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La mort d’une langue : le judéo-espagnol

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La mort d’une langue : le judéo-espagnol


Raymond Renard

En signant le 31 mars 1492, dans l’Alhambra de Grenade à peine reconquise, le fameux édit expulsant les Juifs espagnols – ou Séphardims (1), - les Rois Catholiques mettaient fin à plusieurs siècles de vicissitudes, marquées par des persécutions et des massacres.
Ils n’imaginaient sans doute pas que les dizaines de milliers de familles qu’ils chassaient impitoyablement allaient demeurer fidèles à la langue du Cid pendant cinq siècles. Partout où ils se sont trouvés, les Juifs se sont généralement illustrés par la faculté d’adaptation linguistique : sous l’occupation arabe, ils parlent arabe ; sous la domination castillane, ils parlent castillan. Après leur expulsion d’Espagne, on pouvait donc s’attendre à ce qu’ils adoptent la langue de leurs nouveaux maîtres.

Ce ne fut pas le cas. Ainsi que nous l’avons montré dans notre ouvrage Sepharad, le monde et la langue judéo-espagnole des Séphardim (2), durant près d’un demi-millénaire, la plupart des descendants des quelques 200.000 exilés ont conservé précieusement l’usage de l’espagnol, notamment ceux, les plus nombreux, qui s’installèrent dans les cités de l’immense Empire Ottoman, qui s’étendit du Moyen-Orient et des Balkans jusqu’au Maroc.
Les Séphardim furent en effet relativement bien accueillis dans l’Empire Ottoman, où Salonique joua d’emblée le rôle de capitale intellectuelle du monde séphardi et attira longtemps de nombreux marranes d’Espagne et d’Italie. En dépit de ces conditions, ils ne parvinrent plus cependant à développer une civilisation aussi riche que celle qu’ils avaient engendrée en Espagne (3).

Pendant une période assez courte de prospérité – au XVIè et durant une partie du XVIIè siècle, - où ils jouirent d’une large autonomie interne, ils représentèrent pourtant la classe bourgeoise et cultivée de la société ottomane. Leur organisation communautaire était alors pareille à ce qu’elle avait été en Espagne, de même que leur genre de vie, leurs us et coutumes et leur langue. Bien que leur situation ait périclité aux XVIIIè et XIXè siècles, il fallut attendre le XXè pour voir s’ébranler puis s’effondrer l’édifice séculaire des Séphardim d’Orient.

La langue judéo-espagnole des Séphardim a conservé jusqu’à nos jours de nombreux caractères du castillan archaïque (4), imprégné de traits dialectaux de la fin du XVè et de la première moitié du XVIè siècle.
Si, pendant les premiers temps, cette langue s’est conservée pure, elle ne cessa de se transformer, suivant le cours de sa propre évolution, sans pour autant abandonner la structure ni le génie du castillan.
Coupée de ses sources vives, c’est-à- dire de l’Espagne et de la culture hispanique, - elle dut recourir à des accroissements lexicologiques, tantôt par des créations analogiques internes, tantôt par des emprunts, - d’ailleurs toujours hispanisés, - à l’hébreu ou aux langues locales, turque, arabe et grecque notamment, ce qui explique le caractère composite de son vocabulaire.
Citons, à titre explicatif, quelques hébraïsmes : anav ( E. humilde : F. humble), cal (E. Communidad ; F. calomnier). Du turc, les Séphardim ont emprunté colay (E facil ; F. facile), conduria (E zapato ; F. soulier), mendel (E. colchon ; F. dimanche), cadi (E. juez ; F. juge), etc…

Si nous nous penchons sur les causes du déclin relativement brutal du Judéo- espagnol, nous découvrons en premier lieu des facteurs politiques : la cohésion des Séphardim, qui explique en grande partie leur fidélité à leur langue, fut en effet soumise à rude épreuve lors de la chute de l’Empire Ottoman, la constitution des nouveaux Etats balkaniques, la deuxième guerre mondiale et la création de l’Etat d’Israël.
Elle résista mal à la crise économique que connut la Méditerranée orientale à la suite de l’industrialisation des grandes nations occidentales. Cette cohésion souffrit également de l’affaiblissement du sentiment religieux chez beaucoup d’intellectuels.

Mais il est apparu que la cause profonde de la disparition du judéo-espagnol était d’ordre culturel et linguistique. Les progrès de l’instruction publique dès la fin du XIXè siècle et la carence des Séphardim en cette matière ainsi que le prestige accru de certaines grandes langues internationales, - le français d’abord, l’anglais ensuite, - entraînèrent une véritable crise de confiance des Séphardim dans l’avenir de leur langue, qu’un lexique de base indigent, un système imprécis de transcription (5) avaient condamné à la sclérose et l’abâtardissement. On ne peut manquer de souligner l’importance du prestige du français dans l’accélération du processus de désintégration du judéo-espagnol.
La création d’écoles par l’Alliance Israélite Universelle, - peuplée en 1953 de plus de 50.000 élèves, - fut déterminante à cet égard. L’examen de la presse contemporaine judéo-espagnole d’Istanbul ou de Tel-Aviv est significative à cet égard (6) : on y trouve une véritable intrusion de gallicismes tels que orozo, malorozo (E. feliz, infeliz), suctar (E. descar) pour ne citer que des termes du lexique… Ce recours systématique aux langues étrangères ne pouvait qu’aboutir à un jargon voué à une disparition rapide, car le temps est venu où l’on doit constater que M.L. Wagner avait raison d’appeler, voici 20 ans, le judéo-espagnol une « lengua moribunda » (7).

