Les sephardims : les fastes, les drames et le devenir
Léon Alhadeff
Bien qu’on trouve de nombreuses allusions à l’Espagne dans plusieurs récits de l’ancien Testament, depuis l’époque du roi Salomon, dans les livres d’Ovadià, Yermià et Yehazkel, il n’y a aucune trace historique de présence juive dans la péninsule avant l’ère chrétienne.
Cependant, beaucoup d’indices semblent indiquer que des Juifs s’y étaient établis avec l’arrivée des Romains au cours des guerres Puniques (2ème siècle AEC). Apparemment, ils étaient présents dans les localités où les premiers missionnaires chrétiens entreprirent des conversions parmi les païens.
Dès ce moment, les dirigeants chrétiens, venant de contrées déjà profondément intoxiquées d’hostilité antijuive, s’attachèrent à écarter ces indésirables de tous contacts avec leurs nouvelles ouailles, sachant, par expérience en d’autres lieux, combien la coexistence risquait de compromettre leur action prosélytique…
C’est ainsi que le Concile d’Elvire en 303 imposa aux Juifs de nombreux interdits, notamment : de marier des chrétiens, d’avoir des serviteurs chrétiens, de bénir des cultures chrétiennes, d’avoir à leur table des hôtes chrétiens. Faute de pouvoir exercer des poursuites contre les Juifs – le christianisme n’étant pas encore reconnu comme religion d’Etat - , le clergé menaçait d’excommunication ses fidèles coupables de transgression.
Pourtant, même après le Concile de Nicée en 325, une accalmie relative put être maintenue entre les deux communautés tant que dura l’occupation romaine, et même au début de l’époque wisigothique. La législation instaurée en Espagne s’inspirait largement du Code Théodosien ; bien que discriminatoire pour les Juifs, elle ne comportait pas de dispositions restrictives sur leur conditions de vie, ni de pratique de culte, comme cela se produisait déjà dans d’autres contrées.
La conversion au christianisme du roi Reccared en 587 apportait un changement radical à cette situation. Néanmoins, bien que les premières mesures fussent délibérément antijuives, elles gardaient un caractère de modération dans leur application. Ses successeurs au cours de tout le 7ème siècle eurent des attitudes très versatiles, tantôt en banalisant la nouvelle législation, tantôt en la renforçant par des dispositions additionnelles plus sévères, qu’ils mettaient à exécution au gré des circonstances. Mais, en dépit du courant très virulent insufflé par les autorités ecclésiastiques, et claironné par les souverains, l’atmosphère devenait relativement sereine parmi la population des deux côtés, et même souvent de bonne entente et de cordialité.
Cet état de choses ne rencontrait pas la faveur du clergé, et les sermons à l’église ne cessaient de rappeler les principes de ségrégation et les menaces de punition contre les transgresseurs. Tous efforts de persuasion restant stériles, l’épiscopat décidait de mettre fin à une situation qu’il considérait de nature à compromettre la propagation et la consolidation de la foi chrétienne. Sous la pression d’Isidore, archevêque de Séville (530-636), le roi Sisébut adoptait un autre train mesures de plus en plus restrictives et sévères, jusqu’à décréter, en 613, que les Juifs devaient choisir entre le baptême et l’expulsion.
C’était une des premières et rares fois qu’une telle décision était prise en pays chrétien. Apparemment, le clergé espagnol dans son ensemble, et Isidore lui-même, n’avaient pas voulu en arriver là, mais le roi s’était laissé entraîner par son zèle aveugle. Comment pouvait-on freiner une haine exacerbée par un fanatisme tenace, et désormais viscéral ?
En effet, sous une attitude apparente de relative modération, les prélats ne manquaient de dévoiler leurs vrais sentiments lorsque, au Concile de Tolède en 635 – bien après la mort de Sisébut - , ils proclamaient que les Juifs convertis, même sous la contrainte ou la torture, ne pouvaient guère retourner à leur foi primitive, ceci en opposition flagrante à la ligne de conduite tracée par le Pape Grégoire 1er quarante ans plus tôt. Cette décision, lourde de conséquences, devait faire date dans la longue histoire du christianisme, et inciter des religieux zélés à s’en prévaloir pour forcer de nouvelles conversions par les moyens les plus violents et sournois, forts de la certitude acquise de leur irréversibilité.
Ces conversions massives sous la contrainte créent pour l’Eglise espagnole un problème imprévu, qui se perpétuera le long des siècles jusqu’à une période récente, et compromettra sérieusement la réalisation de son grand rêve : l’homogénéisation de la population sous la seule religion catholique.
Loin d’être intimement assimilés et attachés à la foi imposée, les néophytes ne le sont qu’en apparence. Clandestinement, ces nouveaux convertis restent Juifs comme avant, dans l’espoir soit d’un rejet des décisions cléricales par un roi clément, ou d’émigrer dès que possible vers un pays sous régime libéral.
C’est ce qui arriva en partie lorsque le roi Swintila, succédant à Sisébut en 621, permettait aux Juifs expulsés de revenir au pays et récupérer leurs biens confisqués, alors que, tacitement, il tolérait le retour à leur ancienne foi des Juifs convertis contre leur gré.
L’épiscopat se sentant ainsi bafoué, et inquiet de l’apparition d’un ennemi redoutable – l’Islam – à l’orée de ce qu’il considérait son domaine exclusif, entreprit une action énergique par la voie pontificale. Le Pape Honorius II donnait aussitôt de nouvelles consignes dans les deux directions : ségrégation absolue entre Juifs et nouveaux chrétiens venant du judaïsme, sous peines sévères, et menace de punition jusqu’à l’excommunication contre tous membres du clergé coupables de complaisance ou de relâchement de vigilance…
Concernant les « conversos », les nouvelles dispositions ordonnaient pour eux l’engagement écrit : de pratiquer rigoureusement la religion catholique dans les moindres détails ;
D’abjurer irrévocablement la religion juive et d’abandonner toutes traditions et coutumes juives quelconques ; de renoncer à tous contacts avec les Juifs, même proches parents ; de surveiller l’observance de ces engagements par chacun des membres d’une même famille, sous punition de tous manquements par la lapidation ; et enfin, d’accepter irrévocablement, en cas de faute grave sanctionnée par l’autorité ecclésiastique, tous châtiments allant jusqu’à la peine capitale.
