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La vie d’une famille juive à travers les siècles, les Menir de Tudela (Navarre) et les autres lieux

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La vie d’une famille juive à travers les siècles, les Menir de Tudela (Navarre) et les autres lieux


Béatrice Leroy

Une seule famille peut-elle refléter toutes les facettes de la belle et longue histoire des Juifs sépharades ?
Dans chaque famille juive s’élabore une « légende des siècles », qui est bien l’Histoire du Peuple, gardée pieusement et embellie à chaque génération ; la mémoire des anciens est précieuse, l’historien doit apprendre à s’y réferer autant qu’aux documents d’archives.
La famille Menir est servie par elle comme par les chartes originales de Tudela, de Saragosse, de Ségovie, de Lisbonne. A la suivre dans ses pérégrinations et dans ses résidences de longue durée, on peut observer bien des aspects de la grande famille des Juifs de la Méditerranée.

Tudela
A l’aube, aux XIIè et XIIIè siècles, voici tout d’abord, et pour longtemps, les Menir de Tudela.
Tout le judaïsme navarrais se lirait volontiers dans ce premier chapitre de leur longue histoire. Tudela est une ville de la vallée de l’Ebre, entre Logrono (Castille) et Saragosse (Aragon), dans le royaume de Navarre qui, très réduit mais très souverain, tient en pleine indépendance les deux versants du col de Roncevaux, quelques collines du bassin de l’Adour (vers Labastide-Clairence), la châtellenie de Saint-Jean-pied-de-Port, les Pyrénées occidentales et les larges plateaux du bassin de l’Ebre.
Sa capitale est Pampelune, ses rois sont les Sanches jusqu’en 1234, la dynastie originale, puis leurs descendants, selon les alliances matrimoniales et les héritages, les comtes de Champagne, les rois de France, les comtes d’Evreux, les Foix-Béarn-d’Albret à la fin jusqu’en 1512. Ce sont des rois de dynasties françaises du XIIIè au XVIè siècle, qui gouvernent un pays ibérique et se soumettent à ses coutumes (les Fueros).
Dans ce royaume, comme dans toute l’Espagne, vivent des Juifs, à Tudela surtout, à Pampelune la capitale, et à Estella, Olite, Sanguëssa ou dans de très petites agglomérations.
Les Juifs sont en Espagne (Sefarad » en hébreu) depuis l4antiquité romaine et plus encore depuis la domination arabe qui depuis le VIIIè siècle, a couvert les trois-quarts de la péninsule, peu à peu reconquise par les souverains chrétiens à partir de leurs refuges du Nord.
Au XIIè siècle, on connaît à Tudela un Josef ben Menir, puis un Mosse. Le nom est andalou ; les communautés (les « Aljamas ») du Nord de Sefarad se sont en effet massivement peuplées de Juifs du Sud, au moment des persécutions des Almoravides (Xiè s.) et des Almohades (XIIè s.).
Désormais, il y a toujours à Tudela de très nombreux Josef, Jeuda, Abraham, Mosse , Bueno, Shem Tov, ou Samuel ben Menir. Comme la plupart de leurs coreligionnaires de Sefarad, ils bénéficient des lois de protection et d’accueil que donnent les rois espagnols à leurs Juifs, ils sont propriétaires fonciers, ont leurs vignes, possèdent leurs maisons, sont artisans, et sont naturellement prêteurs à toutes les sociétés environnantes. Ils ne portent sans doute pas de rouelle, ont toute liberté religieuse et intellectuelle, et ne sont pas contraints à la résidence dans un quartier obligatoire (la « Juderia ») avant des lois du XVè s., qui sont d’ailleurs prises en Navarre plus tard qu’en Castille.

