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Les Juifs en Espagne : des origines à l'Edit d'Expulsion : aperçu historique. 1ère partie
par Myriam Benatar, historienne
A quand remonte l'installation des Juifs en Espagne ?
Il est assez malaisé d'en déterminer l'époque. On parle de colonies déjà sous le règne de Salomon par l'intermédiaire des Phéniciens. Mais il est vraisemblable que les communautés juives (1) ne s'y sont vraiment développées qu'après le premier siècle et sous l'empire romain. A cette époque, elles devaient composer un élément assez important de la population ibérique, car en 300, le Concile d'Elvira (près de Grenade) est amené à interdire aux chrétiens de fréquenter des Juifs, de les épouser, et de faire bénir leurs champs et leurs récoltes. (Cette interdiction peut être considérée comme une preuve de prestige de la communauté juive en Espagne).
Au début du Vie S., lorsque les Wisigoths envahissent l'Espagne, les Juifs seront au départ bien tolérés pour être persécutés par la suite, lorsque le catholicisme sera promu au rang de religion d'État. Les Juifs fuient en Afrique du Nord pour revenir en 711 avec les Conquérants arabes dans les rangs de leurs soldats et de leurs fonctionnaires.
A partir de cette date, puisque la première dynastie des conquérants, les Omeyades est originaire d'Irak, les Juifs d'Espagne sont politiquement et linguistiquement mis en contact avec la vie juive de Babylone et ils adoptent la tradition liturgique de cette communauté.
Les Xe. XIe et XIIe S. marquent incontestablement l'apogée de la civilisation juive en Espagne. Grenade, Séville, Cordoue, possédaient des communautés particulièrement florissantes avec Salomon Ibn Gabirol, Maïmonide, et celui que l'on appelé le prince des poètes Jehuda Halevy, connu aussi pour son traité philosophique : "El Kuzari". Leur connaissance des langues et des sciences élèvent les Juifs à des postes très enviés chez les seigneurs musulmans, dont ils sont les médecins, les interprètes, les financiers. Sous la dynastie des Almohades aux XII et XHIe S., la tolérance fait place au fanatisme et au sectarisme. Les persécutions amènent beaucoup de Juifs qui refusent de se convertir à l'Islam à passer du côté chrétien ou à fuir vers la Palestine, ou l'Égypte tel Maïmonide qui deviendra médecin à la Cour de Saladin et président en Collège rabbinique du Caire. A partir de ce moment, le centre de la civilisation et de la culture va se déplacer vers le Nord. Il y aura encore des Juifs en Espagne musulmane mais sans le prestige des siècles précédents. Les Juifs qui fuient vers l'Espagne chrétienne retrouvent donc des communautés dont les premières informations certaines sur l'établissement remontent au IXe Siècle. Ces communautés étaient florissantes et vivaient sur un pied d'égalité avec les chrétiens. C'est la Castille qui, tout au long des siècles supportant le poids de la lutte pour la re-conquista, sera la principale terre d'asile. Les princes chrétiens trouvent dans ces exilés des auxiliaires dévoués et sûrs, des techniciens parfaitement au courant de la situation et des possibilités offertes par les zones reconquises et forment à cette époque l'armature administrative de l'Espagne chrétienne (en effet les chrétiens espagnols méprisaient tout ce qui ne concernait par la guerre ou la foi). En outre, ils monopolisent l'artisanat et le commerce et par conséquent les souverains consolidant leur État vont manifester plus d'égard envers une population qui est un élément indispensable de l'économie.
Cette même bienveillance est partagée par l'Église qui considère les Juifs "disposés à servir partout."
Bien sûr, elle n'abandonne pas son œuvre missionnaire, mais elle est contre les conversions de force et ce jusqu'à l'essor au XIIIe Siècle, des grands ordres prêcheurs franciscains et dominicains venus de France principalement. Dans l'ensemble donc, ces dispositions de la part de la cour et du clergé engendrent surtout au XIIe et XIIIe Siècle une véritable prospérité pour les communautés juives qui sont sur un même pied d'égalité que les chrétiens. Les Juifs espagnols contrairement à leurs frères d'outre Pyrénées qui constituent un groupe errant et marginal, sont l'épine dorsale de la vie économique et sociale. Il faut souligner en particulier le rayonnement culturel des Juifs à l'époque d'Alphonse X le Sage (1221-1284) créateur de l'École des traducteurs de Tolède qui avaient pour mission de traduire en castillan, à partir de l'hébreu ou de l'arabe, la Bible, le Talmud, le Coran et de nombreuses œuvres célèbres de l'Antiquité inconnues en Occident.
Il faut aussi souligner qu'en Espagne ce sont les Juifs qui ont joué un rôle civilisateur et éducateur tel que l'exerçait le clergé ailleurs en Europe. Ils ont substitué dès le XIIIe Siècle la langue vulgaire, en l'occurrence l'espagnol, au latin dans les actes juridiques et administratifs. Et pourquoi cette substitution ? Le latin était considéré comme la langue de l'unité chrétienne et par conséquent abhorré des Juifs.
Mais cette prospérité, ce prestige, joints à !a bienveillance et aux faveurs des grands, n'allaient pas sans susciter l'envie du peuple. Les rois doivent tout au long du XIIIe S-multiplier leurs ordonnances ("fueros") en faveur des juifs. Les émeutes, épisodiques au début, se généraliseront dès la fin du XIIIe Siècle et c'est le prélude à deux siècles de persécutions. Sous la pression des masses, les souverains faiblissent et imposent aux Juifs un quartier propre la "Judéria". Le premier sera créé à Murcie en 1272 après la conquête de la ville par Alphonse X.
Au XIVe Siècle certaines juderias se voient imposer une réglementation de plus en plus sévère. La ségrégation est totale et les Juifs ne peuvent pas pénétrer dans les quartiers chrétiens.
A titre d'exemple, le Concile de Zamora en 1313, interdit aux Juifs d'exercer des fonctions auprès des rois ou princes, de posséder des domestiques chrétiens, de fréquenter des chrétiens etc. ...
Malheureusement, si pour les Juifs ces réglementations resteront souvent lettre morte, cependant elles serviront de justification ou de prétexte aux provocateurs assoiffés de massacre ou de pillage .
C'est aussi au XIVe Siècle que sont organisées les "controverses" (débats concernant les questions religieuses) qui sont annonciatrices des procès spectaculaires de l'Inquisition au siècle suivant. A l'issue de celles-ci, qui pouvaient durer plusieurs mois et au cours desquelles assistaient outre la foule, les notables et même les rois, les rabbins étaient confondus et ridiculisés car il faut signaler que ces derniers étaient opposés à des Juifs convertis particulièrement initiés au mystère du Talmud. Deux noms parmi ces Juifs convertis : Salomon Halevy, rabbin de Burgos, qui devient Pablo de Santa Maria, évêque de la ville, et Abner de Burgos, médecin et savant, qui devint sacristain de la cathédrale de Valladolid et surnommé "idéologue maître de l'apostasie". (2)
à suivre
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