La Communauté aujourd'hui


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Le retour.

Nous nous sommes rendus, Manuela mon épouse et moi à Kinshasa en octobre 2004 et, à mon retour j’ai couché ces quelques lignes :

Trente cinq ans d'absence ! Comment allions-nous retrouver le pays, la ville ! Nous étions anxieux dans l'attente de ce rendez-vous avec notre mémoire. A bord du Tristar de Hewa Bora Airways, la compagnie congolaise, nous avons voyagé choyé par un accueil, un service, au-delà de tous éloges, une gentillesse spontanée et non de commande, un réel besoin d'être agréable chez les membres d'équipage, tant à l'aller qu'au retour, qu'au cours du vol intérieur entre la capitale et Lubumbashi… Les citer ici est ma façon de leur dire merci.

Vers 19 heures, arrivée à l'aéroport de Ndjili. La nuit est déjà tombée. En Afrique, ni aube ni crépuscule, du moins tels que nous les connaissons en Europe. Le jour se lève en une minute, la nuit tombe en moins de temps encore.

La porte s'ouvre, le mur de chaleur que nous avions oublié, se dresse devant nous : 32 degrés. La moiteur, la tiédeur, les odeurs de l'Afrique se faufilent…

Aslan Piha qui préside aux destinées de la Communauté juive, nous attend. C'est un homme débonnaire, jovial, heureux de nous accueillir, parfait cicérone. Grâce à lui, nous replongeons et trente-cinq ans commencent par s'estomper. Aslan, tu nous as permis de revenir sur un pan de notre vie. Merci. Tu as été, tu es un frère… Ta délicatesse n'a d'égales que ta simplicité , ta chaleureuse amitié et ton dévouement.

Entre Ndjili et le centre de la ville, les souvenirs retrouvent leur place. La route est encombrée, des grappes humaines sur des fulu-fula, des autobus anti-diluviens qui tiennent encore, D.ieu seul sait par quel miracle… et combien de bouts de ficelle ! Partout, le long de la rue, au milieu de la chaussée, une foule compacte, chatoyante : des femmes portent d'énormes charges sur la tête, des enfants jouent, des hommes déambulent… Toutes les couleurs se mêlent comme jadis, comme hier.

Au détour de la route, la ville. Nous l'abordons par la gare. Le boulevard du 30 Juin, immense tranchée qui traverse Kinshasa, s'étire devant nous. Petit pincement au cœur : l'hôtel Regina n'est plus. Le Memling est entièrement rénové. Premier émoi : la "Gelateria" (elle a changé de nom), lieu où Manuela et moi nous nous sommes rencontrés, pour la première fois, en 1962, est là, à notre droite. A gauche, jouxtant l'ambassade de France, la maison de mon père a été détruite. Le cœur se serre.

Nous sommes reçus, somptueusement, chez notre ami D. Absent du Congo, il a donné des instructions : Charles qui doit piloter la voiture mise à notre disposition, et Ignace, le domestique zélé sont présents pour la durée du séjour. Merci D., ton accueil est à ton image, parfait, chaleureux et royal.
Promenade en ville. La misère frappe de plein fouet. Beaucoup de pauvres, de mendiants, d'éclopés. Nous sommes émus tant par la détresse que par le sourire des gens. Placides, charmants, ils semblent avoir le temps devant eux. Ils ne méritent pas ce sort.

Si la capitale est ainsi, comment vivent alors, à l'intérieur du pays, les villages ?
On rapporte que des gens n'osent pas sortir la journée car ils auraient honte de se montrer, nus, devant leurs enfants. C'est peut-être une image, mais, comme dans toute image, il doit y avoir un fond de vérité.

La réception offerte dépasse l'imagination. Aslan et son comité ont organisé un dîner en notre honneur. Toute la communauté et de nombreux officiels, ministres, hauts fonctionnaires, le bâtonnier de la capitale sont conviés. Délicieux repas cachère, préparé à la synagogue et servi au Cercle de Kinshasa. Je revois des têtes amies : les chers Clément et France A., Pierrot S. de Lubumbashi, mon ami David F. qui nous narguait, voilà quarante ans, au volant de sa magnifique Jaguar rouge vif. Il n'a pas changé ! l'humour ne s'est pas émoussé malgré le temps, la gentillesse non plus. Sacré David, va.

