Visitez notre NOUVEAU portail >>> Accueil - sefarad.org

Portraits de Séfarades de Navarre à la fin du Moyen-âge.

    MENU    
SEFARAD.org
Los Muestros

 

Portraits de Séfarades de Navarre à la fin du Moyen-âge.

 

                                                                                                                                                                                           Béatrice Leroy

 

Les commémorations actuelles de l'exil des Juifs d'Espagne de 1492 (songeons à la belle cérémonie du 31 mars 1992 à la Grande Synagogue de Madrid, présidée par le Roi Juan Carlos 1er d'Espagne et le chef de l'Etat d'Israël Haïm Herzog) permettent à de nombreux Juifs d'Occident de renouer avec leur passé. Les colloques et les pu­blications abondent, et beaucoup (sans oser l'avouer?) apprennent tout de l'Histoire de leur peuple, au-delà des idées reçues et des déformations séculaires. Avant l'exil du 31 mars 1492, les Juifs avaient vécu en Espagne en sujets des rois, comme les autres ou presque comme les autres. Le temps de l'exil et des conversions forcées ne fut pas vécu tel quel par le petit royaume de Navarre, un État souverain et qui le demeura jusqu'en 1512, et qui n'avait pas lieu d'obéir aux mesures des Rois Ca­tholiques. La Navarre accueillit en Î492 de nombreux réfugiés aragonais, et quelques castillans; mais, sous la pression des Rois Catholiques et des tribunaux de l'Inquisition aragonaise (les "Converses" aragonais entraient en Navarre et y "judaïsaient" quasi librement), les souverains de Navarre, Ca­therine et Jean, durent à leur tour expulser leurs Juifs en 1498. La plupart de ces derniers se convertirent au christianisme et demeurèrent en Navarre, avant de partir et de s'installer dans la France voisine après 1550, en retrouvant le judaïsme. En 1497, le royaume du Portugal avait choisi la même solution vis-à-vis de ses Juifs. Au-delà des regrets, que retenir de ces Juifs de Navarre, les derniers à demeurer sur le sol ibérique selon le mot de Benjamin Gampel ? Ils mériteraient tous une pensée, qui ne demanderait qu'à s'exprimer dans Tudela, la ville des bords de l'Ebre, dans Estella, la localité de la route des pèlerinages à Santiago, Olite au pied du château royal du XVe siècle, dans Pampelune, la capitale du royaume, au vieux quartier serré autour de sa cathédrale. Richard Ayoun et Haïm Vidal Sephiha viennent d'éditer 70 portraits de "Séfarades d'hier et d'aujourd'hui"; ajoutons-y quelques autres Juifs, inconnus, ou qui ne se laissent connaître qu'à travers les documents des Archives de Navarre. Ils représentent tous des archétypes des Juifs de Navarre et, par-delà, des Juifs d'Espa­gne, dans les belles années de la liberté des Séfarades et de l'indépendance de la Navarre.

 

L'irrigateur et le marchand de vin

Tous les Juifs de Navarre ont pu posséder leur terre, leur vigne, leur droit d'usage de l'eau. Itzhak b. Menir, qui est un rabbin connu des plus érudits, au­teur d'un commentaire du traité Berak-hot du Talmud (le "Beerot Itzhak") vers 1300-1330, est chargé en 1340 par le roi de Navarre de perfectionner le réseau d'irrigation qui permet la vie aux Huertas (les jardins et potagers irrigués) de Tudela. Avec un chanoine et un bourgeois de la ville, il surveille les travaux de prise de l'eau de l'Ebre et de tracé d'une nouvelle canalisation jusque sous le grand pont de Tudela. Son œuvre est réussie, on peut suivre encore cette dérivation de l'Ebre. Les descendants de la famille Menir gardent cette spécialité. Abraham, vers 1380, est membre du conseil de gestion des canaux d'irrigation de Tudela. Quant aux membres de la famille, ils sont presque tous viticul­teurs et négociants en vin. Vers 1250, un Bueno b. Menir avait échangé l'une de ses vignes avec l'une des propriétés royales, pour réaliser des remembre­ments; un second Bueno b. Menir, vers 1360, a vendu son vin à la cour et a écrit sa reconnaissance de paiement en "aljamiado", en navarrais en caractères hé­braïques. Vers 1460-1490, les Menir ont toujours des vignes à Tudela.

