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Les Juifs en Espagne ; des origines à l'Edit d'Expulsion : aperçu historique. 2ème partie
Mais en fait que reproche-t-on aux Juifs ?
Ce sont des accusations communes à l'antisémitisme de tous les temps et de tous les lieux, comme celles de profaner des images saintes ou de tuer un enfant chrétien tous les Vendredis Saint pour en boire le sang, etc. ...
Mais c'est surtout dans le courant de la seconde moitié du XIVe Siècle que trois événements majeurs rendront la situation des Juifs en Espagne précaire :
1°) les massacres de la Peste Noire (1358-1349). On sait que cette épidémie partie de la Chine jusqu'en Europe, faucha rien qu'en Occident quelque 25 millions d'individus. Comme les Juifs de par leurs règles d'hygiène étaient moins touchés que les autres, il ne fallut pas beaucoup d'imagination aux antisémites pour les rendre coupables de la catastrophe.
2°) la guerre civile qui oppose entre 1355 et 1366 le roi légitime Pierre le Cruel à son frère bâtard Henri de Trastamare. Dans ce conflit, les Juifs dans leur ensemble restent fidèles par prudence au roi légitime accusé par ses adversaires d'être enjuivé. Lorsque le frère Henri l'emporte, il est certain que l'appui et la bienveillance du Souverain ne seront plus les mêmes et ce sera le déclin de la puissance juive en Castille. (3)
3°) l'événement le plus important peut être de tout ce XIVe S., pour les Juifs : les massacres de 1391 . Partis de Seville, ils touchent bientôt toute l'Espagne. On évalue à 50.000 le nombre total des victimes (pour l'époque, c'est énorme). Fuyant la terreur, un fort contingent s'évade d'Espagne et parvient dans les Balkans en passant par l'Italie.
Mais tous ne prennent pas la fuite. Il y a ceux qui recherchent la sécurité dans la conversion. Selon certaines estimations, c'est plus de 100 000 familles (soit près de 1.000.000 de personnes)qui se seraient converties. Le Judaïsme espagnol face à ces humiliations et misères réagit tout autrement que celui d'outre-Pyrénées. Il ne se replie pas à l'intérieur des ghettos et il ne conduit pas à un fanatique zèle religieux. Pourquoi ? Étant donné l'enracinement des Juifs dans le pays, leur familiarité avec les mœurs et la culture ambiante, et aussi le scepticisme latent de nombreux intellectuels pour lesquels la sécurité valait bien une messe, le baptême devenait une solution commode. De plus, il ne faut pas l'oublier, l'œuvre missionnaire était accomplie par des convertis qui ne prêchaient pas dans le désert. A partir de ce moment-là, le Judaïsme espagnol va se trouver scindé en deux camps ennemis : les Juifs et les "marranes "(4) ou "converses" ou encore "christianos nuevos". Pour ceux qui restent et continuent à affirmer leur judaïsme, le XVe Siècle s'annonce terrible : ils sont dépouillés de leurs livres, on ferme leurs synagogues (transformées en églises), on leur interdit le commerce, l'artisanat, la médecine. On leur enlève même le droit d'émigrer.(5) Ces mesures amènent les Juifs à perfectionner davantage leur organisation communautaire. Ainsi en 1432, à l'initiative de Dca Abraham Benveniste, trésorier du roi Jean II et chef de tous les Juifs de Castille, les rabbins et notables de Castille se réunissent et adoptent des règlements très sévères pour leur communauté (comme la séparation totale d'avec les chrétiens). Ces statuts témoignent d'une organisation très poussée tant dans le domaine de la Justice que dans ceux de la religion de la morale ou de l'administration publique. Ils seront respectés par les sepharadim durant des siècles, et c'est sur base de ces statuts que les communautés de la dispersion s'organiseront.
La promulgation des lois anti-juives va plonger l'Espagne dans un grave déséquilibre économique et social (6).
Comme les Juifs ne peuvent plus rien faire, les produits de leur artisanat disparaissent des marchés ce qui provoque la hausse générale des prix. L'Espagne est obligée d'importer de tous les coins d'Europe les tissus, les tapis et autres objets dont les Juifs s'étaient faits les spécialistes réputés.
