Visitez notre NOUVEAU portail >>> Accueil - sefarad.org

Vestiges linguistiques d’al-Andalus parmi les judéo-espagnols du Moyen-Orient

    MENU    
SEFARAD.org
Los Muestros

Vestiges linguistiques d’al-Andalus
Parmi les judéo-espagnols du Moyen-Orient


De Haïm Vidal Séphiha
En judéo-espagnol vernaculaire
Lors de leur expulsion d’Espagne en 1492, les Juifs emmenèrent la langue vernaculaire commune aux tenants des trois religions, langue dont ils maintiendront les traits archaïques qui la feront finalement – vers 1620 – considérée comme propre aux juifs. C’est là un contresens de l’histoire. Si par hasard les Français du Canada avaient été juifs, on attribuerait à leur judéité la spécificité de leur langue archaïsante et dirait « c’est là du judéo-français ». De même, on appela cet espagnol judéo-espagnol.
Cette langue constitue en grande partie un véritable musée vivant de la langue espagnole du XVème siècle. Ce n’est que vers 1620 qu’il se différencia définitivement de l’espagnol péninsulaire.
Toutefois, ayant vécu longtemps dans l’Espagne musulmane (al-Andalus), les juifs espagnols conservèrent de nombreux arabismes éliminés volontairement dans l’Espagne chrétienne.
C’est ainsi que dans ma langue maternelle, le judéo-espagnol vernaculaire d’Istanbul, subsiste alhad, dimanche que subsistèrent Musulmans et Juifs arabophones à Domingo encore par trop motivé par son étymon Dies Dominicus, le jour du Seigneur.
Lequel, étaient-ils en droit de se demander. Alhad convenait aux uns et aux autres, puisqu’il correspond au Yom ehad (littéralement jour un du livre de la Genèse et qu’il s’inscrit dans le système numérique vétérotestamentaire conservé tant en arabe, qu’en hébreu, en portugais et en grec. On peut d’ailleurs se demander si ce n’est pas sous l’action de l’arabe que cette numération s’est maintenue en portugais. En outre, on ne peut pas dire que alhad est un arabisme turc, langue turque qui en contient beaucoup, puisque Dimanche s’y dit pazar, le jour du bazar, du marché. Il s’agit donc bien d’un arabisme hispanique.
De même Dios avec son – s final, marque du pluriel dans la langue espagnole en formation (protoespagnol), était senti comme tel par les Musulmans et les Juifs dont la profession de foi était Adonay ehad, Dieu est un. Il faut dire que ce Dios correspond psychologiquement à un pluriel interne, un triel, celui du trinitarisme chrétien. Qu’ont fait nos Juifs ? Dans ce gradient culturel d’al-Andalus où la langue arabe bénéficiait du prestige du pouvoir, ils eurent recours au calque de Allah, à savoir El Dyo, littéralement le Dieu.
Je suis né avec ce El Dyo sur les lèvres. Jamais mes parents, originaires d’Istanbul, n’ont eu recours à Dios. El Dyo ke s’apiyade de ti ; El Dyo ke mos ayude ! etc. Que Dieu ait pitié de toi ! Que Dieu nous aide ! etc ., ai-je toujours entendu dans ma famille.
