne fut abattu qu’en 1916. Ce n’est qu’en 1897, après 4 siècles d’incompréhension, que les deux communautés fusionnèrent enfin.
Les Grana s’interdisaient la polygamie en respectant la décision du Rabbi Guerchon de Mayence, alors que les Tounsa la pratiquaient occasionnellement. Pour le reste, il y avait surtout des différences de coutumes, de tradition et de culture. D’après les dires de l’aïeule Sulmtana dont le nom évoque tous les imaginaires et la magie de l’Orient, les Hanan, à la fois hispanisant et arabisant, s’intégreront aisément aux Tounsa. Ils épouseront, au hasard des coups de cœur, des femmes réfugiées d’Espagne ou des autochtones. La communauté juive tunisienne est alors une des plus anciennes de la diaspora. Des Cohanim étaient venus à l’île de Djerba, en 566 avant l’ère chrétienne, avant la destruction du Premier Temple, et leurs descendants portent encore un fil noir autour du pantalon en signe de deuil.
Il y eut les 10.000 Juifs déportés par Ptolémée, 300 ans avant J.C. et les passagers des douze navires chargés de captifs envoyés par Titus vers les ports d’Afrique du Nord. On pense aussi que les Zélotes, fuyant les romains, avaient pu s’y réfugier en traversant le SinaÏ et l’Egypte. L’aïeule disait se rappeler que toute jeune fille, elle avait connu des femmes berbères judaïsées de la tribu guerrière de Djeraoua, célèbre par son héroïne, la reine guerrière, Al Kahena, qui combattit l’envahisseur arabe au 8ème siècle.
De cette Tunisie accueillante, au passé prestigieux, je citerai Gabès où au 9ème siècle, Rabbi Abraham botaniste précurseur, sondait les âmes des hommes et savait se faire comprendre des palmiers ; Djerba aux onze synagogues, dont celle de la Griba bâtie autour d’une pierre du Premier Temple et Kerouan où vécut, en 970, Huchiel Ben El Hanan, après sa libération par les pirates de Cordoue. Il donna à cette grande palmeraie la dimension de ville-phare du judaïsme nord-africain.
Y aurait-il un lien de parenté entre mon ancêtre Chemoriah Ben El Hanan de Kerouan ? La similitude des noms et leurs voyages sur le même bateau en 970 pour la même Tsédaka est émouvante, et je serais porté à le croire.
Les Hanan connurent peut-être des débuts difficiles, mais leur instruction leur permit d’accéder très vite à des fonctions commerciales importantes. Au 17ème siècle, grâce à ses Juifs, Tunis devenait un des principaux centres pour le commerce des céréales à destination de l’Italie, des Baléares et de l’Espagne. Les Juifs excellèrent dans presque tous les métiers manuels. Ils furent orfèvres, métallurgistes, souffleurs de verre, cordonniers et tanneurs. Ils cultivèrent le henné, les palmiers, la vigne et l’indigo. Ils comptèrent d’éminentes médecins et mathématiciens car ils étaient détenteurs des sciences exactes, communes jadis aux Juifs et aux musulmans d’Espagne. Colporteurs, caravaniers et navigateurs, ils commencèrent jusqu’aux confins de la lointaine Asie et de l’afrique.
Les Juifs tunisiens et plus spécialement les Tounsa, parlaient l’arabe et l’hébreu. Certains connaissaient l’araméen. Toutes ces langues s’amalgamèrent en un savoureux dialecte judéo-arabe, qui s’écrivait en caractères hébraïques et qui devint la langue véhiculaire juive dans tout le Maghreb.

1830, le retour en Égypte
Depuis 1805, quelque chose a changé en Egypte. Mohammed Ali, monarque éclairé, a décidé de réagir à la corruption consécutive au déclin de l’Empire Ottoman. Il ouvre l’Egypte aux occidentaux et fait accueil aux Juifs dont il apprécie le talent, l’imagination et l’esprit créatif. Ordre est donné de les encourager à s’établir où ils veulent pour commencer et industrialiser le pays.