Navarre
Les Juifs séfarades sont souvent proches des rois, leurs fournisseurs et leurs trésoriers ; enfin la production intellectuelle des rabbins peut être remarquable. Les Menir emplissent la plupart des professions évoquées ? Vers 1330-1340, le rabbin Itzhak ben Menir, disciple de Salomon ben Adret de la Couronne d’Aragon, rédige un commentaire sur le trîté « Berakhot » du Talmud, le « Beerot Itzhak ».
Une génération après, Josef ben Menir, ami et correspondant d’Ithak ben Sheshet « Barfat » de Saragosse, quitte Tudela en 1391 (une année d’antijudaïsme violent et de conversions forcées en Castille et en Aragon), va quelques mois à Valence mais dont il doit également partir, et se réfugie au Maghreb, comme Sheshet.
Ce dernier dirige la communauté d’Alger ; Josef ben Menir va à Constantine, où il est vite surnommé « le Hassid ». Sa tombe fut le lieu d’un pélérinage jusqu’à l’époque contemporaine.
Plusieurs Menir, attirés par d’autres centres économiques ou intellectuels, vivent alors hors de la Navarre. Au XIVè siècle, Mosse est médecin à Perpignan, Josef est médecin en Sicile (le Roussillon et la Sicile sont alors dans la Couronne d’Aragon), une branche de la famille est à Saragosse et à Borja (entre Tudela et Saragosse), une autre à Burgos, à Ségovie (au milieu du Xvè siècle, Mosse est fermier des impositions « Arrendador », de la cité) et dans les alentours.
La gloire nationale – et internationale ? – est atteinte au Portugal avec don Jeuda ben Menir, Grand Rabbin du royaume de 1373 à 1383, fermier général des impositions et Trésorier du royaume.
Il a en mains toutes les finances de l’État comme toute la vie des communautés du Portugal ; il demeure en correspondance avec le roi de Navarre, certainement très heureux d’avoir cet informateur sur le Portugal, par-delà les frontières et les souverains.
D’autant plus que les rois de Navarre se font fournir par les Menir de Tudela, comme par leurs amis et collatéraux les Benveniste, Del Gabbay, ben Abbas, Amarillo,…
Le rabbin don Jeuda fonde une synagogue à Porto ; la plaque de la dédicace se trouve toujours au Musée archéologique de Lisbonne. A la suite d’un renversement dynastique en 1385, Jeuda ben Menir se replie en Castille et y continue sa carrière, moins glorieuse qu’à la cour du roi du Portugal cependant.

Espagne
Mais vient le temps des difficultés religieuses et sociales pour les Juifs d’Espagne.
Déjà en 1391, Josef, qui a lié son destin à celui de Sheshet, a dû s’exiler à Constantine. Les graves émois anti-juifs provoquent des conversions, le plus souvent forcées, donc un crypto judaïsme de la part « Conversos » hâtivement baptisés ; contre eux, dits hérétiques puisqu’ils sont officiellement chrétiens, est organisée en 1478 l’Inquisition par les Rois catholiques.
En 1483, le frère Tomas de Torquemada est Inquisiteur Général des Couronnes de Castille et d’Aragon. Comme on dit et on sait que les Conversos sont entraînés à « judaïser » par les Juifs qui étaient encore librement présents dans les pays espagnols, les Rois catholiques victorieux en 1492 des derniers Maures de Grenade, décident d’expulser les Juifs de leurs royaumes.
L’édit du 31 mars 1492 doit être rendu effectif le 31 juillet 1492 (le 9 de Av, la célébration du deuil du Temple, a été choisi par les Juifs de Castille).
Les Juifs doivent se convertir ou s’exiler. C’est ainsi qu’après 1492, à la faveur d’un procès de l’Inquisition, on découvre à Cuellar (entre Valladolid et Ségovie) une communauté convertie et crypto judaïsante presque tout entière ; Mosse et Samuel ben Menir y ont pris les noms de Francisco Sanchez de la Cueva, (le parrain est le seigneur de la localité, Beltran de la Cueva, duc d’Albuquerque) et Luis « el Negro ». En Navarre, royaume toujours indépendant – comme au Portugal – l’édit des Rois Catholiques n’a pas été suivi.
Mais les Juifs convertis de Saragosse viennent facilement à Tudela, où, avec leurs frères toujours Juifs, ils judaïsent tant qu’ils veulent, de même que le font les Conversos de Castille occidentale, qui gardent des liens avec les communautés portugaises.
Sous la pression des Rois Catholiques, le roi Manuel de Portugal en 1497 expulse ses Juifs (ou plutôt les fait tous baptiser et les garde) ; à leur tour, les souverains de Navarre, Catherine et Jean d’Albret, expulsent leurs Juifs, selon les normes de l’édit de 1492. Cela n’empêchera pas l’invasion et la conquête du royaume de Navarre par les armées espagnoles en 1512. La plupart des Juifs de Navarre se convertissent en 1498, car les routes d’exil leur sont fermées en Aragon, ou en France (où ils ne peuvent se réinstaller qu’à partir de 1550).
De nombreux Menir se trouvaient encore à Tudela à cette date. Par la suite, on perd leur trace. Quel nom, de quel parrain ont-ils pris, s’il se sont convertis ; sont-ils restés sur place au XVIè siècle, ou ont-ils traversé les Pyrénées vers Labastide-Clairence, Bayonne, comme tant de leurs coreligionnaires, ou vers Bordeaux, Anvers, Amsterdam, ou bien se sont-ils embarqués pour l’Orient ?