Ziyara pélérinage, arabisme péninsulaire s’est également maintenu en judéo-espagnol vernaculaire. Contrairement à ce que dit Joseph Nehama dans son Dictionnaire du judéo-espagnol, ce mot ne dérive pas du turc ziaret, arabisme turc, mais de l’arabe d’Espagne. La forme ziyara sans ce -et final en fait foi. Par contre, le mot kibrit est bien un arabisme turc, allumette, soufre qui s’est substitué à l’arabisme hispanique alkrebite, encore maintenu en judéo-espagnol calque ou ladino avec le sens de soufre. Aujourd’hui asufre d’origine latine désigne le soufre et kibrit, l’arabisme turc, désigne l’allumette. Il y a eu redistribution des signifiants et des signifiés.
Il va de soi que les judéo-hispanophones n’ont pas conscience de l’origine arabe commune de ces deux termes. Il en va de même de alquilar, louer, prendre en location d’origine arabe (kira) et de kira, loyer, arabisme emprunté au turc et qui s’est substitué à l’espagnol alquiler, loer. C’est dire que deux arabismes, l’un hispanique, l’autre turc, coexistent en judéo-espagnol sans que les sujets parlants en aient conscience. Amahar effaser la douleur, guérir, dérive d’une racine arbe qui a donné amahar, effacer, pardonner les péchés dans les textes aljamiadomoricos (1) , et apparenté à la racine hébraïque effacer, biffer, exetrminer. Ce mot n’apparaît plus en espagnol. Hazino avec h, malade, dérive, selon J. Corominas (2), sous Hacino (p.865) « antiguo, triste, afligido, pobre, miserable, mezquino, avaro, del arabe hazin, triste, primera documentation (…) hacia 1400 (…). Pero el judeoespanol conserva a hazino (pronunciacion hazino) una asepcion mas proxima a la etimologica, a saber enfermo (…). Et en effet, c’est bien là le sens dans ma langue maternelle. Par dérivation bien hispanique ont été créées des formes comme hazinura, maladie, enhazinarse, tomber malade et aussi cet arabisme sous la forme hazin, malacolique, triste, sens de l’arabe. C’est dire que le sens dérivé de malade est bien judéo-espagnol.
Haragan, paresseux, avec h et non zéro comme en castillan, correspond pour Corominas (p.877-878) à l’étymon arabe dont la racine est « h-r-q, desgarrar, perforar, violar ». Prononciation d’ailleurs également maintenue en Amérique latine. Harhar avec h, obsolète aujourd’hui en espagnol. Corominas (p.880), « hacer algo de prisa y atropelladamente, del arabe harah, devastar, destruir, echar aperder », s’est conservé en judéo-espagnol sous la forme aharvar ou harvar, battre, frapper. Horro avec h ou Forro, obsolète aujourd’hui en espagnol, excepté dans son dérivé ahorrar, épargner, en quelque sorte libérer ahorrar, épargner, en quelque sorte libérer de l’argent (la poire pour la soif). Selon Corominas « del arabe hurr libre, de condicion libre ». Surtout maintenu en ladino (judéo-espagnol calque). En judéo-espagnol vernaculaire, on a libre ou l’italianisme liberro. Le dérivé alhorria ou Alforria existe en ladino.
Ces exemples nous permettent de conclure à un plus grand conservatisme des arabismes en judéo-espagnol qu’en espagnol vernaculaire et nous invitent à poursuivre systématiquement cette enquête.