Pour aggraver la portée de ces mesures, les enquêtes et les jugements restaient de la compétence exclusive de tribunaux spéciaux nommés par l’épiscopat. Tous les marranes (c’est le nom péjoratif donné désormais aux Juifs convertis de force ou de gré) se trouvaient donc ainsi placés directement sous la tyrannie implacable du clergé, qui entamait aussitôt la chasse aux coupables sur la moindre dénonciation.
En vertu de ces dispositions, le clergé s’arrogeait des droits illimités et sans appel sur les nouveaux convertis, d’autant plus que, par l’accroissement des restrictions et interdictions qui s’ajoutaient à chaque Concile, la tâche de surveillance n’était pas moindre. Tous actes de la vie quotidienne devaient être méticuleusement espionnés jusque dans l’intimité des foyers. Les voyages hors du pays étaient désormais interdits. Même ceux à l’intérieur étaient sujet à autorisation du curé, avec obligation de l’inscription de la destination chez le curé du lieu, qui notait la durée du séjour. Dès leur retour chez lui, il devait se pointer à nouveau chez son curé.
Les annales des conciles de Tolède, qui se suivirent à un rythme accéléré au cours du 7ème siècle, témoigne de la profonde préoccupation qui régnait parmi les évêques face au danger de corruption et d’intrigues qui se développait dans leurs rangs autour du problème des conversos. Au 6ème concile, le mot d’ordre de cette scabreuse réglementation était solennellement donné sur le but final à poursuivre, qui hantera longtemps aussi bien le clergé que la plupart des souverains de divers royaumes de la péninsule : la sauvegarde de la pureté de la race espagnole dans la foi catholique.
Peu de temps après, le 8ème concile de Tolède était ouvert par le roi Recessewinthe qui proclamait : « je condamne le mode de vie des Juifs et leurs coutumes, dont la peste contagieuse souille les terres de mon royaume ». Il terminait par un serment solennel de les détruire radicalement, faute de pouvoir les ramener « sur la bonne voie ».
Au fil des ans, et plus on approchait de la fin du siècle, il devenait évident que : les conversions forcées, loin de renforcer les rangs de l’Eglise, ne servaient au contraire qu’à les affaiblir ; elles contribuaient, en outre, à étendre la veulerie et la corruption au sein même du clergé, dont les membres se laissaient facilement acheter pour fermer l’œil sur les transgressions, et parmi les autorités civiles chargées d’exécuter les condamnations ;
Par cette atmosphère de dégradation touchant tous les secteurs du pays, celui-ci devenait dangereusement vulnérable et mûr comme appât aux convoitises de l’extérieur.
L’incroyable succession de mesures tyranniques, prises tout au long de ce siècle, n’eurent pas raison du processus de sape qui rongeait l’unité nationale et ébranlait l’économie. La tension ayant atteint un degré d’extrême gravité, le roi Egica renversa son attitude en allégeant la répression contre les nouveaux chrétiens et en encourageant de nouvelles conversions par des avantages alléchants… Contre les Juifs déterminés à le rester, il prenait des mesures d’appauvrissement, par la vente forcée à vils prix de leurs biens immeubles, de leurs terres et de leurs vignobles. Par ailleurs, il leur était interdit de commercer avec les chrétiens, et de conduire la moindre activité d’importation et d’exportation. D’autre part, tous les enfants arrachés à leur foyer étaient baptisés et confiés à des familles chrétiennes. Les adultes fuyaient le pays, ou se convertissaient, ou étaient vendus en esclaves…
Des bruits coururent alors que les notables juifs, appuyés par leurs coreligionnaires au Maroc, incitèrent les princes islamiques de ce pays à envahir l’Espagne. En fait, il est attesté historiquement que, à la mort du roi Witizia, le trône fut usurpé par Rodéric, duc de Bactica. La famille de Witizia, qui aspirait à la succession pour son fils, sollicita l’aide des princes du Maroc. Saisissant cette occasion inattendue en 711, Tarik bin Ziyad, à la tête de son armée, traversa le détroit de Gibraltar, déferla sur la péninsule, balayant toute résistance et semant la panique et la débandade dans les rangs espagnols. Il renversa la monarchie wisigothique, après avoir détruit l’armée de Rodéric.
Officiellement, il n’y avait plus de communautés juives en Espagne, car elles avaient été toutes dissoutes. Mais dès l’arrivée des Maures, les Juifs surgirent nombreux parmi les nouveaux chrétiens et ceux réduits en esclavage, pour les accueillir en libérateurs. A eux se joignirent des milliers d’autres qui avaient fui le pays sous les persécutions.
Sous les coups de boutoir de l’invasion maure, la débandade des forces chrétiennes disloquées avait tourné en catastrophe nationale. A part les provinces du Nord, qui formèrent plus tard les royaumes de Léon et d’Aragon, toute l’Espagne tombait sous la domination musulmane.
Dans le premier royaume chrétien réinstauré à Oviedo dans les Asturies, les Juifs eurent aussitôt à souffrir de nouvelles persécutions par les successeurs des Wisigoths, s’acharnant à punir leur soi-disant trahison, qu’ils considéraient à l’origine de l’invasion et du désastre. Dans le restant du territoire demeuré chrétien, les Juifs furent, par contre, traités avec modération, grâce surtout à l’influence proche de l’Empire Carolingien. Pour les provinces chrétiennes, une nouvelle ère de redressement économique s’amorçait sous de bons auspices. La catastrophe récente donnait conscience aux princes des conséquences maléfiques de l’ingérence cléricale dans les affaires publiques. Soucieux de relancer l’économie et renflouer les finances ruinées par la guerre, ils faisaient appel à tous les concours, écartant la moindre discrimination entre chrétiens et Juifs. Parallèlement à une grande » prospérité que connaissaient les régions du Centre et du Sud sous hégémonie maure, les Juifs des états chrétiens apportaient à leurs souverains toute leur coopération dévouée pour permettre au pays de retrouver son épanouissement.