Méditerranée
Car on retrouve la famille en Méditerranée ; les Menir de Saragosse ou de Borja, ou de Perpignan ou de Palerme, ou même ceux de Tudela, ont voulu, dès ces années dramatiques ou dans le courant du XVIè siècle lorsque l’Inquisition pourchassait les « Nouveaux Chrétiens » mal convertis, s’installer dans l’orient méditerranéen où dans l’Empire Ottoman le judaïsme était librement pratiqué sous le traditionnel « Pacte d’Omar », comme naguère en Andalousie, le statut des Dhimmis en pays d’Islam.
Désormais on connaît quelques Menir, jusque là répertoriés dans les archives espagnoles, grâce à des livres rares imprimés au XVIè siècle, et conservés à Jérusalem, à Londres au British Museum, à Oxford, à la Bodleian Library. Vers 1560 en effet, Shem Tov ben Menir est imprimeur à Istambul, comme beaucoup de réfugiés séfarades qui, en 1492, ont fait connaître l’imprimerie dans l’Empire Ottoman, qui ne pratiquait jusque là que la calligraphie manuscrite.
Shem Tov, qui a sa presse sur le Bosphore, dans la protection de Josef Nassi et de Gracia Mendes (les gloires séfarades d’Istambul au temps des grands sultans), édite en « princeps » la « Lettre sur la résurrection des morts » de Maïmonide.
Vers 1590, l’un de ses parents, Mosse ben Menir, est également éditeur à Venise, le très grand centre rayonnant de l’imprimerie méditerranéenne ; il est plus exactement correcteur d’imprimerie chez Zanetti et Presigno (les Juifs n’ont pas le droit d’ouvrir leur propre presse dans Venise) et édite les « Asharots », un hymne pour la Pentecôte en 613 strophes, de Itzhak ben Reuben al Barceloni, un auteur espagnol du XIè siècle. Les deux Menir aux destins parallèles, d’Istambul et de Venise, demeurent fidèles au patrimoine séfarade. L’est également un autre Mosse ben Menir, maître de la Yeshiva de la localité d’Ein-Zeitoun au nord de Safed. Disciple du célèbre Josef Caro (né en Espagne et exilé en 1492, Talmudiste, auteur fécond en Afrique du Nord, dans les villes balkaniques et à Safed), il écrit le Seder ha-Yom », l’Ordre du Jour ou l’Emploi du temps, qu’il fait éditer en 1599… à Venise chez Zanetti et Presigno !
Les Menir se trouvent donc depuis le XVIè siècle en méditerranée Orientale, et même dans les premières colonies de Terre Sainte, qui en effet vivent grâce aux séfarades aux XVIè et XVIIè siècles. Le sultan Selim II et Josef Nassi y avaient organisé un premier établissement, à Tibériade et à Safed.
C’est d’ailleurs dans cette localité de Haute Galilée que s’expriment les cabalistes, en général d’origine séfarades, Louria, Rubeni, Molho, puis Sabbetaï Svi au XVIIè siècle. Mais l’historien perd un peu de vue les Menir en ces siècles, car ils sont plongés dans la forte démographie des villes de l’Empire Ottoman, au milieu des 170.000 Juifs de Salonique, des 50 à 80.000 Juifs d’Istanbul, Izmir, Alexandrie, Le Caire…