En judéo-espagnol calque ou ladino
En Espagne déjà, les rabbins enseignaient l’hébreu aux enfants des écoles (Talmud Torah) en traduisant mot à mot les textes hébreux.
Ce qui donnait un espagnol à syntaxe hébraïque, en quelque sorte de l’hébreu habillé d’espagnol, connu sous le nom de ladino et que j’ai appelé judéo-espagnol calque.
C’était là une langue pédagogique non parlée, qui , à force d’être répétée, fonctionna également comme la langue liturgique, notamment dans la Haggadah de Pessah, le récit de la Pâque juive.
J’entends encore mon père psalmodier Este pan dela afrisyon ke komyeron nuestros padres en tierra de Ayifto (…) Este anyo aki syervos. A el anyo el vinyen en Tyerra de israel izos forros (…), calque exact, mot à mot, du texte hébraïco-araméen sous-jacent.
En quelque sorte, pour cette dernière partie, en judéo)français non attesté : cette année ici, serfs. A l’année la venante, en Terre d’Israël, enfants libres. On le constate avec la syntaxe hébraïco-araméenne.
Ceci donnerait dans ma langue maternelle (le judéo-espagnol vernaculaire) : Este anyo estamos aki komo syervos, al anyo ke viene estaremos en Tierra de Israel komo izos liberos, ce qui aux différences phonétiques près ,’n’est pas très éloigné de l’espagnol contemporain : Este ano estamos acqui como siervos, al ano que viene estaremos en Tierra de Israel como hijos libres.
Nous retrouvons ainsi, en judéo-espagnol calque, cet arabisme forro signalé plus haut. Il en est d’autres que j’ai relevés systématiquement, notamment adolme, violence, selon Blondheim, dérivé de « Dholm – ce mot arabe qui veut dire injustice, opression, est utilisé dans la traduction biblique de Saadia pour rendre l’hébreu Hamas, violence ». Ce qui nous fait supputer que de nombreux arabismes de la bible en ladino nous viennent du Tafsir (traduction en arabe) de saadia ben Yosef Gaon (882-942). Ainsi s’ouvre une nouvelle de la transmission.
Signalons également : Alkrebite, évoqué plus haut (Genèse 19,24), sinklabo, esclave, eunuque (Genèse 37,36-39,1-40, 2), dérivé de l’arabe siklab, slave, metikal, metical en ancien espagnol. Corominas : « del arabe mitqal pesa para pesar, cierta moneda de oro, de la raiz taqal, pesar, ser pesado ». Obsolète en espagnol péninsulaire, mais maintenu en judéo-espagnol calque (Genèse 24,22) ainsi qu’en judéo-espagnol vernaculaire, dans cet autre conservatoire des langues et des cultures que sont les proverbes. Ainsi notre proverbe El mal viene a kintales i se va a metikales. Le mal vient par quintaux et s’en va par milligrames que Nehama traduit ainsi : « le mal entre par une porte cochère et sort par un trou d’aiguille ». Il s’agit bien d’un arabisme hispanique puisque, selon Néhama, on a miskal en turc.
Al emema écrit avec ayin dans le texte judéo-espagnol calque transcrit en caractères hébreux, ce qui prouve bien que nos traducteurs juifs espagnols savaient qu’ils s’agissait d’un mot arabe mis pour lhébreu MitsNeth, turban. Dans Lévitique 16,4 (Pentateuque de Constantinople de 1547), on peut i kon Al emema de lino se Al emema (verbe crée par nos traducteurs sur la Bible de la Pléiade, « il sera coiffé d’un turban de lin », en fait dans notre supposé judéo-français calque : « et avec un turban de lin s’enturbannera ». Ici aussi, il faudra voir ce que dit Saadia Gaon. O, constate d’ailleurs qu’au cours du temps, le mot sera remplacé par l’espagnol kofia, l’arabisme n’étant plus compris. Il en sera de même de alkrebite, remplacé petit à petit par asufre. Telles sont les voies de recherche que nous ouvrent les deux modalités du judéo-espagnol.
Il va de soi que d’autres vestiges de l’arabe subsistent en judéo-espagnol, notamment ce romance qui dit El syelo kero por papel, los arvoles por pendola, la mar por tinta, para eskrivir mis males, sort tout droit d’un verset du Coran où les mêmes images sont utilisées pour décrire la grandeur de Dieu.
Je m’arrêterai ici. Je réserve à un autre article l’étude des œuvres juives écrites en arabe dans al-Andalus et traduites ensuite en hébreu.

(1) Cf. H.V. Séphiha : a) recension de El libro de las batallas, narraciones épico-caballerescas, édité par Alvaro Galmés de Fuentes, in Bulletin de la Société de Linguistique de Paris, t. LXXI 1976, fasc. 2, pp. 236-241 et b) Judéo-espagnol calque et islamo-espagnol calque, in Homenaje a Alvaro Galmés de Fuentes, Universidad de Oviedo ed, Gredos, Madrid, 1985, t. I, pp. 665-674, ici p. 6712.
(2) Joan Corominas, Diccionario etimologico de la lengua castellana, Gredos, Madrid, 1954.
(3) Pour écrire mes maux, le ciel sera mon papier, les arbres mes plumes, la mer mon encre.

- Copyright © sefarad.org - 1997 - 2012

Retour au Site sefarad.org