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Sefaradim et Hispanite

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Los Muestros

Sefaradim et Hispanite


Haïm Vidal Sephiha

Los Muestros, « Les nôtres », tel est le titre de notre revue. Bien espagnol, n’est-ce pas ! En outre, judéo-espagnol, puisque nous avons adopté la forme judéo-espagnole Muestros avec M – et non N – comme dans Nuestros en espagnol contemporain. Ce fut là un changement phonétique que j’ai analysé dans de nombreux écrits (notamment Le judéo-espagnol, Entente, Paris, 1986).
Quoi qu’il en soit, c’est bien l’hispanité ou, mieux encore, l’hispanophonie qui est visée par ce titre, et c’est bien elle que l’institut Arias Montano de Madrid qui édite Sefarad, cette revue de haute qualité scientifique, fixe pour critère dans sa définition du sépharadisme : « Fondamentalement, la langue, l’histoire et les créations culturelles des Juifs originaires d’Espagne ou assimilés à eux, produites dans quelques pays que ce soit depuis la première génération des émigrés (de 1391 et surtout de 1492) jusqu’à nos jours et ce, à condition qu’ils continuent de perpétuer des éléments judéo-espagnols dans leur culture » (Estudios sefardies, N°1, Madrid, 1978, « Presentacion » de José Luis Lacave, pp. VII-IX).
Voilà qui est clair, et qui correspond à une conception ethnico-religieuse du sépharadisme. C’est plutôt pour celle-ci que nous opterions sans quoi, nous le verrons, nous laissons la porte ouverte au plus grand confusionnisme.
Il y a en second lieu, la conception rituelle, culturelle ou minhaguique qui correspond à l’adoption par l’ensemble des Juifs de rite sépharade, de ce rite, voire de ses mélodies puisque, dès 1587, dans son livre Zemiroth Israel, Israel Nadjara signalait à ses lecteurs que les piyutim ou poèmes liturgiques qu’il présentait devaient être chantés sur l’air de telle ou telle autre romansa dont il donnait le premier vers.
Ces romansas ont traversé les siècles et les communautés judéo-espagnoles du monde entier, mais également les communautés judéo-arabes.
Pour nous, culture judéo-espagnole et judéo-arabe sont tout aussi dignes l’une que l’autre. Mais il ne faut pas confondre.
Peut-on confondre romanité (de Rome) et francité sous prétexte que les Catholiques de France sont de rite catholique romain ? Dites cela à Le Pen, il vous cassera la figure en protestant « moi un Rital ! »
Vous voyez bien qu’il faut mettre les points sur les i et ne pas confondre vessies et lanternes. Il est vrai que la langue, ethnie, culture et culte sont des notions par trop malmenées qui aboutissent au type suivant de confusionnisme bien typique et regrettable :
Confusionnisme typique Ladino = judéo-arabe !!! Ne riez pas, cela se trouve écrit en toutes lettres dans le N°496, p.24, janvier 1978, de Tribune Juive qui titre « Enrico (Macias) en ladino – Enrico (Macias) en yidiche ».
Étonnement engoué du spécialiste de judéo-espagnol que je suis ! Après lecture dudit article, je constate qu’il s’agit non pas de ladino (judéo-espagnol calque) ni de djudezmo (judéo-espagnol vernaculaire), mais de judéo-arabe ! Retombée de mon engouement qui fait place à cette remarque amère : « Vraiment certains journalistes pourraient s’informer avant de nous informer et au besoin retrouver les bancs des écoles ! », puis cette impression de tenir le bon bout du fil de l’échaveau emmêlé du confusionnisme actuel.
Ainsi donc, pour l’ignorant qui a rédigé cette note (et cela continue encore aujourd’hui de la part des gens qui se donnent des titres universitaires), ladino = judéo-arabe.
Comment en est-on arrivé là ? Ne sommes-nous pas dans la misère intellectuelle la plus grande, le vague le plus condamnable fait de snobisme, le désarroi le plus total ?
A la limite c’est l’euphémisme qui l’emporte, ce qui a conduit Dorf (voir « Holocauste ») à appeler « désinfection » le gazage systématique de nos frères juifs dans l’univers concentrationnaire.
Je suppose que dans l’esprit de l’informateur /déformateur de Tribune Juive, le mot ladino évoquait le judéo-espagnol vernaculaire, parlé ou djudezmo/haketiya (première ignorance, soit premier confusionnisme, et ce en dépit de mes multiples interventions publiques orales ou écrites) et non le judéo-espagnol calque liturgique (1).
En second lieu – toujours dans l’esprit de notre informateur – ladino évoquant l’Espagne ou Sefarad (sepharad), nom (seconde ignorance, soit nouveau confusionnisme) qui pour lui évoque tout ce qui n’est pas achkenaze (Golda Meir affirmait « sont sépharadim tous ceux qui ne sont pas ashkenazim » (sic) et par conséquent l’ensemble des Juifs méditerranéens et orientaux.
C’est là le plus cas de sophisme, je l’offrirai à un de mes amis philosophes en quête d’exemples. On le voit, c’est là une réaction en chaîne propre à notre société superficielle et concurrentielle, toujours sur le qui-vive pour placer une marchandise grossière et des articles gribouillés à la va-vite qui ne laissent pas le temps de tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler.
D’ignorance en ignorance, produits d’une acculturation nécessairement déculturante, on annonce tout simplement, sans rire, kon tioda su kara dirait un Séphardi, que Enrico chante en ladino alors qu’il chante en judéo-arabe (notez que dans notre société raciste l’élément arabe est ainsi évité et que ladino « fait l’économie » de judéo).
C’est le mécanisme même de ces euphémismes qui font que Israélite = ladino = sépharade = élite = +
Juif = judéo-espagnol = judéo-arabe = pègre = ;
Tout une chaîne euphémistique proportionnelle qui en dit long sur nos mentalités. Ladino = judéo-arabe est l’illustration la plus parfaite, la plus parlante et la plus désolante à la fois du confusionnisme actuel, de l’à-peu-près des gens trop pressés et qui se veulent informateurs et éducateurs. Quelle écrasante responsabilité.
Nous, Juifs, victimes de cet autre confusionnisme qu’est le racisme, devons lutter de toutes nos forces contre le vague engendreur des pires méprises.

H. V. Séphiha a une chaire de judéo-espagnol à la Sorbonne Nouvelle, Inalco.
(1) Ce judéo-espagnol calque ou ladino auquel j’ai consacré deux thèses et plus de trois cents articles (voir Le judéo-espagnol, Entente, Paris, 1986).

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