Sefarad, un nom pour une terre de diaspora. Fulvio Diego Papouchado
La diaspora, en grec «dispersion», c’est le mouvement migratoire des Juifs vers toutes les nations du monde et, par métaphore, l’ensemble des nations où sont présentes des communautés d’Israélites; la dispersion imposée aux Juifs accroissait les communautés déjà volontairement constituées hors de la Palestine.
Par convention, le début de la diaspora hébraïque est fixé à l’an 70 après EC, où le Second Temple de Jérusalem fut détruit par les légionnaires de Rome. Au contraire, il n’est pas exact de croire que les Juifs aient commencé à se disperser dans les pays de la Méditerranée par suite de la chute de Jérusalem. En réalité, depuis un certain temps déjà quelques groupes de Juifs étaient présents hors de Palestine: esclaves, fugitifs ou artisans et commerçants. Raisons concomitantes étaient les conditions défavorables géographiques et de climat, de la Palestine, telles que l’aridité du sol et la pénurie d’eau. Déjà depuis l’invasion de la Palestine par les Assyriens et les Babyloniens le peuple hébraïque eut des contacts avec les peuplades indo-européennes établies en Europe. Déjà avant l’époque biblique un grand nombre de Juifs étaient présents dans les régions helléniques. En fait, le prophète Ésaïe (24:15) était convaincu que la dispersion du peuple des Juifs atteignait les îles de la mer, c’est-à-dire l’Égée.
De plus, la conquête postérieure de l’empire babylonien par les Perses mit les Juifs en mesure d’avoir de plus grandes possibilités de contacts avec les Européens grâce aux commerces de la nouvelle Puissance. Des descendants des émigrés des royaumes d’Israël et Judée pouvaient se trouver dans toutes les 127 légendaires provinces de l’empire persan, surtout après que les conquêtes d’Alexandre le Grand les mirent en rapports serrés avec la civilisation hellénique. Pendant les siècles successifs, en Asie Mineure, en Grèce, en Égypte et en d’autres lieux vivaient des communautés juives qui s’y étaient installées pour mieux suivre et accroître les relations commerciales ou pour échapper aux fréquentes siccités et caresties qui frappaient la Palestine; en Mésopotamie continuait à vivre un noyau de Juifs dont toutefois l’origine est restée peu connue et difficile à établir clairement. Même dans ces pays les relations commerciales et les vicissitudes de guerre dispersaient ultérieurement les Juifs vers d’autres contrées, soit comme hommes libres soit comme esclaves. Déjà au 1er siècle av EC le fameux géographe Strabon remarquait qu’il n’existait lieu au monde alors connu où ne se trouvassent des Juifs. Il écrivait que la ville africaine de Cyrène comptait quatre catégories d’habitants: citoyens, paysans, étrangers, Juifs, et que cette situation était la même dans toutes les autres villes du temps d’Auguste. Dans les derniers témoignages bibliques est certifiée la présence de lieux de culte hébraïques dans quelques îles grecques. En effet, il est notoire qu’en 49 après EC le consul romain de l’île de Cos dut ordonner aux habitants de faciliter le passage, vers un temple là édifié, aux pèlerins juifs, les mêmes qui, selon Strabon, avaient payé 800 talents d’argent pour défendre l’île des visées de Mithridate. L’auteur inconnu des Oracles Sybillins s’adressait aux Juifs en ces termes: Toute contrée est pleine de toi, ainsi que toutes les mers.
Les Juifs atteignirent même la péninsule ibérique; probablement ils suivirent les routes marchandes les plus pratiquées à l’époque et qui reliaient les ports ibériques sur la Méditerranée à ceux de l’Asie Mineure, surtout en compagnie des marchands phéniciens et carthaginois. Nous rappelons, en passant, que Tartessos fut fondée par les Phéniciens avec le nom de Tarshish. Ce port fut un point de départ pour la pénétration vers d’autres côtes et vers l’intérieur de la péninsule. Nombreux sont ceux qui estiment que la diaspora prit fin idéalement en 1948 avec la naissance de l’état d’Israël. En réalité, actuellement cet état compte cinq millions d’habitants de religion judaïque, qui ne constituent pas la plus grande partie des Juifs du monde.
