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Poèmes portugais du temps de l’inquisition

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Poèmes portugais du temps de l’inquisition


Nathan Weinstock
Les poèmes que l’on lira ci-dessous, dans une traduction assurée par Valentin Parnac, qui est également l’auteur des notes introductives, ont paru en 1930. Je les ai débusqués par hasard, en fouinant chez un bouquiniste, sous l’épaisse couche de poussière qui recouvrait le numéro 94, daté du 15 octobre 1930 de la Revue Europe (pp. 190 N195).
Cette revue, que dirigeait aux éditions Rieder à Paris Albert Crémieux, fut fondée au lendemain de la première guerre mondiale et se voulait le porte-parole d’un humanisme européen.
Echo des siècles révolus, cette poésie nous replonge dans la vie intellectuelle du Portugal des 17ème et 18ème siècles lorsque les Nouveaux Chrétiens tenaient un rôle culturel de premier plan, à l’ombre menaçante d’une Inquisition particulièrement vigilante et féroce.
Anita Novinsky nous rappelle dans « Les Juifs d’Espagne » que de 1540 à 1821, la seule Inquisition de Lisbonne a condamné 17.980 personnes, judaïsants pour la plupart. La terrible juridiction ecclésiastique d’exception redoublera d’activité au XVIIIème siècle et c’est ainsi qu’en un seul autodafé en 1704, il y eut 60 condamnés pour judaïsme.
Le drame des Crypto-Juifs n’était pas inconnu des autres communautés juives. Ainsi, trouve-t-on dans le journal yiddish Kurantn d’Amsterdam, en date du 23 août 1686, l’écho suivant :
« Portugal, Lisbonne, le 26 juillet. Ici on a tenu trois riches portugais en suspicion de se livrer clandestinement aux pratiques de leur foi juive et on leur a offert la vie sauve s’ils consentaient – ce qu’à Dieu plaise ! – de renier la foi juive. Mais ils ont déclaré : « Nous sommes nés Juifs et nous mourrons aussi Juifs ». Et tous les trois ont été brûlés. Mais Dieu est un juge intègre. Il saura bien trouver en son temps ceux qui ont répandu le sang innocent. Amen selah ».
On sait que le marranisme des Juifs portugais a survécu jusqu’à nos jours, comme l’illustre le film bouleversant que Frédérick Brenner et Stan Neuman ont tourné sur les Marranes de Belmonte, dernier vestige du crypto-judaïsme portugais.
Dans le cas de Serrao de Crasto, c’est d’une voix doublement d’outre-tombe qu’il nous interpelle puisque le poème traduit par Parnac fut composé dans les cachots de l’Inquisition.
Sa description des tourments qu’il subit « enterré avant d’être mort », nous plonge au cœur de l’angoisse existentielle qui était le lot obligé des Crypto-Juifs portugais.
Quant à da Silva – surnommé O Judeu – le Juif – que l’on tient pour le plus grand écrivain portugais du XVIIIème siècle et qui périra sur le bûcher en 1739, les extraits que nous reproduisons reflètent également la hantise d’un mal indicible, celui qui ronge tous les Portugais d’origine juive innocents de tout crime mais voués à être traités en criminels.