Les successeurs de Mohamed Ali, les Khédives Said, Ismaïl et le roi Fouad suivront son exemple. Un Hanan, aventureux, curieux et entreprenant pressent le boum économique qui suivra. Il part chercher fortune en Egypte, faisant partie, comme la Tunisie, de l’Empire Ottoman. Lorsqu’il débarque en 1830 à Alexandrie, l’Egypte compte 6.000 Juifs à peine, vivant presque exclusivement dans les grandes villes et dont la situation matérielle est précaire comme pour la majeure partie de la population indigène. L’ancêtre s’établit au Caire. Il habite, travaille et commerce dans le quartier juif.
Ses proches voisins sont des Yéménites, orfèvres, commerçants en or, ou importateurs d’épices. Il a choisi pour prier la très ancienne synagogue, dite des Egyptiens, fondée en 961, fermée en 1545 et réouverte en 1594. Son choix a peut-être été motivé par le souvenir de l’aïeul Chemoriah Ben El Hanan qui venait prier dans ces mêmes lieux 8 siècles plus tôt. Le quartier juif ou « haret el Yahoud » est alors divisé en trois : le caraïte, le rabanite et le judéo-espagnol. Plus tard, avec l’arrivée vers les années 1880 des Juifs d’Europe Centrale, il s’en formera un quatrième, l’ashkenaze. Chaque quartier compte plusieurs synagogues aux liturgies et aux coutumes différentes, reproduisant en terre d’Egypte les communautés d’origine des fidèles. Son fils fera bâtir en 1860 dans ce quartier surpeuplé une grande maison à deux étages avec, au milieu de la cour, une fontaine et un lavoir. Il fréquentera, comme son père avant lui, la synagogue des Egyptiens, amis il prendra l’habitude, lorsqu’il y aura un malade ou à la veille de partir en voyage, d’aller prier et se recueillir dans la synagogue de Maïmonide, construite en 1204. Longtemps encore et jusqu’en 1950, musulmans et Juifs continueront à s’y rendre en pèlerinage.
En 1880, son petit-fils Youssef Hanan est la fierté de la famille. Il est devenu un homme riche et un notable. Il quittera, comme d’autres, son ghetto volontaire pour résider au Daher, quartier résidentiel du Caire. Il achètera une vaste maison entourée de palmiers et de flamboyants qu’entretiendront plusieurs jardiniers et où poussent toute sorte de fleurs avec une dominante de roses et de jasmins. Il possèdera plusieurs esclaves noires appelées uniformément « cocos », qui feront jouer plus tard mon père enfant, et qu’il libérera à chaque fois après 7 ans de service : n’en resteront pas moins toutes volontairement chez lui.
En parallèle à sa réussite, l’Egypte s’est développée et modernisée. Pour une bonne part, ce résultat est la conjonction des initiatives créatrices des Juifs indigènes et des Juifs étrangers. La communauté juive a pratiqué au maximum les idées généreuses du 19ème siècle : assistance sociale et philanthropique, aide mutuelle et charitable. Il y a floraison d’écoles, d’hôpitaux, de crèches et de maisons de retraite. Son fils Ibrahim Hanan, l’aïeul, l’homme pieux, mari de Sultana, décide de construire en 1900, non loin de chez lui, une synagogue et d’en faire don à la communauté. Il fait appel à un architecte juif, originaire de Livourne (Italie).Ensemble, ils décideront du style baroque italien et feront venir de l’étranger les ouvriers qualifiés, maçons, plâtriers et marbriers, aptes à réaliser cette œuvre. Les Hekhal de la synagogue Hanan est en marbre blanc et ses portes, ainsi que la Téba, sont en bois de cèdre, comme celui du Temple de Jérusalem et plus près de nous, ceux de Tolède. Je me souviens de la magnificence de ses lustres de bronze et cristal en forme de couronne avec des étoiles de David et des tapis commandés à des artisans juifs iraniens.
Ibrahim Hanan s’engagera également à en assurer les frais de fonctionnement toute sa vie durant. Cette promesse a été tenue sa vie durant. Cette promesse a été tenue jusqu’en 1946. dernier de sa lignée, mon grand-oncle Victor Hanan fut l’homme de confiance du baron austro-hongrois Heller, Juif ashkenaze de récente noblesse. Pendant la guerre de 19014-18, pour échapper à la séquestration anglaise, Heller décida de transférer tous ses biens au nom de mon oncle qui les lui restitua après les hostilités.