Je présente mon exposé et je dédicace quelques livres emmenés.

Mercredi matin départ pour Lubumbashi, deux heures de vol. J'y avais débarqué, après notre exode d'Egypte, en 1956 et quitté en 1959. Les mauvais souvenirs ayant pris le pas sur les bons, j’avais banni la ville de ma mémoire. Que vais-je retrouver ?

La chaleur est encore plus torride qu'à Kinshasa. Lubumbashi, écrasée par le soleil, se montre toujours aussi splendide : terre rouge brique et sentiers, telles des veines qui trouent la savane, termitières indolentes qui parsèment le paysage, nature luxuriante : manguiers en veux-tu en voilà, papayers élancés, bananiers ployant sous les régimes, flamboyants éclatants ; bougainvillées éblouissants, jacarandas insolents de couleur. C'est cela, l'Afrique. Lubumbashi est l'Afrique, cette plantureuse et merveilleuse Afrique qu'on imagine, plus belle encore, peut-être.

Robert Lévi, l'un des deux Juifs qui y habitent encore à longueur d'année, nous attend.

Je me souviens de l'enfant que j'avais connu il y a près de vingt ans… Le sourire, la gentillesse sont les mêmes.

Le temps presse, nous n'avons que quelques heures. Nous déjeunons rapidement chez lui en compagnie des siens, la charmante Christine et les adorables Clara et Nathan.

Visite au cimetière. Je ne suis venu que pour cela : dire bonjour à ma mère que je n'ai pas vue depuis trente-six ans lorsque, jeune marié, j'étais venu lui présenter Manuela.

Terrible tête-à-tête. Rencontre bouleversante que celle d'un homme, dix ans plus vieux que celle qui dort, depuis le 4 janvier 1959, près d'un demi-siècle, ici, à ses pieds. Terrible et bouleversante car, hormis le doux et regretté Albert Mergian, de mémoire bénie, qui était venu il y a quelques années y poser un exemplaire de « Los Muestros » en offrande, depuis trente-six ans, nul n'a déposé ce caillou en signe de respect, d'affection, d'amour. C'est bon, enfin, de pleurer à ses côtés et de lui murmurer, mais elle le sait déjà, que les années n'ont pas altéré la tendresse, n'ont pas effacé le vide, que le manque est toujours présent et que la révolte qui dure depuis près tant d'années peut peut-être, enfin, laisser place au deuil.

C'est poignant aussi de voir ces plaques nues, sans pierre témoignant d’une visite.

Tous ces noms, Franco, Israël, Alhadeff, Berro, Piha, Hasson, Benatar… Je pense à Nissim Capelluto, "Tshimbala", parti en 1963 : il avait vingt ans !

Je retrace les lieux où sont enterrés le papa de mon ami-frère Alberto, les jeunes frère et sœur de mon cher Elie. Je dépose une pierre aussi sur celle de Renée, la maman de Jo M. que j'ai connue en Egypte, en 1952, l’ancienne collègue et meilleure amie de ma mère. Elles enseignaient toutes les deux à l'école Marie Suarès du Caire...

De ce cimetière, j'appelle Alberto et Elie ; nous toussons au téléphone pour masquer notre émotion.

Vico Levi, son fils Robert, aidés de leur homme de confiance, Champro, entretiennent le Beth Hahayim. Certaines pierres ont disparu, celle de Maman, pour la seconde fois, d'ailleurs. Vico l'a faite replacer et s'occupe de remplacer les autres. Il le fait bénévolement, y va de sa poche. C'est une grande mitzva que le père et le fils accomplissent. Nous ne pouvons que les remercier, leur exprimer notre gratitude, notre reconnaissance. Seul D.ieu pourra les récompenser suivant leurs mérites.