Le Caire
Au Caire, on garde la ketouba de 1840, mariant Eliahou Menir et Rahel Carla, mais il est difficile de savoir depuis quand exactement la famille s’y trouvait.
Vient également s’établir au Caire, depuis Salonique, dans ces années du milieu du XIXè siècle, Mazli Calamaro, qui épouse un Menir, une sage-femme de renom qui mit au monde les enfants du Khédive Ismaïl. Avec ses parents et ses collatéraux, qui avaient nom Calamaro et Palermo, de Salonique et d’Izmir, elle ne parlait que le djudezmo et représentait toute la tradition judéo-espagnole.
Il en est ainsi chez les Menir jusqu’à ce XIXè siècle. La famille du Caire a cependant beaucoup de mal à vivre, à l’époque contemporaine, au sein du petit peuple juif du quartier du Mouski. Les difficultés de la vie quotidienne menacent de faire oublier l’histoire espagnole des ancêtres des Menir, qui savent alors vaguement qu’ils sont séfarades, mais sans connaître les vérités des quatre siècles de la vie à Tudela. Heureusement, les écoles de l’Alliance Israélite Universelle et le Lycée Français du Caire permettent de sauver une culture occidentale.
Les années de la Shoa, puis de la naissance de l’État d’Israël, ont été naturellement ressenties par les jeunes gens de la famille Menir des années 1940-1950. Enfants de Mousa et de Flore Menir, Albert, Haïm, Nessim et leurs sœurs Kalomyra, ont alors tout fait pour organiser l’exode des Juifs d’Égypte vers Tel-Aviv et Jérusalem ; pour ceux qui n’ont pas choisi ce départ, le gouvernement de Nasser a décidé à leur place en les expulsant lors des années des guerres israélo-arabes.
Ils étaient nombreux à porter des noms séfarades, comme Behar, Carmona, Curiel, autant que des partonymes de Juifs des pays arabes ; sont-ils encore 100 à 200 ?

Maintenant ?
En Israël, à Paris ou à Londres, ou ailleurs encore, les Menir et tous les autres Séfarades qui ont vécu les mêmes voyages et les mêmes étapes, apprennent désormais leur histoires, parlent ou réapprennent le djudezmo, et enrichissent encore d’une histoire très actuelle les derniers volets de l’histoire séfarade.
Les Menir, qui par ailleurs sont « montés » en Israël et s’y regroupent, retrouvent Tudela, les rues de la Juderia, les maisons qui ont quatre à six siècles, et tentent de faire souche à nouveau dans les paysages que connurent leurs ancêtres.
« Une famille de la Juderia de Tudela aux XIIIè – XIVè siècles, les Menir », in : « Revue des Etudes Juives », 3-4, CXXXVI, 1977, p. 277-295 ; « Les Menir, une famille séfarade à travers les siècles, XIIè – XXè siècles » , C.N.R.S., Paris, 1985.

Béatrice Leroy, agréée d’Histoire en 1965, Docteur d’Etat en 1979,
est professeur d’Histoire Médiévale à l’Université de Pau depuis 1981
. Elle a écrit : l’Aventure Séfarade, l’Expulsion des Juifs d’Espagne,
les Menir, une famille séfarade à travers les siècles XII- XXè

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