Plus tard, il deviendra son associé avant de créer l’usine de tuyaux en ciment armé la plus moderne du Moyen-Orient, la Siegwart.
La réussite de Victor Hanan coïncide avec l’apogée de la richesse et de l’importance de la communauté juive égyptienne.
Venus de tout le bassin méditerranéen ou fuyant les pogroms de Pologne, Russie, Roumanie, les Juifs étaient déjà 30.000 en 1890, 60.000 en 1919, 75.000 en 1930, 85.000 en 1945. leur rôle dans l’économie, dans l’industrie, le commerce, le journalisme, les arts et la politique est prépondérant. Ils ont été à la fois le catalyseur et le moteur des progrès de ce pays.
Le deuxième âge d’or des Juifs en Egypte durera à peine une centaine d’années. Pour le raconter avec ses réalisations communautaires et sociales, les espérances et les vocations qu’il a suscitées, il faudrait tout un livre.
Ce sera l’approche et la connaissance de l’Egypte à travers une autre histoire, celle de la famille Israël. Le destin des miens s’est confondu avec celui de l’Egypte. Ils furent grands Rabbins au Caire et à Alexandrie, désignés et décorés par le Sultan de Turquie par firman impérial, puis tour à tour, décisionnaires religieux, députés à la Chambre, hommes de cour, potentats ayant esclaves et bouffons, industriels, nationalistes égyptiens, agitateurs politiques et communistes encombrants. Une destinée brillante toujours imprévisible, indissociable de l’Egypte avec laquelle il y eut osmose, et le premier ancêtre, réfugié au Caire, en 1492, s’appelait Eliakim Benjamin qui faisait partie des 2.000 Juifs venus d’Espagne. La fidélité à la mémoire, aux traditions, aux origines et parce que l’appel du pays a été le plus fort, a voulu que mon cousin Yves Israël, né au Caire, soit parti en France en 1970 pour s’installer à Jérusalem, point de départ du très long périple familial.
Ses quatre enfants sont des sabras et l’hébreu est tout naturellement redevenu la langue de la communication et de la pensée. Peut-être son aîné Eytan viendra-t-il commémorer en Espagne, en 1992, le 500ème anniversaire de l’Edit d’Expulsion d’Isabelle la Catholique ? Nous irons alors ensemble à la synagogue-musée de Tolède « El Transito », bâtie près du Tage par la famille Abulafia où des Hanan ont dû prier, célébrer leur bar-mitzva, se marier.
J’espère y trouver huit autres juifs, et le minian rassemblé, réciter le kaddish en nommant dans l’ordre : Chemoriah Ben El Hanan, mort en Egypte en 1011 et premier ancêtre connu de ma famille, son fils El Hanan Ben Chemoriah mort en 1026, puis plus près de nous, Youssef Hanan, Ibrahim Hanan, Sultana Hanan qui m’a tout raconté et transmis, Fortunée Israël née Hanan, ma grand –mère, morte avant ma naissance, Victor, Edgar, Maurice Hanan, mes grands-oncles.
Tous ces parents dont les noms ont jalonné mon enfance comme de repères affectifs et dont les péripéties ont chevauché pour moi présent et passé, ont quelque chose en commun. Le cimetière juif de Bessatine au Caire où ils ont été enterrés, a été squattérisé dans les années 1955. mes morts n’ont plus de stèle funéraire et l’oubli pesant s’est refermé sur eux. L’énumération de leurs noms dans l’enceinte d’une synagogue confisquée pendant 5 siècles par l’Eglise sera la marque de mon respect filial et un lien d’amour jeté à travers les âges.

P.S. : L’histoire a peut-être sa contre histoire, et on racontait à Rome qu’un jeune garçon, Andrea El Hanan, enlevé à sa famille, était devenu Pape et avait régné sur le trône de Saint-Pierre en conservant dans son cœur de l’amour pour le peuple juif. Un Hanan Pape marrane ? Qu’en penserait Chemoriah Ben El Hanan ?

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