Antonia Serrâo de Crasto
Plusieurs générations de la famille Serrâo, descendants des Juifs convertis, presque tous médecins, habitent le Portugal à l’époque où l’Inquisition sévit contre les néo-chrétiens. Fils du médecin Pedro Serrâo qui a écrit le traité Sur les vertus et les variétés des mollusques, Antonio est né en 1610, probablement à Lisbonne .
Pharmacien de son métier, il est aussi philologue érudit. Il fait des vers macaroniques et des poèmes obscènes. Sociable et gai, il a la vie facile. Comme il aime les festins et les aventures galantes, sa jeunesse se passe dans les plaisirs.
Membre du cercle littéraire connu sous le nom de Academia dos Singulares, il ne peut pas résister au plaisir de rallier ses confrères. Alors que ceux-ci composent des poèmes genre pompier sur des sujets mythologiques, il traite les héros et les amoureux à la manière d’opérette. Ses vers laissent déjà pressentir les épigrammes et les satires de Henri Heine. Plus encore, à cette époque de l’Inquisition, il a l’audace de tourner en ridicule miracles et canonisations catholiques, qui lui servent de matière pour des poèmes burlesques.
A l’âge de cinquante-cinq ans, il est aussi vif et railleur que dans sa jeunesse. Lorsqu’il se voit guetté par le Saint-Office, il se met à composer des poèmes hypocrites, romances de pénitence qui ont pourtant un double sens. Ses poèmes sacrilèges viennent ainsi au monde avant la Pucelle de Voltaire et La Gabriélide de Pouchkine.
Son fils Pedro, étudiant en médecine à l’Université de Coïmbre, a aussi le goût de la satire. D’abord dans ses vers, il raille les professeurs imbéciles. Tant qu’il ne touche pas aux ecclésiastiques, il jouit impunément de son succès auprès des étudiants. Mais lorsque, dans un poème, il ridiculise non seulement les professeurs et les maris cocus de Coïmbre, mais encore tous les prêtres et moines de cette ville, y compris les dominicains, alors l’Inquisition lui tombe dessus.
Le 8 mai 1672, à soixante-deux ans, Antonia Serrâo de Crasto, son fils Pedro et le frère de celui-ci, également étudiant en médecine, sont arrêtés par le Saint-Office. Un an plus tard, le pape Clément X décrète de fermer les tribunaux de l’Inquisition et de suspendre les procès déjà intentés, sans toutefois libérer les accusés qui sont déjà incarcérés. Ainsi les Serrâo demeurent en prison.
Pour s’oublier dans son cachot, Antonio compose un vaste poème Les rats de l’Inquisition où, dans des dizains trop nombreux, il joue des mots rats combinés de différentes façons.
En 1681, lorsque le pape Innocent XI restitue au Saint-Office tous les pouvoirs, le procès des Serrâo est repris. Un des fils d’Antonio, celui dont nous ignorons le prénom, meurt dans les tortures ou se suicide dans son cachot. Quant à son frère Pedro, il est garroté et brûlé, dans un autodafé, à Ribeira, aux yeux de son père probablement, forcé par le Saint-Office d’assister à ce spectacle, d’après la coutume de l’Inquisition.
Au bout de dix années d’emprisonnement, voici Antonio libéré. Autrefois riche, ses biens confisqués, il est réduit à la mendicité. Le supplice de son enfant, le voici aveugle. Autrefois jovial et railleur, pour la première fois de sa vie, il traite des sujets tragiques.
Dans ses derniers poèmes, il note les souvenirs de son emprisonnement, et fait le bilan de sa vie en homme qui a le malheur de survivre à son naufrage. Ces poèmes sont des documents de la misère humaine. Libre penseur, Antonio Serrâo de Crasto est né trop tôt. C’est un mort vivant sorti de la prison, revenu de l’outre-tombe.

Après la mort
Si un jour de tourment
Semble durer de longues années
Combien longues me sembleraient
Ces dix années moins deux jours !
Car depuis ce temps, Seigneur,
Je fus enterré, avant d’être mort,
Bien que mort pour le plaisir,
Je fus vivant pour la peine,
Car depuis ces temps, Seigneur,
Je fus enfermé dans une geôle,
Mais je ne me plains de personne,
Sinon de mes proches péchés,
Job perdit tous ses fils,
Moi, je ne vous parle pas des miens,
Car il est des malheurs
Qui ne sont pas à raconter.
Antonio Serrâo de Crasto

Antonio José da Silva (1705-1739)
Auteur de comédies-opérettes, Antonio José da Silva est, malgré lui, héros d’une tragédie. Ce descendant des Juifs portugais forcés de se convertir au catholicisme, est né chrétien à Rio de Janeiro, dans la famille d’un avocat. A vingt et un ans, étudiant en droit à l’Université de Coïmbre, il est accusé de judaïsme et soumis à la torture de l’estrapade par l’Inquisition de Lisbonne.
Heureusement , il est relâché. Quelques années plus tard, il devient déjà célèbre par ses pièces jouées dans de grands théâtres de la capitale. Est-il redouté par l’Inquisition, en tant qu’écrivain satyrique ? Toujours sous la même inculpation, il est de nouveau arrêté. Au bout de deux années d’emprisonnement, il est déclaré hérétique, apostat, négatif et obstiné.
A trente-quatre ans, cet homme de génie, surnommé le Plaute portugais, est étranglé et brûlé, dans une autodafé qui a lieu cinquante ans avant la Révolution Française. Le même soir, une de ses opérettes est applaudie au théâtre. La mère et la femme d’Antonio, emprisonnées elles aussi, sont forcées par l’Inquisition d’assiter au supplice. La mère devient folle, la femme meurt, croit-on, dans son cachot.
Sous la menace de la censure, les comédies de Silva paraissent anonymes. La vie du grand Don Quichotte et du gros Sancho Pança, Esopaïde, Guerres du Romarin et de la Marjolaine, Précipite de Phaéton, Amphytrion, Labyrinthe de Crète étaient célèbres sous le nom des Opéras du Juif.
Dans ce théâtre comique, des personnages bouffons parlent argot, chantent et dansent. Dans ces pièces en prose, l’auteur introduit des digressions lyriques : monologues en vers, poèmes d’amour, madrigaux, buos, récitatifs et chansonnettes (modinhas). Il crée ainsi un genre de spectacle musical.
Le sonnet Je suis ô Taramelle, un vivant mort, intercalé dans la comédie Le Labyrinthe de Crète, est composé d’après l’alternance des mots : vivant et mort, mort et vivant, qui se heurtent et, tantôt l’un, tantôt l’autre, achèvent chaque vers. Ils se répètent vingt-trois fois, sans compter les mots : la vie et la mort. C’est un valet bouffon qui chante le sonnet dans cette comédie. Cette déclaration d’amour parvient jusqu’à nous dans un soupir du saxophone.
Le poème intitulé ici La torture par le silence, tiré de la même comédie, fait pressentir le fameux sonnet d’Arvers et, plus encore, les, les vers de Gérard de Nerval. Quelques intonations de Gérard se font entendre aussi dans Le Labyrinthe de l’Amour. Ces corridors, colonnes et statues évoquent les ruines les mannequins et les personnages pétrifiés de notre contemporain, le peintre Chirico.