En très peu de temps, les ressources vitales – agricoles, artisanales et autres – connaissaient un nouvel essor ; les finances publiques étaient rétablies grâce à l’esprit d’entreprise qui se renouvelait parmi toute la population, ainsi qu’au dévouement d’administrateurs et de conseillers juifs jouissant de la confiance de leurs souverains.
Ceci permettait aux princes chrétiens d’organiser la reconquête des territoires sous domination musulmane, à la faveur aussi de la lente décadence du caliphat , surtout après les destructions des hordes fanatiques des Almoravides, dont la dynastie fut chassée plus tard par la secte encore plus barbare et tyrannique des Almohades.
Caractéristique très significative de cette longue époque de restauration de la souveraineté chrétienne sur la péninsule : la mise à l’écart de toute influence cléricale dans les affaires publiques, alors que les communautés juives (aljamas), progressivement reconstituées, étaient placées sous l’autorité directe et sous la protection des rois contre toute ingérence ecclésiastique.
Cette atmosphère euphorique, sans précédent dans l’histoire du judaïsme en diaspora chrétienne, avait trop duré au goût de l’Eglise. Dès le début du 13ème siècle, on perçoit un revirement, d’abord lent, mais bientôt accéléré et radical, dans l’attitude de l’épiscopat. Avec la consolidation de l’économie sur des bases saines et durables, et le retour de la confiance, on se sent à nouveau rassuré et à l’aise pour s’occuper des Juifs.
A l’attitude discrète des dirigeants ecclésiastiques au cours des cinq derniers siècles succède un réveil des vieilles animosités ayant comme sources et inspiration les anciennes diatribes et calomnies du Nouveau Testament et de l’immense littérature antijuive. On trouve, en somme, que le moment est venu de déterrer la hache de guerre. Pourquoi cela ? Simplement parce que, à la faveur de la prospérité générale, la coexistence entre chrétiens et Juifs retrouve une telle atmosphère de bonne entente et de cordialité que l’Eglise redécouvre sa phobie archaïque et maladive de voir compromise la solidité monolithique du christianisme.
Ce phénomène, qui se généralise sur toute la péninsule, trouve un grand encouragement dans l’influence contagieuse d’une nouvelle poussée d’antijudaïsme virulent venant d’outre-Pyrénées. Nous sommes en pleine époque des croisades. Les souverains français ont été les promoteurs et organisateurs de la première, ayant été les premiers à répondre à l’appel du Pape Urbain II, lui-même français, depuis Clermont en France. C’est là que le ferment antijuif a trouvé une nouvelle vigueur, de là que sont parties les premières hordes sauvages conduites par des religieux, et les expéditions suivantes dirigées par des princes français de haute lignée.
A elle seule, l’idée de croisade suffit pour ressusciter la terrible et archaïque accusation de « déicide » dont le peuple juif demeure, vis-à-vis de tous chrétien, globalement et éternellement coupable. Le courant régénéré de haine, qui revient au premier plan de la vie quotidienne du pays, est vigoureusement entretenu par l’alternance de succès et de revers que les croisés connaissent en Terre-Sainte et dans les régions limitrophes. Il ne faut pas, dès lors, s’étonner qu’une flambée de violence aintijuive se développe sur toute l’Europe, et que le Juif devienne, à tout moment, le bouc émissaire de choix puisque, étant sur place et sans défense, il est l’ennemi à abattre de suite faute, pour les absents de la croisade, de pouvoir combattre les infidèles musulmans en Palestine.
Bien que, en raison des guerres de reconquête de leur territoire, la participation des Espagnols aux croisades fut quasiment nulle, les échos de leurs péripéties ne pouvaient guère laisser le clergé ibérique indifférent. La transmission depuis la France de toute nouvelle flambée d’antijudaïsme trouve un terrain fertile de propagation dans la péninsule.
Comme aux premiers siècles, on assiste à des sermons et homélies dans toutes les églises, évoquant dans les termes les plus fallacieux et injuriants les scènes de la passion, pour mieux attiser le fanatisme primaire de la majorité des fidèles. Un des principaux initiateurs de ce nouveau courant fut Raymondo de Penafuerte, moine dominicain, confesseur du roi Jaime 1er d’Aragon, et favori du Pape Gregoire IX. Premier instigateur des lois antijuives de ce souverain en 1228, il déploya des efforts tenaces pour limiter ou éliminer l’influence juive dans tous les secteurs de la société, par des restrictions draconiennes dans toutes les activités. Par le biais de ces mesures, il lançait une vaste campagne de conversion, renforcée par l’intoxication des masses chrétiennes ignorantes, par la création d’écoles spéciales d’initiation des Juifs au christianisme, et enfin par la diffusion d’une abondante littérature vulgarisée de diffamation de la culture et des mœurs juives.
Ce même moine fut l’incitateur et le principal animateur, à Barcelone en 1263, de la fameuse disputation sur le messianisme, ainsi que de l’accusation portée, devant le tribunal de cette ville, contre l’éminent théologien et talmudiste Nahmaniddes en 1265, d’avoir blasphémé le christianisme et ses écritures. Cependant, puisque la liberté totale d’expression avait été personnellement garantie par le roi, Nahmaniddes fut acquitté, mais, sur demande pressante de l’évêque, expulsé du pays aussitôt après.
Cet incident retentissant ouvrait pour l’épiscopat espagnol une nouvelle étape dans sa campagne de harcèlement contre les Juifs ; en cela, il trouvait outre-Pyrénées de nombreux exemples à suivre. Inspiré par Louis IX de France, le roi Jaime 1er d’Aragon proclamait l’annulation des dettes importantes qu’il avait contractées auprès des financiers juifs pour alimenter ses guerres de libération contre les Maures.
Par sa bulle « Turbato corde », le pape Clément IV donnait pouvoir à l’Inquisition de s’ingérer dans toutes questions touchant les communautés juives en espionnant à la suite de délations, de poursuivre ceux de leurs membres soupçonnés d’entraver la conversion de coreligionnaires, de les obliger à assister les dimanches à des sermons d’initiation les poussant à la conversion.