 

Le négociant et fournisseur de la cour

Samuel Amarillo (le "jaune" en espagnol; est-ce un trait de caractère plutôt qu'un rappel de la rouelle jaune que les Juifs de Navarre ne portent sans doute pas?) est le plus actif fournisseur de la cour de Navarre, entre 1380 et 1420, à la fin du règne de Charles II (mort en 1387) et durant celui de Charles III (mort en 1425). Il est Juif de Tudela, et s'est donné la spécialité de fournir les hautes sociétés navarraises en tout ce qui est souhaitable pour leur train de vie. Avec l'autorisation de la cour royale, il dispose de deux serviteurs et de trois montures, et va régulièrement de Tudela à Saragosse, de Tudela à Olite ou Pampelune où réside la cour. Il s'approvisionne en effet à Saragosse (la capitale du royaume d'Aragon, mieux à même de faire venir les produits méditerranéens par les ports de Barcelone et de Valence) en tout ce qui manque au petit royaume intérieur de la Navarre. Il fait entrer régulièrement dans les palais royaux des épices, des fruits (l'Occident découvre alors les oranges, denrées de haut luxe), les sucres, le safran, et l'or en pièces ou en objets travaillés, et puis encore la soie, le satin, le velours. Par-delà cette clientèle princière, Sa­muel Amarillo est l'intendant de plusieurs grands seigneurs de Navarre, qui ont reçu en fiefs du roi de grands domaines, des rentes, des villages, et qui n'y résident guère, se reposant sur le Juif de Tudela. Assez riche pour disposer de capitaux, ce dernier est membre d'une équipe de fermiers des impositions ("Arrendadores") qui à 6, 10, 12, selon les années, et pour la plupart des Juifs, avancent au Trésor une somme forfaitaire (60.000 Livres de Navarre en 1392 par exemple) puis se chargent d'assurer la collecte auprès de tous les imposables du royaume. Avec Samuel Amarillo, il convient de retenir quelques noms de Juifs de Navarre de semblable envergure sociale et de carrière identique, Na­than del Gabbay, Samuel Benveniste, Ezmel b. David, Azach (Itzhak) Alborge, Judas b. Menir. Samuel Amarillo laisse souvent son sceau sur ses quittances, portant une fleur et son nom en caractè­res hébraïques.

 

Le médecin et Grand Rabbin

Josef Orabuena est souvent associé à ces derniers dans les équipes d'Arrenda-dores de ces décennies. D'une vieille fa­mille de Tudela, mais résidant plus volontiers à Estella et à Pampelune, il est médecin personnel du roi Charles II, qui le lègue à son fils Charles III, ce qui est très pratique en péninsule ibérique où les princes se recommandent mutuelle­ment leurs médecins juifs et où des dy­nasties de "Fisicos" (médecins) juifs s'at­tachent aux dynasties royales. Le roi Charles III décide en 1390 de nommer Grand Rabbin de Navarre Josef Orabue­na; la charge n'existait pas jusque là en Navarre, alors qu'elle était ancienne au Portugal et en Castille. Le Grand Rab­bin est l'interlocuteur et le porte-parole du roi et de son peuple juif. Il transmet les ordres royaux, les demandes de le­vées d'impositions et "d'aides exception­nelles". En retour, il rachète au Trésor les condamnations qui frappent de temps à autre ses coreligionnaires, les actes de justice d'Etat ou les mesures communautaires (où se pratique le "He-rem"). Très nanti par le roi de beaux revenus à Pampelune et à Estella, Josef Orabuena est très proche de la cour où il fait vendre du drap, des chevaux, où il prête au souverain, où fréquemment il avance des sommes aux officiers du royaume (il souscrit ses chartes de paie­ment de son nom en caractères hébraï­ques).

