Le marranisme, histoire d’Espagne et histoire juive
Philippe Vellila
N’est pas marrane qui veut. L’intérêt actuel porté au phénomène marrane tend à occulter sa donnée essentielle : le marranisme est une réalité historiquement située. On se gardera ici de réécrire, fut-ce brièvement, l’histoire du marranisme en Espagne, de refaire ce que d’autres ont fait et bien fait : les dimensions de cet article ne permettent pas de franchir les limites d’une invitation à découvrir cette histoire atypique qui vit des dizaines, voire des centaines de milliers de Juifs espagnols se convertir au catholicisme. Mais il est indispensable de donner quelques éléments sur ces quinze siècles pendant lesquels Israël a été affecté par les conflits de l’époque, au sein de cette Espagne tourmentée où naquit cette famille de la nation juive nommée Sefarad.
Le marranisme, histoire d’Espagne
Si l’on en croit Maïmonide, « il y a chez nous une tradition grande et merveilleuse. Je l’ai reçue de mon père , qui l’a reçue de son père et du père de son père, et celui-ci la reçut à son tour ; ainsi la chose remonte au début de l’exil de Jérusalem, comme il est écrit « les exilés de Jérusalem, répandus dans Sefarad, posséderont les villes du Midi » (Obadia, I, 20).
La tradition désigne ainsi Sefarad comme la terre d’exil des Juifs de Jérusalem. Le problème de la date précise de l’installation des Juifs en Espagne est insolvable : hormis les deux grands exils de Jérusalem, le phénomène diasporique a toujours existé, et les routes terrestres et maritimes conduisaient à cette Aspamia/Hispania connue sous l’Antiquité comme terre fertile et largement ouverte sur le monde.
En tout état de cause, l’installation des exilés en Sefarad est ancienne, et l’expulsion de 1492 a mis fin à plus de 10 siècles de présence juive en Espagne.
En d’autres termes, Sefarad est une vieille dame, nonobstant la vitalité dont elle a fait preuve pour résister aux tourments de cette « Aspamia » dont parle le Talmud : « todos los pueblos del mundo, aun las naves que navegan de Galia a Aspamia, son bendecidos gracias a Israël » (Yebamot, 63.1).
Quelques références aident à saisir la portée du phénomène marrane.
Avant 1931 : les conflits internes à la société espagnole, les guerres de la péninsule ibérique suscitent la conversion de juifs au catholicisme parfois par conviction (adoption de la foi chrétienne), souvent par intérêt (pour acquérir une charge publique, intégrer une profession, épouser un conjoint non juif).
1931 : le pogrom de Séville et les émeutes anti-juives dans de nombreuses localités s’accompagnent de conversions forcées (« le baptême ou la mort »).
1391-1492 : la « reconquista » (unification de l’Espagne par conquêtes successives des Etats indépendants réalisés par les rois catholiques) se traduit par un déclin des communautés juives, de leurs autorités civiles et religieuses, l‘assimilation de nombre de leurs élites et parfois leur conversion à la religion dominante (par intérêt le plus souvent).
1492 : après la chute de Grenade (2 janvier), l’Espagne est unie sous la couronne d’Isabelle de Castille et de Ferdinand d’Aragon. Les rois catholiques parachèvent leur œuvre en décrétant l’expulsion des juifs d’Espagne (décret du 31 mars applicable dès le 2 avril) s’ils refusent le baptême dans les quatre mois qui suivent. Pendant ce délai, un mouvement inégalé de conversions conduit nombre de juifs (plus de la moitié selon certains narrateurs) à abandonner la religion de leurs pères pour rester en Espagne : désormais, l’Espagne est catholique (2 août). A la même date, Christophe Colomb fait gonfler les voiles des navires qui conduiront à la découverte de l’Amérique et à faire de son pays d’origine ce qu’il sera jusqu’au XIXè siècle : l’Espagne est impériale.
Beaucoup de « christianos nuevos » entendent cependant continuer à judaïser en secret. Ceux qui veulent rester ouvertement fidèles à leur tradition fuient au Portugal, en France, en Italie, en Afrique du Nord, dans l’Empire Ottoman…
1497 : l’expulsion des juifs du Portugal (souvent espagnols devenus « christianos novos » mais judaïsant ouvertement) qui refusent le baptême ou refusent d’abandonner leurs pratiques suscite le même phénomène : conversion officielle des uns, exil des autres ( en Angleterre, en France, en Hollande…).
Depuis 1492 (en Espagne) et 1497 (au Portugal) : le crypto-judaïsme, réprimé par l’Inquisition, s’édulcore. Quelques « nouveaux chrétiens » s’exilent et retrouvent souvent la religion juive (phénomène de masse à Amsterdam, à Bordeaux, à Salonique au XVIIè siècle, rarissime au cours des siècles suivants). En Espagne, et au Portugal, le phénomène du Crypto-judaïsme s’éteint progressivement, maintenant quelques pratiques, quelques coutumes dont l’origine juive est le plus souvent ignorée. Aujourd’hui encore, de surprenantes manifestations de « la lente conspiration des âges » (P. Valery) peuvent être observées : quelques cas de (re)conversions au judaïsme (communauté de San Nicandro en Italie), quelques traces de crypto-judaïsme visibles (marranes du village de Belmonte au Portugal), ou sensibles : le philosémitisme et l’israëlophilie de nombreux Espagnols et Portugais. A contrario, la marque la plus certaine laissée par le crypto-judaïsme est celle d’un antisémitisme profondément ancré dans l’inconscient espagnol : aujourd’hui encore, le terme « marrano » désigne un voyou !