Visite à la synagogue. Qu'elle est belle et majestueuse ! Plantée au centre de la ville, elle rappelle que, jadis, une communauté forte, prospère, dynamique a participé à la construction de la ville, au développement du pays.
Les bancs, les fauteuils rouges, élimés, sont toujours là, la teva trône au milieu, l'Aron Hakodesh est vide. Le silence est assourdissant. Je ferme les yeux : je revois le Grand Rabbin Lévy, zl, altier dans sa toge immaculée, bénissant le vin pour le Kiddoush du vendredi soir, mes amis sur le côté droit, lorgnant les belles au premier étage, Jacques F. s'apprêtant à sonner le shofar pour Roch Hashana ou à la Néïla qui clôture Kippour. Un petit effort encore et j'entends les prières qui sortent de ces murs âgés de soixante-quinze ans à peine.

Promenade en ville : je repère mon ancienne maison, l'Athénée, la piscine municipale, le théâtre de la ville. J'ai un sourire en passant devant la morgue, notre lieu de rendez-vous avec les élèves de l'institut Marie-José, au coin. L'éléphant de la Belgolaise guette toujours, immobile, sur la place, l'immeuble Granat qui donnait sur notre rue me servent de repère et je revois l'arrêt du bus de l'école, à côté du magasin de Moïse Piha zl.

Nous nous rendons Place de la Poste, en face du cinéma Palace, notre lieu de réunion dominical, et à l'hôtel Makris que mon père en 1928… Je revois en la bagarre épique qui avait opposé ce cher Salomon L. zl au vaurien qui s’était moqué de son infirmité…

Une courte visite à la « Munama » (Dona, te rappelles-tu mes quelques semaines de travail chez toi ?).

Il est temps de regagner Kinshasa après une dernière visite à Maman. J’ai fait la paix avec elle et ne lui en veux plus de cet abandon alors que nous avions tous tant besoin d’elle. J'ignore quand et si je pourrai encore la voir mais je sais qu'elle ne m'en tiendra pas rigueur. Vico et Robert sont là pour nous remplacer. Merci à eux deux de déposer en notre nom, ce symbole, cette petite pierre, pour nous signe d'affection, pour ceux qui la reçoivent, pure gemme, hors de prix.

Retour à Kinshasa. Visite sur les lieux de notre jeunesse. La maison, aujourd’hui en ruine (nous n'aurions jamais dû revenir), où, jeune couple, nous avons vécu, la demeure des parents de Manuela, intacte, aussi belle qu'avant, transformée en couvent, l’Institut Marie-Josée, son école, le collège Albert où son frère étudiait, la clinique où notre bohora, notre aînée, a vu le jour, le restaurant Petit-Pont où nous avons fêté son arrivée et où règne encore Nicola, le Colibri (Maurice est toujours derrière le comptoir, servant un « cannibale » ou un « rosbif toasté tomate-salade » noyé dans un « armée du salut », c'est ainsi que les serveurs appelaient, alors, le Coca.) Nicola et Maurice m'ont reconnu, trente-cinq ans n'ont pas émoussé leur mémoire.

Vendredi soir à Beth Yaakov. Près d'une trentaine de fidèles assistent au service. Le Rabbin Shlomo Bentolila officie. Il a le cœur et l'intelligence de ne pas oublier la communauté d'origine et ce sont les airs de Lubumbashi, ceux de mon enfance que je reconnais. Je ne les ai jamais oubliés. Merci Monsieur le Rabbin pour cette ultime émotion.

Départ. Dans l'avion, le même accueil. La porte se referme, la chaleur s'efface. L'appareil se dirige vers la piste, se positionne, prend de la vitesse et Kinshasa se réduit, s'amenuise de plus en plus et s'estompe… Le fleuve ne se devine déjà plus.

Tristesse enfin ; on s'arrache à cette terre qui fait partie de nos racines, qui est en nous et nous ignorons si nous la reverrons encore…

Maintenant, le rêve peut débuter…