15 ANS APRES...

 

 

 

Arrivée à Ndjili (aéroport de Kinshasa, République Démocratique du Congo) : même accueil ! Mêmes formalités… C’est comme si c’était hier. Nous pourrions croire que le temps s’est arrêté là,

 

que rien n’a changé. Et pourtant…


Je me dis que partir dans un pays en touriste, seule, sans connaître personne, à la découverte : c’est une chose, mais retourner là où on a vécu tant d’années et ne plus y retrouver de personnes

 

connues, ce serait désolant ! Fort heureusement, il y en a encore, mais fort peu, et qui vous accueillent toujours avec la même sympathie, la même chaleur !

Dans un livre sur les Belges au Congo (dont j’ai perdu les références), j’ai repris :
« Comme les divers réparations et les installations définitives des bateaux de la flottille exigeaient le séjour de toute une semaine à Banana, les membres de l‘expédition profitèrent de leurs loisirs forcées pour lier plus ample connaissance avec les résidants de la localité.
Dans ces lointaines latitudes, la même origine européenne la même couleur de visage, les souvenirs qui se rattachent à l’existence de tout homme civilisé, assurent aux émigrants qui arrivent l’accueil le plus cordial, l’hospitalité la plus large de la part des blancs qui y sont établis.
Les religions, les castes, les coteries politiques, les nationalités différentes s’effacent devant le titre d’Européen.
La fraternité des peuples trouve dans ces contrées, non une promesse banale, platonique, mais tous les actes généreux et désintéressés que ce beau mot comporte.
Belges, Anglais, Français, Portugais, quiconque appartient à une nation civilisée du globe, qu’il soit millionnaire ou trafiquant, qu’il ait été attiré par l’attrait d’une excursion aventureuse, ou par l’intérêt d’un voyage d’affaires, est, dès qu’il met le pied sur les rives de l’estuaire du Congo, reconnu signor par les muleks, et traité d’ami par les résidants au visage pâle. Les rapports entre blancs peuvent parfois subir quelques modifications par suite d’un séjour prolongé, mais la bonne impression des relations du premier jour reste la même. …
Habitude déjà instituée alors et qui s’est perpétuée de génération en génération.
L’hospitalité n’est-elle pas ancestrale ? Ne la lit-on pas dans l’Antiquité grecque ou dans la Bible, quand Avraham reçoit les trois inconnus ?

Mais la suite est tout aussi évidente : « La fraternité des peuple fait place à la rivalité intéressée des commerçants; les blancs ne sont plus amis, ils sont concurrents; ils ne se voient plus entre eux, ils se dénigrent réciproquement, ils déprécient devant les linguistiers les marchandises et les procédés commerciaux des voisins : on croirait assister à des élections présidentielles, aux Etats-Unis... » (Cela se passe en 1879).
Le « protocole » est là charmant pour me recevoir à l’aéroport. Mêmes contrôles ! Et puis, mêmes bousculades : « Madame, Monsieur, c’est moi, Jean-Val-Jean ou Belmondo, Felix le Chat ou … » qui s’annoncent pour porter les valises.

La ville fourmille de monde. La population a pratiquement doublé ! Le visage de Kin a quelque peu changé, mais pas trop : le même marché, le monument en briques en face de la gare, les baobabs beaux et majestueux ! Que dire de l’avenue du Commerce, des autres rues adjacentes, de l’ancien et luxueux magasin African Lux ? « Todou sta in oun hal ! Nou vous digou… » (Tout est dans un état ! Je ne vous dis pas). L’hôtel Regina a des fenêtres béantes sur des murs de béton, construction inachevée (M. Moleka aurait racheté l’ancien hôtel en vue de le rénover. Il n’est plus. Que sont devenus ses enfants ?) Mais la Sedec a fait « peau neuve » et a pris le nom de L. et A. Hasson. Plus loin nous cherchons: «Tiens, le Tembe na Tembe, grande surface de Lito, n’était-ce pas ici ? » « No ay mas ni simijansa !» Plus de traces, plus une brique, il a disparu de l’horizon !

