« Passages »
Mireille Valero
Conte sur la migration des Juifs du Sud vers la Castille, dont la frontière naturelle est le Tage.
Rachelika et Mochon habitaient Cordoue ; leur famille est implantée là depuis plusieurs générations ; leurs ancêtres tenaient un comptoir commercial aux côtés des Grecs et des Phéniciens ; Mochon est traducteur, il parle le Grec, le Latin, le Mozarabe et le Proto Espagnol : lui et sa femme habitent l’Aljama, située à côté des remparts, près de la porte d’Almodovar.
La place principale est entourée de sept ruelles escarpées et étroites ; un ou deux portails ferment chaque ruelle la nuit et isolent les pâtés de maisons les uns des autres. Les fenêtres sont fermées par des jalousies et au premier étage, la fenêtre est à encorbellement, s’avançant en surplomb sur la ruelle.
Chaque sabath, Rachelika et Mochon vont à la synagogue située dans la rue des Juifs ; ses murs intérieurs sont couverts de plâtres sculptés dans le style médujar.
Ce soir, Mochon et Rachelika reçoivent des invités de marque : il y aura Hasdaï Ibn (Ben) Tchaprout, le médecin du Kalife, et le neveu de Mochon, Ibn (Ben) Gabirol qui vient de Malaga.
Rachelika a préparé une superbe table, recouverte d’une nappe de soie blanche dont les motifs sont brodés de fils d’or ; au centre, une étoile de David et, alternance, des pommes de pins et des lys.
C’est la fin de Pessah : on a mis toutes sortes de branches de jeunes arbres sur la table, ainsi qu’une bouteille de vin cacher de Grenade ; les couverts sont en vermeil ainsi que le verre à quiddouch fabriqué dans l’aljama de Cordue par un orfèvre Juif. Rachelika a déposé les plats froids de chaque côté de la bouteille : mulet kon agrestada, fritada. La vaisselle est en terre cuite.
Rien n’allait bien pour les Juifs sous le règne Wisigoth, mais dès que le roi Recaredo 1er abandonna l’arianisme pour le christianisme, celui-ci rescucita, de concile de Tolède en concile de Tolède, la haine antisémite.
C’est pour cette raison que les Juifs accueillent avec joie l’arrivée des Musulmans en Andalousie. Après la défaite de Poitiers, refoulés vers la péninsule ibérique, ils s’installent à Cordue, Séville, Malaga, Lucéna.
Pessah est terminé depuis hier. Les invités sont arrivés, sauf Ibn (Ben) Gabirol. Sûr qu’en chemin, il aura trouvé moyen de composer encore un poème ; son père le cherche souvent dans les orangeraies de Malaga, passé six heures du soir. Les autres invités sont là et papotent ; il y a Benjamin le teinturier, Gad l’ouvrier tisseur et Haïm le tailleur.
Mochon tient la place principale au bout de la table. Sa femme lui tend le plat de poisson en lui disant : « Ke mos sea de la kavecera e no de la kola ». Il se sert de la tête du poisson et donne aux autres invités un morceau de la queue. Restez et prenez un peu de sauce agrestada ! puis Rachelika sert à chacun un morceau de fritada d’épinards et un autre de poireaux.
On discute fort et Hasdaï nous confie qu’Abdel Rahman III est l’ami des Juifs ; il aime les arts et l’enseignement et va bientôt inaugurer la première faculté d’Andalousie. Les savants et chercheurs pourront étudier l’astronomie, la philosophie, la médecine, les mathématiques, la botanique, l’histoire et la poésie.
« Et, au fait, avez-vous des nouvelles de Cala Hora ? Lo bueno moi, en voilà un qui a réussi. A la fois bijoutier et banquier, le Kalife vient de lui confier de hautes responsabilités, il est chargé de résoudre les problèmes d’intendance et le Kalife lui demande de mener à bien finances et commerce ; il sera chargé de la collecte des impôts ».
En même temps, Rachelika fait suivre les plats chauds : fricassée de poulet à la tomate et aux oignons, anchoussa de poireaux, puis ce sont les desserts : raisins de Malaga, biscotchos et boyos.
