De Durban à New York, évitons les amalgames

Joel Kotek

De Durban à New York, évitons les amalgames

Joël KOTEK, chargé de cours a l`Université Libre de Bruxelles, secrétaire général du CEESAG, Centre Européen d'Etudes sur le Racisme.

Il y trois semaines -déjà jadis !- nous assistions incrédules et atterrés à la mise en accusation d'Israël et du sionisme dans le cadre de la conférence " antiraciste " de Durban. Alors que, depuis des semaines et des mois, le quotidien des Juifs d'Israël se résumait à une suite ininterrompue d'attaques suicides de type raciste (tuer le maximum de Juifs israéliens parce qu'Israéliens et Juifs, n'est-ce pas, par définition, un acte raciste?), c'est Israël que, de partout, l'on montrait du doigt. C'est Israël qui était dénoncé, vilipendé, diabolisé. C'est Israël qui mobilisait toute l'attention et tous les débats dans un climat de haine à faire frémir. Au grand dam, mais qui s'en est seulement soucié, des Tibétains, des Kurdes, des Soudanais, des Intouchables, et autres sacrifiés permanents de l'Histoire qui étaient sur place pour parler, et faire parler, de leur propre souffrance, de leur propre humiliation. En vain. C'était avant le 11 septembre 2001. Avant les attentats apocalyptiques de New York qui devaient frapper des milliers de civils innocents, un maximum de civils innocents, eux aussi condamnés à mourir pour être ce qu'ils étaient : des Américains. Ou leurs " complices " supposés (un maximum de civils innocents : soulignons, par la bande, que s'ils l'avaient voulu, les terroristes auraient pu frapper les deux symboles du capitalisme américain qu'étaient les tours jumelles du World Trade Center, un dimanche et/ou de nuit ; leur " action d'éclat " eût été moins meurtrière mais leur geste non moins retentissant).

L'horreur de New York dévoile ainsi, par l'absurde, le véritable visage de Durban : une sinistre farce où les accusateurs d'hier - le bloc homogène des pays arabo-islamiques- se retrouvent, qu'ils le veuillent ou non, du côté des accusés d'aujourd'hui, une fraction d'islamistes hallucinés -comment oublier les débordements de joie de la rue arabe, palestinienne en particulier ; les gesticulations pitoyables d'Arafat faisant l'offrande de son sang n'y changeront rien.

De l'Algérie aux Philippines, de la Tunisie à l'Afghanistan, là sont les faits, l'ensemble arabo-musulman se trouve parcouru par une lame de fond intégriste, fondamentaliste, anti-occidentale et rétrograde qui semble irrépressible. Il va sans dire, mais disons-le quand même, que l'Islam en tant que tel n'est pas lui-même en cause. Mais bien la difficulté, sinon l'incapacité, qu'éprouvent les pays qui se réclament de son héritage à intégrer les paramètres de la modernité. Comment ne pas évoquer la condition de la femme en terre musulmane ? Ou celle des homosexuels ? Comment ne pas souligner le fait qu'il n'existe pas aujourd'hui un seul Etat arabe démocratique ? Je parle ici de modernité et non de mondialisation (de cette dernière, les capitaux arabes sont parmi les principaux agents, et que dire, sinon que le succès de Ben Laden doit beaucoup à se maîtrise des outils de la globalisation). Du Maghreb à l'Asie centrale, en passant par le Proche et le Moyen-Orient, c'est bien à la modernité que résiste l'Islam. Il n'est donc pas étonnant que ce sont les symboles de cette modernité, et ses représentants par excellence -les Américains- qu'ont visé en priorité les séides de Ben Laden. Cette incapacité dont témoigne l'espace arabo-musulman à se fondre dans la modernité est bien le nœud de l'affaire. Elle ne date pas d'hier. Et elle permet de comprendre en quoi Israël n'est que très indirectement lié à la propagation des idées intégristes actuellement à l'oeuvre dans les pays islamiques.