Je remercie en mon nom et au nom de Meir, mon frère, nos amis qui nous ont si gentiment reçus : Avram Pinhas, Itzik Pinhas, Benjamin Franco, Aslan Piha, Maurice Habib, David Fernandes, David Hasson, …

Quelques jours plus tard, nous prenons l’avion pour Lubumbashi où les deux derniers des « Mohicans » sont fidèles au poste. A l’aéroport où ils ont fait place nette, la première impression est positive. Les jacarandas sont en fleurs !
Mais arrivés à hauteur de la maison : incroyable ! Nous étions prévenus, mais entre l’entendre et le voir : il y a une différence. Que nous irions d’émotion en émotion, nous le savions, mais nous ne nous y étions pas préparés. Elle se ressent déjà à proximité de notre quartier autrefois si paisible. Nous le retrouvons défiguré, grouillant de monde, transformé en une grande station de mini-bus. Où sont les belles façades riantes, les parcelles ouvertes sur des jardins fleuris? Elles sont toutes cachées derrière de hauts murs !
Nous voici devant la porte du jardin, dont nous découvrons l’état désastreux : fer rouillé et rongé, charnières cassées, elle tient à peine et ferme difficilement… Nous la poussons et retrouvons notre fidèle boy maison et sa famille, émus et heureux de nous revoir. Depuis le départ de nos parents, ils sont restés dans le jardin, à garder la maison et dans l’attente d’un retour … toujours plus incertain de leurs maîtres.
Ils ne savent comment nous recevoir, nous invitent à nous asseoir dans un « kiosque » de fortune construit dans le jardin et veulent nous offrir une boisson. Nous déclinons leur invitation et acceptons quelques arachides grillées.

Je me hasarde à faire un tour du jardin, laissé verdoyant, lui aussi est dans un état déplorable, sec, aride, par manque d’arrosage, par des années d’incurie. Je cherche des yeux nos beaux arbres fruitiers qui faisaient les délices de nos parents. Où sont les figuiers, péchés, mûriers, goyaviers, papayers, néfliers, ... ? C’était un petit verger, aux fruits délicieux dont les récoltes étaient abondantes. Et les agapantes? Ces belles fleurs aux boules mauves remplissaient le parterre devant le bureau : plus une seule plante. Où sont les gardenia, foul, jasmin et rosiers, qui plongeaient le jardin dans des senteurs agréables ? Seuls les manguiers et avocatiers ont résisté au désastre. Quel eût été leur chagrin à découvrir cela ? Le kiosque est construit sur l’emplacement du petit potager de mamy : pas grand-chose, mais des radis, de la menthe, du persil, ... «Ounas ojas freskas freskas kourtadas al minoutou para la salata.»
Le cœur bien lourd, nous tournons la clef dans la serrure.

Après de si longues années d’absence, nous ne pouvions espérer le coup de baguette magique de la « fée des logis » avant notre arrivée, mais nous ne pensions pas que nous entrerions dans une « grotte fermée d’un épais voile de toiles d’araignées devenu gris de poussière. Les pensionnaires qui y avaient élu domicile, s’étaient entre temps éclipsées, pour aller tisser leurs toiles ailleurs. »
Nous ne reconnaissons pas la cuisine autrefois claire, accueillante et pleine de parfums. Tant la poussière est épaisse, je n’ose humer profondément, cherchant encore à discerner les odeurs des bons plats succulents, des confitures et pâtes de fruits, des pâtisseries parfumées aux clous de girofle, à la cannelle, … que nous concoctait mamy avec soin et amour. Où sont les délicieuses « bourikitas » servies avec un « ouzo », les « roskas » appétissantes servies au « disayounou » du samedi matin ou au goûter ? Où sont les bons « doulsis » présentés avec un verre d’eau, les sirops de mûres rafraîchissants offerts à la « soucca », par un après-midi de grande chaleur ? Où sont les savoureux rôtis de veau à l’ail du vendredi soir ?