Sefarad, c’est-à-dire la péninsule ibérique, a toujours été une partie importante de la diaspora juive. En hébreu moderne parlé en Israël le vocable Sefarad signifie Espagne, tandis qu’en hébreu antique et médiéval le même terme était utilisé pour désigner l’entière péninsule ibérique sans distinction entre les différents groupes politiques et ethniques existants en elle. Au temps de Jésus étaient indiqués comme Juifs de Sefarad ceux de toutes les zones de la Méditerranée occidentale connues et fréquentées par les Phéniciens, peuple à la vocation commerciale et de marine, de souche sémite, donc analogues aux Juifs. De même quand le nom de l’Espagne avait été changé en Al-Andalous par les Maures qui l’avaient conquise au début du VIIIe siècle en y instaurant la domination islamique. C’est en partant de Sefarad qu’a été forgé le terme «Séfarade» pour désigner quelqu’un d’ethnie hébraïque originaire de n’importe quelle zone de la péninsule ibérique.
Nous trouvons le terme cité pour la première fois dans la Bible, dans le succint livre du prophète ‘Obadiah (20-21, ou Abdias, selon la graphie latinisée), où est prophetisé l’anéantissement des Iduméens, peuple ennemi des Juifs. La période semble être peu après 586 av EC: Et les captifs de cette armée des fils d’Israël [possèderont] ce qui appartenait aux Cananéens jusqu’à Sarepta, et les captifs de Jérusalem, qui [avaient été] à Sepharad, possèderont les villes du midi. Et des sauveurs monteront sur la montagne de Sion pour juger la montagne d’Ésaü. Et le royaume sera à l’Éternel (Version française de J.N. Darby).
Il est évident que le prophète ou, du moins, l’auteur du texte biblique, ne faisait pas allusion a l’Ibérie. En effet, dans une translation antique des propos de ‘Obadiah il était spécifié: Sefarad, lieu inconnu. Même le curateur de l’actuelle édition italienne de la Torah est d’accord: le rabbin Dario Disegni note que Sefarad est un lieu inconnu, jamais cité une seconde fois dans la Bible.
On a conjecturé que le terme dût être relié à S(h)aparda, ou Sparda, documenté sur des tablettes gravées en caractères cunéiformes et divers idiomes tels que élamite, akkadien et protopersan. Le nom fut donné par les Perses à Sardes, principal centre de la Lydie dans l’Asie Mineure. Les Perses, guidés par Cyrus, premier roi de la dynastie achéménide, soumirent la région en 546 av EC, la gouvernèrent jusqu’au IVe siècle av EC en l’englobant comme satrapie de leur vaste empire. Sardes, l’actuelle Sart turque, est demeurée célèbre étant probablement le lieu d’invention de la monnaie et également capitale du roi Crésus à la légendaire richesse et qui se suicida dans les flammes afin de ne pas tomber prisonnier des Perses envahisseurs. Effectivement, l’on a certifié la présence d’une communauté israélite très éloignée dans le temps et découvert des restes de lieux de culte du judaïsme préromain. Les Juifs étaient peut-être des milliers dans la ville qui comptait jusqu’à 100.000 habitants dans la période de sa plus grande prospérité. En 1962 l’on a découvert une grande synagogue d’époque romaine, ce qui prouve que la communauté juive devait être nombreuse. Probablement bien d’autres témoignages historiques et archéologiques ont été malheureusement perdus au cours de la destruction de la ville par le Perse Cosroé II en 616 de notre ère.