Dans les régions occidentales, le judéo-espagnol a aujourd’hui complètement disparu de ses anciens centres d’Europe Occidentale (Hollande, Grande-Bretagne, France, Allemagne) et d’Italie ; de même, il a complètement disparu ou s’est fondu dans l’Espagnol local en Afrique du Nord et en Amérique latine.
Toutefois on a assisté à des regroupements relativement récents dans ces régions et en Amérique du nord, notamment à Bruxelles, Paris, Londres, New York, Los Angeles. Mais le judéo-espagnol n’y subsiste guère plus qu’à l’état de langue familiale pour adultes : si la nouvelle génération le comprend parfois, elle ne le parle plus.
Dans les régions orientales, le Judéo-espagnol est en voie de disparition totale en Roumanie et dans les Balkans, où seules quelques familles y restent fidèles, comme c’est le cas à Salonique.
Cette situation se retrouve dans quelques anciens centres du Proche-Orient, où subsistent encore des communautés assez peu évoluées tant sur le plan social que sur le plan culturel. Dans ces endroits, comme Edirne(Andrinople), on trouve encore des familles où les vieillards et les jeunes restent fidèles à leur idiome ancestral.
Deux noyaux importants résistent encore, l’un à Istanbul, l’autre à Tel Aviv, qui sont des lieux où la population de langue judéo-espagnole est encore relativement concentrée et où des hebdomadaires sont publiés en judéo-espagnol. Mais dans l’un comme l’autre, le judéo-espagnol semble irrémédiablement voué à ne servir que de langue familiale en attendant qu’il disparaisse avec ceux qui le parlent actuellement. Les jeunes ont en effet résolument adopté les langues locales, - turc et hébreu.

Que restera-t-il du judéo-espagnol lorsque le demi-millénaire se sera écoulé depuis l’Edit des Rois Catholiques ?
Peut-être reconnaîtra-t-on encore les descendants de Juifs espagnols aux expressions, aux refranes (8) dont ils émailleront la conversation familière. Peut-être les plus nostalgiques d’entre eux aimeront-ils encore rêver aux romances (9) traditionnels ou fredonner d’anciennes cantigas.
Aux hispanisants, le monde judéo-espagnol aura laissé une abondante littérature, dotée de joyaux de prix : un refranero et un romancero originaux, source de recherches comparatives fructueuses.
Aux linguistes, il offrira l’histoire exceptionnelle et émouvante d’une langue mutilée, condamnée à ne survivre qu'au prix de l’abâtardissement, douloureux prélude à son inéluctable disparition.

Université de l’Etat, Mons).
Revue des Langues Vivantes,
XXXVII, 1972, n°6

Notes
(1) Ce mot dérive de l’hébreu « Sefarad » qui signifie septante. Mais dans la prophétie d’Abdias, Sefarad est un nom de lieu qui fut identifié à l’Espagne dès le Moyen Age par la plupart des commentateurs judéo-espagnols, par opposition aux Azkenazim, d’origine germanique, Achkenaz (Genèse 10, Jérémie LI, 27) ayant été identifié à l’Allemagne à la même époque.
(2) Annales Universitaires de Mons, 17, place Warocqué, Mons (1966), 245 pp, 1250frs.
(3) Cf., dans notre ouvrage cité , le « Bilan de l’apport des Séphardim à l’Espagne », pp. 42 sv.
(4) Notamment sur le plan phonétique du judéo-Espagnol, « Revue de Phonétique Appliquée », Mons, 1, 1965, pp 23-33. .
(5) Cf. R. Renard, l’influence du mode de transcription sur le système phonique du judéo-espagnol, « Revue de Phonétique Appliquée », Mons, 2, 1966, pp. 35-40. .
(6) Cf. R. Renard, L’influence du français sur le judéo-espagnol du Levant, « Revue des Langues Vivantes », XXVII, 1961, 1, pp. 47-52 ; La langue littéraire judéo-espagnole du romancier Itzhak Ben-Rubi, « Revue des Langues Vivantes », XXXII, 1966, 5, pp. 460-463. .
(7) Cr. M.L. Wagner, Espigueo judeo-espanol, in « Revista de Filologia Espanola », Madrid, 1950, p.15. .
(8) Proverbes : cf. Enriquez Saporta y Beja, Refrenaro Sefardi, C.S.I.C., instituto Aras Montano, Madrid, Barcelona, 1957, 343 pp. .
(9) Courts poèmes remontant au Moyen Age, trasmis par tradition orale, et parfois regroupés en un romancero. Cf. Ramon Menendez Pidal, Los romances de America y otros estudios, 1958, Madrid, Espasa-Calpe, Coll. Austral, 179 pp. – Cf. aussi une bibliographie dans notre ouvrage cité, note 2, p.92. .

Raymond Renard
Docteur en Philosophie et Lettres (ULB, 1954).
Directeur-Fondateur de la Revue de la Phonétique Appliquée (1965)
. Doyen de la Faculté des Sciences Psycho-Pédagogiques de l’Université de Mons (1978-1984).
Président du Département de Linguistique de l’Université de Mons (1965-1971 ; 1984-1990)
Directeur de Recherche à l’Université de Mons (1990).
Président au Comité « Education et Formation » de l’A.C.C.T. (1990).

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