Contraste significatif pendant cette période de reconquête et de redressement du pays : la réticence des souverains à appuyer l’épiscopat à fond dans sa campagne de conversion. Principale raison : vers la fin du 13ème siècle, la contribution des Juifs au trésor du royaume de Castille représentait en moyenne 22% du total national ; en outre, les financiers juifs étaient seuls capables d’assembler les sommes considérables que le roi était fréquemment amené à emprunter pour combattre les Maures.
Cependant, la situation variait d’Etat à Etat. Ainsi, alors qu’en Castille le roi considérait que les problèmes de la minorité juive étaient directement de son ressort exclusif, et de ce fait ses sujets juifs étaient placés sous sa protection contre les abus du clergé, en Aragon, par contre, le souverain leur reconnaissait le droit à sa protection, mais dans les limites acceptées par les autorités ecclésiastiques. Autrement dit, les Juifs ne pouvaient compter sur leur sécurité que dans les limites des dispositions de l’épiscopat à leur égard. De là à les rendre tributaires de prébendes plantureuses en faveur des prélats (et on sait historiquement combien ils en étaient voraces) il n’y avait qu’un pas, qu’ils n’hésitaient pas à franchir à toute occasion.
Ceci donnait lieu à des attitudes versatiles et à des changements imprévisibles. Lorsque, au début du 14ème siècle, l’Inquisition voulut, suivant les directives du pape, intervenir à fond dans les questions juives, elle en fut empêchée par le roi Jaime II d’Aragon, qui refusa tout appui aux efforts de conversion forcée, en déclarant que la présence des Juifs dans son royaume était une affaire d’Etat, nullement du ressort du clergé. En 1320, le même souverain réprimait énergiquement le déferlement des Pastoureaux venant de France dans le but principal de piller et massacrer des Juifs. En même temps, il permettait la libre entrée dans son territoire de nombreux Juifs expulsés de France ou fuyant les persécutions.
Cette bienveillance ne fut pas suivie par les successeurs du roi d’Aragon. Lorsque des épidémies de peste ravagèrent une grande partie de l’Europe au milieu du 14ème siècle, les Juifs de Castille furent protégés par le roi contre les menées de la population fanatisée par moines qui répandirent le bruit les calomniant d’avoir empoisonné les puits ; les sermons dans les églises ne cessaient de répéter cette calomnie. Par contre en Aragon, les Juifs furent exposés sans défense à la fureur populaire qui dégénéra en véritable génocide ; presque tous furent massacrés à Saragosse, à Barcelone et dans d’autres villes de Catalogne.
La grande détérioration que connurent les juiveries d’Aragon se propagea bientôt en Castille aussi. Les souverains des deux Etats n’avaient plus de grands soucis financiers depuis l’expulsion des Maures d’une grande partie de l’Espagne. La prospérité étant désormais solidement rétablie dans toute la péninsule, l’Eglise pouvait, sans obstacles ni ménagement, reprendre sa lutte ouverte contre les Juifs, en lançant une nouvelle campagne dans deux directions sous un mot d’ordre qui deviendra un leitmotiv pendant des siècles : la « limpienza de sangre ».
Désormais, obligation était faite à tous les chrétiens, avec l’approbation tacite des souverains, de contribuer à la libération du pays de la présence de Juifs, en même temps, d’aider le clergé à sévir avec ténacité contre les conversos soupçonnés de persévérer dans la pratique clandestine du judaïsme.
L’esprit missionnaire dans cette nouvelle lutte trouvait une faveur inattendue parmi ceux des conversos déterminés à abandonner irréversiblement tous liens avec leur ancienne religion, et à s’attacher avec zèle à pratiquer la nouvelle. Parmi eux, les Juifs trouvaient des ennemis redoutables, et l’épiscopat y formait ses militants les plus fanatiques et efficaces. De toute évidence, ces nouveaux chrétiens, grâce à leur parfaite connaissance des mœurs et des traditions juives , étaient le mieux à même de surveiller les autres nouveaux convertis et détecter parmi eux le moindre indice donnant matière à suspicion.
Par cet espionnage, les faux pratiquants étaient dénoncés, souvent contre récompense, et traduits devant des tribunaux. L’accusation qui en résultait, souvent sans fondement sérieux, était d’une extrême gravité. En effet, pour l’Eglise, un Juif baptisé – de gré ou de force – demeurait irrévocablement chrétien. Par conséquent, sa pratique clandestine de son ancienne foi équivalait à un acte d’hérésie, crime passible de la peine de mort.
Devant l’indifférence apparente, voire parfois l’assentiment ouvert des souverains, l’épiscopat pouvait, en cette fin du 14ème siècle, tout mettre en œuvre pour agir sans désemparer vers une solution radicale du problème juif, d’autant plus que l’ancienne aversion de la papauté à la conversion forcée était bel et bien ignorée, et que les rares appels de Rome restaient lettre morte. Par ailleurs, considérant qu’il s’agissait d’un problème national intérieur, il ne restait aucun scrupule pour freiner l’ambition de domination de l’épiscopat en place.
Pour le judaïsme espagnol, intimement intégré à la vie de toute la population depuis tant de siècles, l’atmosphère s’altérait brusquement et laissait présager des développements dramatiques graves. En 1378, Fernand Martinez, archidiacre d’Ecija en Castille, par des sermons et des harangues publiques d’une virulence extrême, entamait une campagne de dénigrement contre les « exploiteurs juifs », en dénonçant le danger que constituait leur présence pour l’intégrité du christianisme espagnol. Ne craignant plus de contrarier le roi, il demandait des mesures radicales pour libérer le pays de leur présence, en commençant par la destruction des synagogues.
Le signal était ainsi donné. A la faveur de la succession du roi Juan Ier par son héritier mineur, incapable d’assumer les responsabilités de l’Etat, des émeutes éclataient à Séville en juin 1391. Tout le quartier juif était mis à feu et à sang. Les seules échappatoires au massacre étaient le baptême ou la fuite avec abandon de tous les biens. Les hommes qui résistaient subissaient le martyre ; les femmes et les enfants étaient vendus comme esclaves.