Récitatif d’amphitryon
Sort tyrannique, étoile pernicieuse
Dont la noire lumière exerce une influence maligne,
Que de rigueur contre un innocent !
Quel crime ais-je commis pour que je traîne
Le poids de cette chaîne atroce,
Au milieu des horreurs d’un ignoble cachot,
Dans ce manoir lugubre
Où habite le trouble et réside la frayeur ?
Mais si par hasard, étoile scélérate,
C’est un crime que de ne pas commettre de
Crime, alors je suis criminel !
Mais si le crime dont on m’accuse, n’est pas un crime,
Pourquoi m’arraches-tu cruellement
Ma gloire, mon épouse, ma liberté ?
Oh, quel tourment barbare
Brûle ma poitrine !
L’amour me dédaigne,
La patrie me repousse,
Et le ciel lui-même semble
Etaler son indifférence
Devant cette peine mortelle, Mais si, dieux, vous êtes dieux,
Comment, inexorables,
Châtiez-vous aujourd’hui
Ce mortel innocent ?

La torture par le silence
Si je dois révéler le mal dont je souffre,
Je ne trouverai guère de paraphrase pour le définir,
Puisque, quand je le sens au fond de mon cœur,
Le gémissement hésite à le déclarer.
Lorsque j’essaie à le déchiffrer à grands cris,
J’étouffe de chagrin avant de le proférer,
Car ce mal contient un tel secret,
Que le divulguer me semble criminel.
Si le tourment qui se résume dans mon âme,
Réside inexplicable là, au fond
De ma poitrine brûlée de vive flamme,
Il ne logera son mal éternel
Que sur la langue de feu de la jalousie
Ou dans la gueule vorace de l’enfer.

Le labyrinthe de l’amour
L’amour érigea dans mon sein
Un labyrinthe plus vaste et plus inextricable
Que celui qui se révèle dans l’écho des gémissements,
Echeveau de chagrins, œuvre de souffrances.
Dans la mémoire apparaît tracé
Le tourment d’un plaisir mort.
Dans la confusion des douleurs,
Le bonheur perdu ne se retrouve jamais plus.
La machine mentale de cette structure
Est ornée, en parallèles funestes,
D’images de frayeur et d’ombres sépulcrales :
Les colonnes sont des misérables insomnies,
Le fil est l’espoir, le monstre la jalousie.
La statue se dresse en signe de désenchantement.
Antonio José da Silva
Traduit du portugais par Valentin Parnac

Quinientos anios despues
Rita Gabbai-Simantov
Romansa
Las notches vo passando
Debacho tu balcon
Ande te veo siempre
Con stretcho el corason
Quando mi alma quando
Me vas a responder
Quando mi regalada
Mi reina vas a ser !

Resa
Padre que stas en los cielos
Dime es muncho demandar
Que los ninios de esta tierra
Tengan letche de beever, y pan ?
Que todas las madres del mundo
Aletchen sus ninios de miel
Y nunka conosen l’angustia
La guerra el espanto y la fiel ?

Resa
Dulce Jesus
Cuida la Esapnia
Y pedronala
Por la sangre vasia&da
En tu nombre
Pedronala
Porque mis hermanos
Ya la pedronaron.

Silencio
Hombre ande vas
Pedrido en las calles
Del viejo Salonik
Ya no existen mas
Ni visintados
Ni cortijos
Ni cuentos de Shabat
Companiero en tu buelta
Sera el silecio
Ninias de Salonik
Ninias lindas de Salonik
Regaladas de sus madres
En viendovos yenas de vida
Tanto confientes
Por los dias a vinir
Quen puedia imaginar
Que por fuersa crual
Vueestros ojos claros
Se iyan por siempre amatar
Sin alcansar a ver la luz.

Rita Gabbai-Simantov
Vous demandez ce que c’est d’être sépharade 500 ans après ?
Mais c’est clair comme tout !
C’est vivre, dans toute sa grandeur et sa plénitude,
la continuité de l’attachement du peuple juif à sa tradition.
Rita Gabbai-Simantov est née à Athènes, de parents provenant d’Istambul.
Après avoir terminé ses études secondaires en grec et en français,
elle a poursuivi des cours d’hébreu en Israël.
Elle travaille actuellement à l’Ambassade d’Israël
(en tant que responsable de la Section de Presse et Information jusqu’en 1985,
et depuis lors jusqu’aujourd’hui, en tant que responsable
du Bureau des Relations Culturelles).

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