Afin de comprendre l’étroit rapport entre les termes, il faut considérer qu’en hébreu les sons phonétiques de «p» et «f» sont représentés par la même consonne pe’ et que dans l’écriture des langues sémitiques les voyelles peuvent être omises; donc Saparda et Sefarad étaient transcrits également par les consonnes samekh-pe’-resh-dalet. Une raisonnable certitude en ce qui concerne les conjectures qui précèdent, nous est offerte par la découverte, due à l’archéologue E. Littmann, d’une inscription bilingue en grec et araméen, où Sefarad est traduisible par Sardes. En 1916 on publia le résultat de cette découverte qui révolutionna les hypothèses en la matière. A la suite de fouilles ultérieures dans les lieux, une autre tablette fut découverte sur laquelle est gravé un texte en lydien traduit en araméen; la traduction commence par la date et le nom de la même localité indiquée comme Sefarad.
En latin le nom Hispania désignait l’entière péninsule ibérique et sur ce point le grec est concomitant. Les Romains établirent une division administrative d’abord entre Hispania citerior et Hispania ulterior (du IIIe au Ier siècles av EC), ensuite entre Hispania Tarraconensis, Lusitania et Baetica (période impériale depuis Auguste jusqu’aux Sévères, 31 à 235 après EC). Encore plus tard (IIIe et IVe siècles après EC) ils ajoutèrent les régions de Hispania Carthaginiensis et Gallaecia. C’est à peu près depuis 1470 que l’on a commencé à indiquer comme Espagne la nation comprenant les territoires qui s’unifiaient sous les rois chrétiens par la reconquête en direction du sud. En effet après le XIIIe siècle le terme «espagnol» (de Hispaniolus) fut importé de Provence, au fur et à mesure les futurs Espagnols se firent appeler Cristianos: ils n’avaient pas senti la nécessité, et n’auraient même pas eu la possibilité de se donner une appellation non-religieuse qui puisse comprendre l’ensemble composé de Galiciens, Léoniens, Castillans, Navarrins, Aragonais et Catalans.
Comment se sont fondus ces termes? Maintenant le Talmud vient s’insérer dans le débat: il existe une citation d’Aspamia, terre à la limite du monde, située à une année entière de voyage du pays d’Israël. La limite de trois ans fut fixée seulement pour le cas où le propriétaire réside en Aspamia (générique pays lointain et distant de la Judée un an de voyage) … afin qu’il ait à disposition … un an pour revenir… (Talmud, traité X-La jurisprudence, 10–La prescription). Le terme géographique d’Aspamia est également mentionné dans le récent dictionnaire encyclopédique hébra¿que d’Avraham Even Shoshan. L’idée d’une grande et onirique distance s’est raffermie avec l’expression «songer en Aspamia», correspondant au français «bâtir des châteaux en Espagne» et à l’italien costruire castelli in aria (Talmoud, traité Niddah 30b). Ne t’en étonne pas car voilà: un homme peut dormir ici et voir un rêve en Aspamia, l’être humain n’éprouve pas des jours plus heureux que ceux-là. Le terme est présent dans le traité Baba Bathra aussi (74b).
C’est environ au cours du VIe siècle que l’on commence à confondre Sefarad avec Aspamia estimant qu’il se trouve dans la traduction araméenne du livre des Prophètes par Yonathan ben ‘Uzziel (70 avant-10 après EC). Dans cette traduction du livre biblique, vulgarisée à l’intention du peuple, l’on note une interprétation erronée de (H)esperia, nom grec d’Aspamia/Hispania, comme Sefarad, encore une fois à cause de l’omographie de «p» et «f» en hébreu et araméen. A rendre encore plus confuse la question, la traduction grecque des Soixante-dix exprima le concept géographique par «Efratha» et la Vetus Latina par «Euphratha». Une première approximation de Sefarad par Hispania a été documentée également dans la plus ancienne traduction de la Bible au syriaque, le Peshitta. Rédigé vers le siècle VIIIe de notre ère et non au IIe comme l’on croyait, le Peshitta fut fondamental pour la communauté chrétienne syriaque qui maintenait des relations de commerce avec des villes de l’Asie Mineure; par conséquent elle bénéficia d’une certaine diffusion. Depuis, les termes se confondirent et devinrent synonymes.
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