L’exemple de Séville se propageait comme une traînée de poudre à travers toute la Castille. Faute de la moindre réaction de la monarchie, le clergé était maître de la situation et donnait libre cours à sa fureur meurtrière, incitant partout la population chrétienne à détruire les synagogues, à piller et saccager toutes les propriétés juives. En quelque semaines, des communautés centenaires célèbres dans toutes les grandes villes étaient entièrement détruites ; beaucoup de leurs membres qui n’acceptèrent pas le baptême furent massacrés.
Cette année 1391 en Espagne restera dans l’histoire comme une des plus meurtrières que le judaïsme connut au Moyen Age. Le nombre de victimes est incalculable, faute de statistiques et d’annales précises, l’épiscopat s’étant empressé de faire disparaître tous documents ou indications permettant de l’établir, ayant pris conscience, tardivement, de la monstruosité de ses fautes. Beaucoup d’historiens sont unanimes sur une estimation à plusieurs milliers le nombre de personnes massacrées, alors que celui des convertis sous la menace de mort se chiffrait à peu près à autant.
De ces péripéties tragiques, on peut tirer une constatation importante. Contrairement aux allégations d’historiens « bien pensants » soucieux de blanchir leur « sainte-mère l’Eglise » de ses ignominies criminelles, ces persécutions n’étaient pas la conséquence d’animosités populaires spontanées, dégénérant en émeutes incontrôlables.
Les attaques aux communautés juives, se produisant presque simultanément dans tout le pays, étaient bel et bien préméditées, organisées et dirigées par le clergé. Il suffisait à chaque Juif d’accepter l’eau du baptême pour échapper au pillage et au massacre.
Presque nulle part il n’y eut tentative royale de freiner cette folie meurtrière. Contrairement à l’ambivalence qui avait caractérisé souvent des mouvements semblables auparavant, il y avait cette fois-ci une entente tacite complète entre le pouvoir civil et l’épiscopat. Les souverains intervenaient une fois les massacres terminés, dans le but évident de partager le butin avec le clergé, en s’appropriant des biens ayant appartenu aux victimes, tandis que les autorités cléricales accaparaient les synagogues non détruites – aussitôt transformées en églises – et faisaient main basse sur tous objets du culte et biens communautaires, qui allaient enrichir leur trésor déjà immense. Quant à la bourgeoisie chrétienne, elle trouvait sa part de butin dans les entreprises et activités abandonnées par la disparition des victimes.
Une exception à cette hécatombe fut celle de Saragosse, capitale du royaume d’Aragon où, par sa présence, le roi voulut et put freiner les incitations du clergé à la violence, et les excès meurtriers des masses populaires fanatisées par les moines.
Lorsque finalement la paix fut rétablie, il y eut dans toutes les villes une opposition farouche du clergé et de la bourgeoisie à la reconstruction par les Juifs réfugiés dans les campagnes des communautés détruites, car le mot d’ordre était donné par l’épiscopat d’éviter toute nouvelle coexistence entre chrétiens et Juifs, sous la consigne sacro-sainte de « limpienza de sangre ».
Malgré cette levée de boucliers, et suite à un concours de circonstances, le début du 15ème siècle est marqué par un apaisement presque général. Le pontificat de Rome traverse une crise très grave, suscité par la corruption scandaleuse et les rivalités entre factions ambitieuses du pouvoir papal, qui se combattent par un échange burlesque d’anathèmes et d’excommunications, et qui élisent parfois trois papes à la fois. C’est ce qui fait que la hiérarchie ecclésiastique espagnole se trouve profondément ébranlée et visiblement découragée par la honte qui entoure la cour pontificale, relâche temporairement la lutte, à la fois contre les Juifs et les conversos.
Les souverains des deux principaux royaumes, Alphonse V d’Aragon et Jean II de Castille sont peu enclins à poursuivre ce qu’ils considèrent une œuvre de désintégration des ressources économiques vitales, ayant pour conséquence directe un sérieux appauvrissement des finances publiques. Ils n’hésitent pas à suspendre ou à abroger les mesures antijuives prises par leurs prédécesseurs sur instigations de l’épiscopat.
Au cours de quelques décades, dans les deux royaumes, les Juifs connaissent un peu de répit. Néanmoins, le déclin subi en Aragon s’avère irréparable. Deux grandes communautés – celle de Barcelone et de Valence – ont entièrement disparu ; celle de Saragosse est largement mutilée malgré la protection royale dont elle avait bénéficié au cours des émeutes. Seulement dans les petites villes et dans les campagnes les Juifs ont pu subsister à la terreur de 1391.
La situation est moins dramatique en Castille. Là, les communautés rurales sont plus nombreuses. Pendant la vague des persécutions dans les grandes villes, elles ont servi de refuge à de nombreuses victimes échappant ainsi à, la fougue meurtrière des moines. C’est grâce à cela que, pendant la période d’apaisement, beaucoup de réfugiés peuvent trouver leurs foyers et œuvrer à la reconstruction des communautés dévastées. Le régime de tolérance instauré par le roi Juan II, qui fait la sourde oreille aux pressions de l’épiscopat, leur laisse espérer le retour à une situation supportable.
Ce sage monarque pousse sa bienveillance jusqu’à admettre dans son entourage des conseillers et des courtiers juifs, notamment l’éminent Abraham Benveniste de Soria, qui aura l’insigne honneur de le servir comme trésorier, et qu’il nommera « rab de la corte » (grand rabbin du royaume). Sous la conduite éclairée de ce serviteur intègre, le judaïsme castillan retrouve un peu de son faste passé, par la construction de structures communautaires, de synagogues et d’écoles.
En marge de cette évolution, il y a une ombre préoccupante : le problème des marranes, qui devient de plus en plus épineux, et compromet gravement la coexistence déjà précaire entre chrétiens et Juifs. De toute évidence, nombre parmi les nouveaux chrétiens ayant abjuré contre leur gré sous la terreur de 1391, continue la pratique clandestine du judaïsme. Cette situation est intolérable pour l’épiscopat. Par ailleurs, pour la plupart des chrétiens de souche, devant ce simulacre de conversion, la suspicion s’accentue jusqu’à leur faire dresser une barrière raciale entre eux et les marranes.