Un mécanicien qui a réparé la voiture de papy à différentes reprises, me raconte et me dit leur gentillesse, leur générosité : « il dénouait sa cravate pour l’offrir ». Il se souvenait des tartines succulentes abondamment recouvertes de bonnes confitures de mamy, préparées avec les fruits du jardin : mangues, mûres, goyaves, ... Tout cela le surprenait, il ne peut oublier. Nous nous rendons compte qu’ils ont laissé des traces impérissables à tout point de vue, auprès de nombreuses personnes simples et humbles comme auprès des autorités.

Nous passons immédiatement dans les autres pièces que nous retrouvons dans un état similaire. Nous voilà dans le salon, la petite salle à manger, où nous retrouvons la machine à coudre, les travaux de couture en suspens, puis dans le bureau, les meubles, les livres et papiers, sont là, attendant eux aussi un retour … Nous devons nous rendre à l’évidence. Nous sommes là, mais nos parents ne sont plus pour nous accueillir de leurs bras tendres, baisers affectueux et chaleureuses bénédictions !
Nous montons pour visiter les chambres, pour faire un état de lieux, constater les dégâts. La maison est plongée dans un très long silence… seuls les cris et bruits de l’extérieur nous parviennent : des chauffeurs annoncent la destination de leur mini-bus, pour inviter les clients à le remplir.
Ce furent quelques jours d’intense émotion. Mais elle ne s’arrêterait pas là.
Meir m’apporte des « dattes » (?!) cueillies dans le jardin de la synagogue : le petit palmier avait grandi et avait finalement donné un régime.

Les premiers jours se passent à nettoyer, mais nous ne sommes pas là que pour ça. Nous nous décidons enfin à rendre une visite en ville et nous nous hasardons jusqu’à l’ancien « Levico », transformé, où se trouve Albert Saltiel. Nous lui demandons des cartons. Les choses, à ce point de vue là, n’ont pas tellement changé. Cela me rappelle le temps où papy et mamy allaient chez Yechaya Piha ou Elie Acher, pour être dépannés. Et en face, nous découvrons la façade ocre de la banque de Robert Levy. Nous ne manquerons pas de le féliciter. Il semble mener cela d’une main de maître. Il est le fils de Victor et Jessy et petit-fils de Moise Levy et Becky, propriétaire de Levico avec ses deux autres frères Isaac et Benjamin. Isidore, le jeune frère, avait pris une autre voie : les pièces de rechange, avec son beau-frère David Alhadeff.
Plus grand monde de connu. Où sont passés tous nos amis belges, grecs, italiens, portugais, … ? Notre retour ressemble à celui de nos parents à Rhodes, quelques années après la guerre, où ils ont retrouvé le Quartier vidé de sa sève juive !
Le temps est venu aussi pour nous de faire un tour de la ville et une visite de la synagogue qui prend un « goût de pèlerinage » ! Comme ils en avaient l’habitude, au cours de leur promenade en fin d’après-midi, papy et mamy se remémoraient toujours l’une ou l’autre personne quand ils passaient devant une maison connue. Comme eux, nous aussi, nous aurons une pensée pour nos amis partis depuis longtemps. Nous ne manquerons pas d’aller au cimetière et répondre ainsi aux vœux de différentes personnes, mais nous le ferons aussi spontanément pour d’autres. Comme papy l’aurait fait, Meir récitera le « El Male Rahamim » devant certaines tombes, avec cœur, en pensant à lui. Je repense au fait qu’il l’a chanté et dit ensuite le « Kadich », à l’inauguration du bosquet: moment très touchant que j’ai oublié de mentionner dans mon texte inhérent à ce sujet.
Vendredi soir, nous nous rendons à la synagogue. La lourde porte en bois, autrefois grande ouverte pour attendre les fidèles, est désespérément fermée. La synagogue est plongée dans une profonde obscurité. Jacky, le gardien, n’est plus, lui aussi… Nous ne pouvons réfréner un haut le cœur à la vue d’un tapis de mégots laissés par des passants nonchalants et négligents. Il nous reçoit sur le parvis, à la place du long tapis rouge déroulé pour les mariages.
Meir va chercher la clef chez la gardienne. L’électricité est coupée… A la lueur de bougies, il récite l’ « arvit » et remplit son devoir de fils respectueux des traditions et de l’enseignement reçu, l’émotion est vive! Les sentiments se mêlent et se contredisent : heureux de nous retrouver là, dans cette superbe synagogue qui a connu des services solennels, où furent partagés de grands moments. Mais tristes aussi, le silence répond à notre prière émue. La synagogue ne résonne plus des voix connues, celle recueillie et pieuse de papy, ou celles enthousiastes de Jacques Notrica, Albert Mergian, Selim Mizrahi, ... On n’entendra plus le « Barouh Aba, Matovou ohaleyha Yaakov, Lo Amout, … » Je lève la tête : personne à l’étage ! La chorale n’est plus. Ces beaux chants se sont tus à tout jamais !