Sa fille Sorbellida a épousé Abraham b. Shuaib, ses fils Itzhak et Judas-Léon sont ses associés et lieutenants. Lors­qu'il meurt en 1416, ses fils expédient ses affaires et prennent sa place comme "Receveurs Généraux" des Juifs de Na- varre, charge qui désormais semble sy­nonyme de celle de Grand Rabbin, et oc­cupée par des membres des familles Malach ou La Rabiça jusqu'en 1498.

 

L'officier condamné

Abraham b. Shuaib, le gendre du Grand Rabbin, est l'un des grands officiers des finances du royaume de 1380 à 1411. D'une famille d'intellectuels de Tudela mais installé à Estella, il est collecteur de diverses taxes locales au début de sa carrière puis, à partir de 1388, Rece­veur-Collecteur de toute la province (la "Merindad") d'Estella, qui garde le royaume à l'Ouest en frontière de la Castille. Il doit faire rentrer les impôts et les présenter deux fois par an au Tré­sor à Pampelune, et assurer toute la vie financière et économique de sa Merin­dad. A ce titre, il fait construire des ponts et des chaussées, il paie les tra­vaux de fortification ou surveille les foi­res d'Estella. Lui aussi prête à tout son entourage, dont au roi, s'engage dans l'équipe des Àrrendadores et négocie avec des marchands béarnais ou aragonais.

Mais en 1411, on ne sait trop pour quel abus, vol dans le Trésor, détournement de fonds, ou fiscalité trop lourde pour alimenter sa caisse personnelle, il est condamné par le gouvernement et exé­cuté par pendaison. Ses biens sont con­fisqués, donc inventoriés. On apprend alors qu'il possédait des terres de toutes natures dans la campagne d'Estella, plusieurs demeures, des meubles et des objets remarquables, une collection de livres hébreux vendus à l'encan mais pour la plupart repris par la commu­nauté de Tudela. Le détail de ses affai­res personnelles dans le grand commer­ce et dans la banque, comme le détail de la fiscalité d'Etat, sont connus par la même occasion. Son beau-père le Grand Rabbin de Navarre n'a pas obtenu sa grâce (mais on ne sait rien sur d'éven­tuelles démarches), mais le roi Charles III a tenu à offrir 500 livres à Sorbelli­da, puis à protéger la réinsertion sociale de l'employé secrétaire du condamné, Yom Tov de Rabbi David, qui avait lon­guement été emprisonné pendant que se négociaient, au profit de l'Etat, les pro­priétés de son maître. Les biens d'Abraham b. Shaib ont été connus "grâce" à sa condamnation. L'un de ses contemporains, Jeuda Levi d'Es­tella, avait été de même inquiété et ses biens avaient été invotoriés en 1388, mais la peine avait été financière sans atteindre la gravité de celle de Shuaib.

 

En 1430, Mosse Benjamin a un sort à peu près semblable. Les autres Juifs de Navarre, officiers des bureaux de l'Etat, n'ont pas été condamnés, leurs biens n'ont pas été étalés sur la place publi­que. On ne peut que souhaiter pour eux le même éventail de richesses foncières, mobilières, intellectuelles.

 

Le marchand de vin, le fournisseur de velours et d'or, le médecin, le collecteur, les lecteurs de Talmud et des Psaumes, voici quelques Juifs de Navarre capa­bles d'écrire leur nom en caractères hé­braïques vers 1350, 1400, 1425 ... Tous les Juifs de Navarre n'atteignent certes pas de telles positions sociales, mais cet­te élite aux bons noms Séfarades qui perdurent, mérite bien quelques souve­nirs dans la mémoire collective des Séfarades.

 

 

Bibliographie

Richard Ayoun et Haïm Vidal Sephiha: "Séfarades d'hier et d'aujourd'hui. 70 portraits", Liana, Levi, 1992.

 Benjamin Gampel: "The last Jews on Iberian Soil. Navarrese Jewry 14797 1498", University of California, 1989.

 Béatrice Leroy: "The Jews of Navarre in thé Late Middle Ages", Jérusalem, 1985, coll. Hispania Judauca, IV.

"Los Judios de Navarra en la Baja Edad Media", Madrid, 1991.

 

 

 

 

 

 

- Copyright © sefarad.org - 1997 - 2012

Retour au Site sefarad.org