Tenus à l’écart autant par les chrétiens que par les Juifs, les conversos deviennent une véritable caste de parias, indésirable partout. L’intolérance à leur égard atteint son paroxysme lorsque les autorités civiles dans plusieurs villes décident leur exclusion de toutes charges publiques. Paradoxalement, cette mesure, comme tant d’autres, va à l’encontre du but poursuivi par l’Église, car elle décourage toute nouvelle conversion. Si d’une part la cour reste tolérante envers les Juifs, sous un statut qui leur paraît acceptable quoique discriminatoire, elle prête une oreille attentive aux cris d’alarme de l’épiscopat contre ce qu’il considère comme une gangrène de plus en plus menaçante pour « la limpienza de sangre », leitmotiv lancinant de sa ferveur fanatique.
C’est par le biais de cette situation, devenue incontournable, que l’Église espagnole allait bientôt trouver matière à relancer sa campagne, autant contre les marranes que contre les Juifs, étant cette fois-ci bien déterminée à extirper toute présence juive du pays, par des moyens radicaux et irréversibles.
Deux événements importants plaçaient l’Espagne à un tournant décisif de son histoire.
En 1469, Ferdinand, héritier du trône d’Aragon, épousait Isabelle, héritière de Castille. Aussitôt montés sur les trônes respectifs, ils décidèrent de réunir les deux royaumes en un seul en 1479. Ceci avait le double avantage de donner à l’Espagne unifiée la stature d’une grande puissance en Europe, et, à l’intérieur, de consolider le redressement économique et militaire du pays, par la démolition des derniers bastions musulmans en Andalousie, culminant en la chute de Grenade le 2 janvier 1492.
Au début de leur règne, Ferdinand et Isabelle, par égard à leurs conseillers et administrateurs juifs, à qui ils devaient largement les puissants moyens de financer leur campagne contre les Maures, ne portèrent aucun changement à leur attitude envers leurs communautés. Aux pressions de l’épiscopat, ils réagissaient en avançant leur souci primordial de libérer le pays de toute occupation étrangère. Cependant, une fois l’ennemi définitivement chassé, ils pouvaient plus, à la longue, rester indifférents aux exhortations contre les dangers que présentaient les conversos judaïsants à la « limpienza de sangre » et à l’unité nationale.
C’est ce qui les décida à demander au Pape Sixte IV l’autorisation d’instaurer l’Inquisition dans toute la péninsule ; cela leur fut consenti aussitôt par une bulle en 1478. Par une longue tradition consolidée ailleurs, l’Inquisition était le domaine exclusif de l’ordre des Dominicains, qui avaient la vocation de l’antijudaïsme le plus fanatique et virulent. Ainsi, en septembre 1480, deux Dominicains étaient nommés inquisiteurs pour la Castille, et commençaient aussitôt à organiser leur activité à Séville. Peu après, d’autres inquisiteurs étaient désignés pour toutes les autres grandes villes dans toute l’Espagne.
Il apparut dès le début que le zèle et la haine aveugle amenaient les inquisiteurs à exercer un pouvoir tyrannique. Sous l’effet de dénonciations souvent fallacieuses et de faux témoignages, ils emprisonnaient les victimes dans les cachots les plus sordides. Ensuite, manquant de preuves, ils les soumettaient à des interrogatoires longs et insidieux. Faute de réussir à extorquer des aveux, ils leur faisaient subir les tortures les plus cruelles. Ceux qui n’y succombaient pas étaient condamnés à la confiscation de leurs biens, ou à de longues années de cachot dans des souterrains pestilentiels ; souvent, si les délations étaient nombreuses, les victimes finissaient au bûcher.
Malgré ces excès, l’épiscopat trouvait l’action inquisitoriale trop lente et peu efficace à son goût, et redoutait de ne jamais atteindre le but qu’il s’était fixé. Progressivement, les souverains se ralliaient à leurs vues sur la nécessité de recourir à des moyens plus expéditifs. Passant outre aux injonctions du pape à la modération, ils nommaient, en octobre 1483, Tomas de Torquemada, confesseur de la reine, descendant de conversos, grand inquisiteur de tout le royaume unifié, avec mission de sévir contre les marranes avec la plus extrême rigueur et sans le moindre scrupule, muni de pouvoirs absolus de procédure et d’exécution.
En quelques mois, Torquemada installait son propre conseil suprême, ainsi que quatorze tribunaux dans les grandes villes. Entre 1481 et 1488, l’Inquisition prononça plus de treize mille condamnations à des peins sévères, dont plus de deux mille au bûcher. Les longues procédures qui avaient précédées étaient aggravées de séances de torture corporelle les plus élaborées et atroces, pour extorquer aux accusés la confession d’actes qu’ils n’avaient pas commis ; nombreuses de ces victimes expirèrent sous la torture. Malgré la gravité de l’action inquisitoriale et la terreur qu’elle répandait parmi les nouveaux chrétiens et leurs descendants, Torquemada trouvait que cela était insuffisant pour percer à fond ce qu’il considérait l’abcès qui minait le catholicisme en Espagne. Pour lui, tant qu’il y avait des Juifs dans le pays, les conversos, dont le nombre s’était considérablement accru au cours des massacres de 1391, continueraient à subir leur influence, à pratiquer clandestinement leur ancienne foi, et à contaminer l’intégrité raciale de la population chrétienne, rendant ainsi illusoire la campagne séculaire pour la « limpienza de sangre ».
C’est ce qui l’amenait à conclure sur la nécessité impérative d’une solution radicale : le bannissement total et définitif de tous les Juifs refusant le baptême. Se prévalant de l’autorité morale et tutélaire qu’il imposait sous la reine Isabelle, Torquemada accentua la pression pour persuader les souverains à adopter cette mesure drastique. Il se faisait fort de pouvoir ensuite, par l’isolement des conversos, agir sur eux avec plus d’énergie, au besoin avec une terreur plus poussée, jusqu’à parvenir à les intégrer effectivement et sans bavures dans le giron de l’Église.