15 ans après… Je me disais que tout avait changé, le régime, le gouvernement, les gens. Les pillages de 1991 avaient causé beaucoup de dégâts, l’exode des Kasaiens avait provoqué le départ de nos bons amis. Qui allions-nous retrouver ? Je ne puis relater ici toutes nos retrouvailles, je me permets de vous en décrire certaines.
Un jour un Congolais d’un certain âge s’approche de moi et me dit : - « Je suis Daniel. » - « Quel Daniel ? lui dis-je ? » - « Mais oui, Madame, mi na tchounga Eliezer. » (« j’ai gardé Eliezer » - qui avait alors un an.) Adolescent, il a été à notre service, il y a plus de 50 ans. Quand nous avons déménagé dans la maison derrière la synagogue, il est reparti au village. Nous ne l’avons plus jamais revu. Actuellement, il travaille à la résidence du Pope, en face de celle où je résidais. Se souvenant de la famille, de tous les noms, de la maison, il s’est approché m’ayant reconnue, retrouvant en moi une certaine ressemblance avec mamy. Il paraît que les Congolais ont bonne mémoire, quand ils ont été heureux dans une maison où ils ont travaillé.

A tous nos amis vont nos plus vifs remerciements pour nous avoir permis de passer d’agréables moments et ainsi rendre notre séjour plaisant !
De retour à Kin, nous retrouverons des amis congolais perdus de vue depuis 15 ans.
Comme ils me demandent des nouvelles de nos parents, nous leur apprenons qu’ils nous ont tous deux quittés. Ils sont désolés et émettent le souhait, pour vivre ce deuil, de partager ensemble un moment de recueillement, qui sera conduit magistralement, avec des lectures de passages choisis, des psaumes, des silences, de la réflexion, dans un esprit d’amour et d’œcuménisme sincère… Nous les remercions aussi pour ce grand moment empreint d’émotion intense !

15 ans après … n’est-ce pas aller sur les traces de nos souvenirs qui surgissent nombreux de ceux qui sont sous d’autres cieux ou de ceux qui nous ont quittés?
N’est-ce pas se remémorer une adresse, un événement, un nom, … ? N’est-ce pas passer devant une grille, devant un mur élevé par « mesure de sécurité », mais qui cache toute vie, toute présence, le jardin, les parterres, … et avoir une pensée pour ceux qui ont habité là?
Rendre visite aujourd’hui, ce n’est plus s’arrêter spontanément devant une maison comme autrefois, quand on passait à proximité et que l’envie nous venait de juste vouloir dire « oun allo ». Maintenant c’est le coup de klaxon, la porte qui s’ouvre, le gardien qui vient s’assurer que votre présence est admise et nous prévient que Monsieur et/ou Madame sont là.
Plus rien ne sera comme avant… La nostalgie prend un petit goût d’amertume ! Mais aussi n’est-ce pas le bonheur de retrouver le ciel bleu, le soleil éblouissant, les coins qui ont bercé notre enfance, ceux sous les porches desquels nous avons grandi… Le temps semble s’être arrêté là. Et pourtant, pourtant…

Malka Levy

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