Même si les autorités essayent à un certain moment d'atténuer la sévérité des lois et de reconnaître à nouveau aux Juifs le droit au travail, la crise économique n'en menace pas moins. Mais bientôt dans cette Espagne en crise, on voit pointer une nouvelle classe qui succède aux Juifs persécutés et qui s'impose : les marranes.
Intelligents, opportunistes, bénéficiant du prestige de leur savoir et de leurs richesses, ils accaparent bientôt la plupart des dignités et honneurs dans la vie publique et dans la hiérarchie ecclésiastique. (7)
Les plus nobles familles espagnoles les accueillent avec empressement. D'ailleurs n'étaient-ils pas de descendance royale ? Par conséquent ils n'abâtardissaient pas le sang de ces familles (8). Mais de cruelles surprises les attendront lorsqu'ils devront se soucier de "limpieza de sangre".
Mais ces marranes qui avaient cru trouver la sécurité dans le baptême, seront à cause de la haine du peuple et de la convoitise des grands, accusés de feindre la conversion pour mieux tromper les chrétiens. Au XVe Siècle les persécutions vont frapper non seulement les Juifs mais aussi les convertis "sospechos en la fe".
Dans beaucoup de villes, où ils sont particulièrement nombreux, on leur impose un quartier, renouvelant ainsi la ségrégation qu'eux ou leurs pères avaient prétendu fuir, Et parce que l'Espagne qui est en train d'achever son unité territoriale (il ne lui reste plus que le petit royaume de Grenade à conquérir), désire parfaire son unité religieuse, elle constitue pour ceux des marranes qui professent le christianisme du bout des lèvres, le Concile Suprême de l'Inquisition en 14S2, placé sous la direction du sinistre Torquemada.
Mais malgré la peur des procès inquisitoriaux et le grand nombre d'exécutions spectaculaires, le problème reste entier : les converses dans leur détresse se rapprochent du Judaïsme.
Par conséquent, l'Inquisition aura à s'occuper aussi des Juifs qui entravent son action et aident les "conversos" à judaïser. Lorsque le 31 janvier 1492, Isabelle et Ferdinand pénètrent dans Grenade (grâce à l'appui financier des Juifs), la Reconquista est terminée. Les Juifs peuvent être expulsés et l'unité religieuse accomplie.
L'Edit est promulgué le 31 mars 1492.
(1) Les Juifs d'Espagne sont communément appelés "Sefaradïm". D'où vient ce terme ? On le trouve mentionné pour la première fois dans le livre d'Obadia (prophète mineur), verset 20, comme étant le site d'une colonie d'exilés de Jérusalem sans explication aucune sur le lieu. Par la suite, différents commentaires l'ont assimilé à Ispamia ou Ispania. Mais c'est à partir du Sème siècle après J.C. que SEFARAD devient l'appellation usuelle des Juifs de la péninsule ibérique.
(2) La plus célèbre de ces controverses est celle de Tortosa (Aragon) qui durera de 1412 à 1414 et qui voit la conversion de 12 rabbins sur 14.
(3) Cette dégradation de la condition est reflétée dans un des chefs-d'oeuvres classiques de la littérature médiévale : "Los Proverbios Morales" de Chem Tov de Cariait.
(4) De l'arabe "ma'hran - de l'hébreu "herem" : illicite-dé fendu.
(5) Ces restrictions sont valables également pour les musulmans.
(6) Les Juifs formaient l'armature administrative de l'Espagne chrétienne et monopolisaient l'artisanat et le commerce.
(7) II y en avait tellement, qu'en 1483, vus bulle papale allait interdire aux évêques de Calice "que no fueran christianos nuevos" de juger les Juifs.
(8) Les Juifs espagnols manifestaient avec fierté de leurs origines. Ils étaient censés descendre des Juifs exilés soit par Nabuchodonosor, soit par Titus. En tout cas. écrivait l'historien Ibn Verga, "ils étaient de souche royale".
(9) "Faites- vous baptiser et allez voir comment on brûle les Nouveaux Chrétiens" . Ce sont les paroles d'un vieux juif qui s'était converti 40 ans auparavant.
à suivre
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