Deux incidents allaient lui donner prétexte pour actualiser ce nouveau dessein.
La célèbre affaire de meurtre rituel du Santo Nino à la Guardia avait enflammé les esprits contre les Juifs dans tout le pays. En même temps, les bruits courraient d’une tentative par des Juifs de Valencia de crucifier un enfant chrétien ; cette calomnie devait se perpétuer par un pamphlet du moine Francisco de Torrejoncillo intitulé « Centinela contra judios ». Le ressentiment développé par ces deux événements donnait matière à Torquemada pour forcer la décision des monarques.
Indignés par ce qu’ils considéraient des crimes odieux et inexpiables, dont l’accusation, du reste, avait des précédents qui accablaient les Juifs depuis des siècles, le roi et la reine donnaient ordre de rédiger un édit mettant tous les Juifs du royaume en demeure de choisir entre le baptême et l’expulsion.
La nouvelle de cette mesure d’une portée sans précédent par le nombre de personnes visées s’étant répandue dans toute l’Espagne, une délégation de dignitaires et de rabbins se rendit à la cour pour plaider contre son adoption. Par des témoignages irréfutables, ils démontraient que leurs ancêtres ne pouvaient avoir joué aucun rôle dans la crucifixion de Jésus, puisqu’ils étaient déjà installés en péninsule Ibérique bien avant cette époque. Ils évoquaient les services éminents rendus à tous les princes espagnols, par eux-mêmes et par leurs prédécesseurs, soit dans l’administration publique comme pour financement des guerres contre les occupants maures. Pour montrer une fois de plus leur attachement à la couronne, ils offraient une contribution extraordinaire de trois cent mille ducats en or, pour aider au redressement de l’économie et des finances, affaiblies par les dernières guerres.
A ce point, Torquemada, craignant le fléchissement des souverains, entrait dans la salle du trône. Jetant son crucifix à leurs pieds, il s’écriait : « Judas vendit notre seigneur pour trente deniers, et vos majestés veulent le vendre pour trois cent mille. Le voici, prenez-le ! ».
L’édit d’expulsion fut signé le 31 mars 1492 et promulgué un mois après. Il donnait à tous les Juifs trois mois pour choisir entre la conversion, sous engagement écrit d’irrévocabilité, et le départ définitif.
Pour conserver leur situation et leurs biens, nombre parmi eux acceptèrent le baptême, avec l’espoir et dans l’attente d’un apaisement des esprits leur permettant de revenir au judaïsme ; de nombreux précédents les y incitaient. En grande majorité, les autres, abandonnant leur foyer et toutes autres possessions, prenaient la voie de l’exil. Plusieurs parmi eux emportaient la clef de leur habitation, dans le vague espoir d’un retour qui hélas !, illusoire.
Les annales des historiens divergent sur le nombre des expulsés. André Bernaldès, prêtre et historien, comptait trente six mille familles, soit environ deux cent mille âmes. Zurita, autre historien de renom, les estimait à environ le double. Quant à Amador de los Rios, historien sérieux et digne de foi, il en comptait environ trois cent mille.
Cet exode, sans pareil depuis celui d’Égypte, ne terminait pas l’histoire du Judaïsme espagnol. Bien qu’isolés de tous contacts avec leurs anciens coreligionnaires, nombreux étaient les marranes ou leurs descendants qui persévéraient avec ténacité dans la pratique clandestine de leur ancienne foi. Avec acharnement et une obstination sans relâche, l’Inquisition, sous la poigne rigide de Torquemada, relaçait sa campagne d’incitation à la délation, imposant comme pieuse et obligatoire la dénonciation des apostats, même entre membres d’une famille.
En peu de temps, la terreur se répandait à nouveau parmi les conversos, qui craignaient d’être à tout moment traduits devant le tribunal de l’Inquisition. On vit ainsi des enfants dénoncer leurs propres parents, frères et sœurs, bien que sachant que cela risquait de les conduire au bûcher. En effet, dénoncés par leurs enfants sous le secret du confessionnal, et après de longues séances d’interrogatoire sous la torture, les victimes qui n’avouaient pas leur culpabilité, étaient condamnées à la peine capitale comme relaps ; elles étaient aussitôt exécutées en place publique, au cours d’une cérémonie autant solennelle que spectaculaire, dans le but évident d’impressionner les foules, et d’inciter les marranes hésitants à demander eux-mêmes le pardon devant les inquisiteurs. Ceux qui passaient immédiatement aux aveux en étaient quittes par la confiscation de leurs biens, et souvent par des peines d’emprisonnement.
Le problème des marranes demeurait ouvert en Espagne, en permanence, durant les trois siècles qui suivirent l’exode. Dans une certaine proportion, les conversions coercitives restaient illusoires, les victimes continuant la pratique du judaïsme en secret. Pendant cette longue période, la lutte contre les pseudo-chrétiens était poursuivie avec acharnement et cruauté, nombre de condamnés finissant en prison ou au bûcher.
De nombreux historiens, soucieux de blanchir l’Église et ses ignominies, se sont efforcés de minimiser l’action de l’Inquisition contre les marranes. Cette grande tâche dans sa longue histoire en général ignorée dans les annales, ou tout au plus citée superficiellement comme un fait divers banal et accidentel. Il en est ainsi de l’historien espagnol Rodrigo, connu comme un grand apologiste du Saint-Office ; il maintient que moins de quatre cent marranes furent exécutés en Espagne par l’Inquisition depuis son instauration en 1481 jusqu’à son abolition par le roi Joseph Bonaparte en 1808.
Cependant, un autre historien, également espagnol, José Amador de los Rios, unanimement respecté par l’honnêteté de ses récits, donne des chiffres édifiants des marranes jugés par les tribunaux de l’Inquisition jusqu’en 1525, c’est à dire avant l’application de mesures analogues contre les moriscos (conversos venant de l’islam).