« Mangez tranquille, dit la maîtresse de maison, la ville est bien gardée. Ce sont des djoudios de mos otros qui assurent la garde et la défense des nouvelles villes conquises par le Kalife ». Mais Rachelika na sait pas que l’âge d’or de l’Espagne juive touche à sa fin.
Le Kalifat de Cordue tombe en 1031 sous les coups d’Al Manzor le victorieux.
Le royaume est divisé en Taïfas : Séville, Malaga, Grenade, Saragosse et Baléares. La reconquista bat son plein : Tolède est conquise par Alphonse VI.
Les musulmans font appel aux Almoravides venus de l’atlas marocain pour contrôler l’avance des puissances chrétiennes. Ce sont des fanatiques religieux qui convertissent tout le monde, y compris Maïmonide qui devient Morisco, et s’enfuit sous ce masque.
Gabirol s’enfuit à Saragosse et rejoint son ami le Rabbin Moïse Ben Nahman qui dirige l’école juive de Gérone.
Alphonse X ayant déjà fait appel à Mochon comme traducteur, est un sage ; c’est l’empereur d’Occident. Il sait ce qui se trame et l’invite, lui et sa famille, à émigrer vers le nord. La menace Almoravide se fait de plus en plus proche.
Mouchon et Rachelika courent vers l’école talmudique et entrent à grand bruit : « Vous, mes frères, abandonnez tout et suivez-moi jusqu’à Tolède ! »
Aussitôt dit, aussitôt fait : Mouchon s’installe dans l’une des deux Aljamas de Tolède ; il y a là 10 synagogues et 5 madrisas. Et voilà de nouveau les Juifs sur les routes du nord, abandonnant tout de leurs maisons.
Mochon rencontre Abraham Ben David, qui écrit tous les jours sa petite chronique juive.
La famille Abulafia, riche banquier, va aider Mochon et sa famille à se réinstaller. Le roi Alphonse X crée l’école de traducteur ; Mochon est très doué en langues et apprend sans peine le castillan.
Les Juifs fuient vers la Castille, le Léon, l’Aragon et la Catalogne ; ils bénéficieront des fueros qui leur concèdent les mêmes droits qu’aux chevaliers, ainsi que de la presura, concession de terre que l’on met à leur disposition pour la cultiver et en retirer des revenus substantiels. C’est pourquoi, il y avait beaucoup d’Aljamas de caractère rural.
En 1263, Moche Ben Nahman est convoqué dans la synagogue de Barcelone à la première dispute théologique.
En 1348, l’épidémie de peste noire ayant pour cible les Aljamas, les chrétiens s’empressent d’interpréter ce malheur comme un châtiment divin. Les Juifs se convertissent de façon délibérée.
Après s’être rangés du côté de Pierre Ier en guerre civile avec Henri II, les Juifs seront assassinés, brûlés sur des bûchers ; Pierre Ier le cruel détruira les Calls de Barcemone, Lérida Cervera Tarrega.
En 1391, l’Archidiacre d’Ecija en Andalousie, donne l’ordre de piller et brûler les Aljamas de Séville : Cendal Real Huete, Cuenca, Tolède, Valence, Burgos. Les Aljamas sont rasés ; de la conversion délibérée, on passe à la conversion forcée.
L’Inquisition destinée à débusquer les hérétiques encourage les Malsines à débusquer les crypto-Juifs hérétiques.
Il y a là vraiment trop d’analogies avec les physionomistes de la seconde guerre mondiale chargés de faire la chasse aux Juifs.
En 1469, par le mariage de Ferdinand d’Aragon, devenu roi d’Aragon de Catalogne, de Valence et de Majorque, avec Isabelle de Castille, le pays se trouve pratiquement réunifié, sauf le royaume de Grenade.
Après s’être faits financer auprès de Don Isaac Abravanel pour conquérir le dernier royaume de Grenade, Isabelle et Ferdinand édictent le décret d’expulsion des Juifs.
C’est le 14 août 1492, jour de Techa Be Av, que les Juifs sont tenus de quitter le pays sous peine de mort.
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