Le conflit serait-il pour autant d'ordre civilisationnel, comme l'a naguère suggéré Samuel Huntington ? Sans aucun doute, mais à condition de préciser que ce conflit n'oppose pas tant le monde islamique à l'Occident, que deux conceptions du monde et, partant, au sein même de l'Islam, deux conceptions opposées du rapport à la modernité (la chrétienté eut aussi ses " fous de Dieu ", notamment aux 16ème et 17ème siècles).

Le conflit israélo-arabe n`explique en rien, revenons-y, les attentats de New York. Pas plus d'ailleurs que la montée de Khomeini, l'assassinat de Massoud ou encore les guerres civiles des Philippines, d'Algérie (100.000 morts) ou du Sud Soudan (2.5 millions de morts !). Faut-il rappeler que les terroristes islamistes ont préparé leurs attentats new-yorkais bien avant le déclenchement de la seconde Intifada ? C'est Jean Daniel qui, dans le Nouvel Observateur, l'a récemment affirmé : Israël n'est qu'un des détonateurs possibles dont on se sert pour unir dans un même combat les musulmans d'Asie et les Arabes du Moyen-Orient. Mais cette évidence, car c'en est une, n'empêche nullement les professionnels de l'antisionisme de pointer une fois de plus l'Etat juif du doigt. Et les Juifs de se retrouver pour la énième fois de leur histoire dans la posture du coupable idéal, du bouc émissaire par excellence : ne va-t-on, ici ou là, jusqu'à suggérer de sacrifier Israël à la Bête terroriste dont on espérerait ainsi satisfaire le féroce appétit ? Si Israël n'existait pas, il faudrait décidément l'inventer... pour aussitôt l'offrir en pâture. Il suffit pourtant d'évoquer les accords de Munich, en 1938, pour se convaincre que la lâcheté ne paye pas. Qu'elle ne paie jamais. La cession à " Monsieur Hitler " de l'innocente Tchécoslovaquie, la seule démocratie d'Europe centrale et orientale, coupable de n'avoir pas réglé comme " on " le souhaitait la question des Sudètes, n'a pas empêché les nazis de s'en prendre ensuite aux démocraties libérales.

Dans le genre munichois, la toute récente pétition des " humanistes " qui exigent des " sanctions non violentes " à l'égard des pays qui soutiennent et arment le bras des terroristes est exemplaire : on en rirait volontiers, si les circonstances ne prêtaient pas plutôt à pleurer. Des " sanctions non violentes " après les milliers de morts de New York et de Washington... Et pourquoi pas, dans la foulée, des repas sans nourriture aux victimes de famines ? Ne rien faire, ou procéder à des " sanctions non violentes ", pour reprendre une formule dont on se souviendra longtemps, serait autrement périlleux pour le monde civilisé que de manier le bâton avec l'énergie et la volonté exigée. La mollesse, par d'aucuns prônée, les citoyens américains ne la comprendraient pas. Au besoin, ils la dénonceraient pour mieux pour justifier un droit de légitime défense personnel qui les conduirait à faire justice eux-mêmes ; l'extrême droite locale ne manquerait pas d'en profiter pour s'attaquer aux musulmans américains. Mais surtout, surtout : tout Etat agressé, et les attentats du 11 septembre dernier ont été des agressions épouvantables, démentielles, tout Etat agressé a le droit, sinon le devoir, de riposter avec les moyens appropriés, militaires au besoin, à l'agression dont il a fait l'objet. Ne pas le faire serait pour lui se condamner à mort.

Faut-il pour autant le privilégier l'option armée ? Certes, non. Au delà de la nécessaire réplique militaire, c'est plus que jamais à la paix et au dialogue interculturel qu'il faut travailler. Répéter les erreurs de Durban, mais à l'envers, en faisant jouer à l'Islam et aux Arabes, après l'avoir fait jouer aux Juifs et à Israël, le rôle du Grand Satan, serait non seulement stupide mais encore suicidaire.