Selon lui, en moins d’un demi-siècle, il y eut un total de 348.717 marranes jugés et condamnés pour judaïsation, dont 28.450 brûlés vifs, 16.520 brûlés en effigie et 303.847 réconciliés avec l’Église, c’est-à-dire réadmis dans son giron. En quoi consistait cette « réconciliation » ? En principe, aucun des accusés n’obtenait l’acquittement total, l’Inquisition étant considérée infaillible. La « clémence » de ce tribunal consentait la purgation des pêchés par un éventail de peines, dont la galère, la flagellation, l’autodafé (parade publique par un crieur proclamant la sentence), la pénitence en cachot. Comme allant de soi, chacune de ces peines était farcie d’une forte contribution pécuniaire au profit des coffres de l’Inquisition. Un condamné accusé une deuxième fois comme relaps, après une première réconciliation, finissait irrémédiablement au bûcher sans autre jugement.
En dehors de l’Espagne métropolitaine, l’Inquisition étendait sa croisade antijuive dans ses nombreuses possessions, aussi bien en Europe que dans le vaste Empire américain crée par la découverte de Christophe Colomb.
En Sicile, Torquemada désignait un inquisiteur en 1487. Toutefois, étant entré en conflit avec l’épiscopat local qui recommandait la modération, l’inquisition sicilienne n’entamait ses travaux qu’en 1511. Aussitôt, plusieurs conversos judaïsants étaient jugés et condamnés au bûcher. De nombreux autres suivaient jusqu’en 1516, lorsqu’une foule déchaînée par les excès du tribunal saccageait son siège, obligeant le juge inquisiteur Cervera à fuir en Espagne. Bien que ce dernier, après négociations, fut revenu muni des pleins pouvoirs, l’activité de l’Inquisition commença à régresser, beaucoup de marranes ayant émigré vers d’autres contrées sous des régimes cléments.
Dans les autres territoires sous hégémonie espagnole – Sardaigne, Malte, Naples, Milan, -pendant des périodes plus ou moins longues, l’Inquisition déploya une activité moins importante, à cause de son impact temporaire et la facilité pour les victimes potentielles d’échapper aux poursuites en se réfugiant en des endroits limitrophes.
Par contre, c’est dans les colonies d’outre-mer que la fureur inquisitoriale allait se déchaîner bien plus brutalement qu’en métropole, d’autant plus que, loin de la cour et de son influence modératrice, le clergé local était bien plus à l’aise pour appliquer les directives du grand maître à sa guise. Il pouvait ainsi mieux déployer son zèle, enrichir ses coffres par des exactions honteuses et viles, et s’acharner physiquement sans pitié contre les récalcitrants et les démunis.
En 1502, la cour d’Espagne et le pape prenaient des mesures interdisant l’entrée des colonies d’Amérique aux Juifs et aux musulmans. S’agissant de territoires vierges soumis à une tutelle ecclésiastique totale, le pape et les rois d’Espagne et du Portugal s’accordaient pour en faire un domaine exclusif de la chrétienté. Quant aux indigènes, la conversion forcée ne posait guère de problèmes ; au besoin, leur extermination était loin de susciter les scrupules des missionnaires et des gouvernants.
Partant de ces considérations, il restait une seule préoccupation majeure : la catholicité absolue des immigrants. Dès lors, une vigilance extrêmement rigoureuse s’imposait quant à l’identité des colons qui affluaient nombreux venant d’Europe. Pour assurer l’efficacité des restrictions, il était établi que les nouveaux immigrants devaient avoir une ascendance entièrement chrétienne remontant à au moins quatre générations, ce qui excluait, au départ, la plus grande partie des marranes. Malgré cette norme sévère et apparemment incontournable, de nombreux marranes parvenaient, moyennant dons plantureux, à se faire délivrer des faux certificats de baptême, pour eux et leurs ascendants, par leur paroisse, authentifiés par l’épiscopat de leur ressort.
En peu de temps, les conversos ou leurs descendants en nombre important s’établissaient dans les principales colonies. Sentant la supercherie, les Inquisitions coloniales les prenaient aussitôt en cible.
Par sa primauté dans le long processus de colonisation, le Mexique connut initialement la plus grande affluence de nouveaux chrétiens. A la faveur de délations, cela donnait lieu à un nombre important de procès, suivis de condamnations plus au moins graves dès 1528. La plupart des juges se distinguaient et rivalisaient entre eux par leur zèle, par la cruauté dans l’usage de la torture et par le choix et l’application des sanctions. Les excès furent tellement monstrueux que même des chrétiens en métropole en étaient saisis d’horreur.
L’action de l’Inquisition coloniale a laissé dans l’histoire des traces aussi indélébiles qu’en métropole, par certains exemples retentissants d’extrême cruauté et de barbarie. Parmi les milliers de procès de l’infâme tribunal, un des plus célèbres par sa férocité fut celui de Luiz de Carvajal, gouverneur d’une province, de sa mère et de ses cinq sœurs. Les supplices subis par ces martyres ne trouvent leur pareil même parmi les peuplades les plus archaïques et barbares.
Par ailleurs, l’Inquisition avait souvent recours à des procédés vils pour lui permettre l’ouverture de nouveaux dossiers. Ainsi par exemple, en 1642, une enfant – Gabriel de Granada- ,était kidnappé et forcé, sous la torture, à dénoncer comme judaïsantes plus de quatre-vingt personnes, dont tous les membres de sa famille ; par de telles manœuvres abjectes, l’Inquisition parvenait à saisir un énorme butin pour son trésor, et à envoyer au bûcher de nombreux condamnés.
Il serait bien long et fastidieux par la similitude entre eux et la monotonie des procès, de raconter dans les détails toute l’ignominie du clergé catholique espagnol au cours de ses campagnes contre les marranes. Qu’il suffise de retenir que rares furent les conversos et leurs descendants qui échappèrent à ses griffes, aussi bien en Espagne, dans ses possessions européennes, aux Iles Canaries, aux Philippines, au Mexique, en Nouvelle-Grenade (actuelle Colombie), au Guatemala, au Pérou et ailleurs.
Hormis le génocide hitlérien, ce fut, par les divers aspects de sa cruauté, le crime collectif plus méthodique et le plus abject perpétré contre un groupe ethnique, mais – particularité aggravante – sous couvert de la marque de la sainteté, au nom d’un homme déifié appelé Jésus.
Léon Alhadeff
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