L’étude du marranisme ne laisse donc guère de place à l’improvisation : la complexité du phénomène, son évolution historique doivent susciter un doute méthodologique systématique.
En d’autres termes, la réflexion sur le marranisme pose des questions de méthode, inhérentes a toute réflexion sur l’histoire en général, sur l’histoire juive pour ce qui nous intéresse ici.
Le marranisme, histoire juive
Questions sémantiques
Le marranisme désigne une réalité aux contours imprécis : le mouvement qui conduit des Juifs d’Espagne à se convertir au catholicisme et à devenir ainsi des conversos, des christianos nuevos (nouveaux chrétiens par opposition aux anciens).
Le passage de la religion d’Israël à celle du Christ est le fait de raisons très différentes : de gré (par conviction ou par intérêt) ou de force (« le baptême ou la mort »), et très souvent par souci de conciliation : après l’expulsion de 1492, devenir chrétien est la condition sine qua non pour demeurer en Espagne. Au-delà de cette variété des motivations, le marranisme relève en permanence d’un exercice délicat : une tentative de compromis entre une identité juive et ce qu’elle implique comme produit de l’histoire d’Israël et source de pratiques traditionnelles, et la réalité espagnole fondée depuis l’unification sur le pouvoir royal, la toute-puissance de l’église, l’omniprésence de l’Inquisition.
Ce compromis est vécu à des degrés divers : de l’abandon total du judaïsme au maintien des traditions esse,ntielles (usages alimentaires, célébration du shabbat et des fêtes juives, circoncision), le marranisme génère des pratiques plus ou moins intenses, plus ou moins conscientes de crypto-judaïsme. En tout état de cause, ce judaïsme secret comporte toujours un double risque : celui d’une édulcoration des pratiques (confusion avec le christianisme), et celui d’une soumission à la répression anti-juive.
Question de sources
La survie des marranes, de ces autres « juifs du silence » (Elie Wiesel), était liée à une condition essentielle, celle de ne pas laisser de traces. En conséquence, les sources utilisées par les historiens proviennent pour une faible part d’observateurs extérieurs au phénomène (chroniques, récits de voyage). Ces sources relèvent pour l’essentiel de ses oppresseurs : les archives de l’Inquisition, de l’église catholique, du pouvoir politique dans son ensemble.
C’est donc à partir de sources puisées en grande partie chez l’ennemi que les historiens du judaïsme espagnol ont tenté de décrypter le phénomène. Leurs travaux permettent de situer avec précision l’ampleur, la durée et l’évolution du marranisme.
Questions d’intérêt
Les questions soulevées par le marranisme posent également des problèmes méthodologiques : un mode de vie clandestin, une religion souterraine, une ambiguïté savamment entretenue avec le christianisme suscitent à l’heure actuelle des interrogations totalement étrangères au judaïsme. Toute une littérature journalistique imprégnée de christianisme, souvent d’origine espagnole, pose à propos du marranisme quelques questions qui nous paraissent sans intérêt et dont on trouvera ci-après une liste non exhaustive.
L’intérêt comparé des deux religions : question sans objet car on est juif ou chrétien, et les croyances, les pratiques religieuses relèvent rarement d’un choix conscient.
L’intérêt de maintenir cette ambiguïté : question sans fondement, car les pratiques actuelles de marranisme sont limitées à leur plus simple expression et n’entretiennent que de lointains rapports avec leur origine.
L’intérêt de la démarche intellectuelle du marranisme : cette option est revendiquée par certains intellectuels tels Edgard Morin, qui, issu d’une famille judéo-espagnole de Salonique, se définit comme néo-marrane ; question superfétatoire, l’Inquisition étant abolie depuis longtemps et le marranisme étant d’abord le fait d’une histoire de terreur, d’oppression et de mort.
En revanche, le marranisme nous paraît soulever des questions intéressant directement l’histoire d’Israël et le judaïsme contemporain, soit :
- la question des rapports entre judaïsme et christianisme ;
- la question « qu’est-ce qu’être juif ? » et le demeurer ;
- la question de l’influence du marranisme sur l’histoire juive et son empreinte sur le judaïsme séfarade 500 ans après l’expulsion
Cette histoire est l’histoire d’Israël dans la péninsule ibérique, histoire d’une splendeur engloutie dans l’isolement et d’un apport spécifique au judaïsme. Si le marranisme est d’abord une histoire d’Espagne, on se gardera d’y mêler cette hispanophilie douteuse telle celle de Jean Genet qui conclut ainsi son « journal du voleur » : « le second tome de ce journal, je l’intitulerai « Affaire de moeurs ». Je me propose d’y rapporter, décrire, commenter ces fêtes d’un bagne intime que je découvre en moi après la traversée de cette contrée de moi que j’ai nommée l’Espagne ».
Pour ce qui nous concerne, nous préférons ici inviter à rapporter, décrire et commenter cette histoire juive : celle de ce bagne abandonné, cette contrée intime qui a pour nom Sefarad.
Philippe Vellila est né en 1955 à Paris dans une famille d’origine espagnole. Fonctionnaire au ministère des finances en France, il travaille depuis 1990 aux communautés européennes à Bruxelles. Membre de l’association judéo-espagnole « Vidas Largas » et de plusieurs autres organisations juives à Paris et à Bruxelles, il collabore à la presse de ces associations et à « Radio Judaïca » (Bruxelles) à titre occasionnel.
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