LES TROIS MURS D'ISRAËL

 


Je rentre d’Israël, où à trois reprises je me suis trouvé au pied du mur. Trois murs différents, trois murs éloquents et contrastés. Et sur chacun d’eux, un message, un appel, une /émouna/, ou disons vérité. En Israël, à chaque « montée » je retrouve ma famille ; pas seulement ma sœur, mes cousins germains ou mes petits cousins, mais aussi mes amis, ceux qui ont accompagné mon enfance et ma jeunesse, ceux que j’aime et qui m’ont aimé. Et au-delà, tout le pays est pour moi un /kahal/, une communauté, ou, pour le dire plus civilement, une patrie. Mais jamais comme cette fois-ci je n’ai éprouvé le poids et le sens de ce mot chanté dans notre /hatikva /: /beartsenou/, « notre terre », parce qu’à trois reprises je me suis retrouvé au pied du mur.


Ce fut d’abord le /yom hashoa/, qui a réuni, sous l’égide de l’UNIFAN (Union des Israéliens originaires des pays francophones), devant le mur des déportés, à Roglit, dans la vallée des Térébinthes ― /Ellah/ ―, une multitude pieuse. Un mur de100 mètres de long et 13 de haut se dresse là, tapissé des noms des 78 000 déportés juifs de France, où, comme au Mémorial à Paris, chacun peut retrouver les siens, et c’est toujours très émouvant de voir ces doigts sur le mur cherchant les noms, les retrouvant et les caressant dans l’affleurement des larmes. Ce mur fut inauguré en 1981 par celui qui fut, en ce lieu même, qualifié de « légataire universel de la mémoire de la déportation » : Serge Klarsfeld. Et là, sur ce tertre dominant la vallée où David terrassa Goliath, des discours, certes, celui du Président de l’Unifan, Maître Léon Rozenbaum, soulignant « la montée vertigineuse de la haine des Juifs » ; ou de l’ambassadeur de France, M. Gérard Araud, rappelant les dernières paroles de l’historien tant admiré, Marc Bloch, devant le peloton d’exécution : « Courage, ça ne fera pas si mal » ; mais aussi le émoignage bouleversant de Jacques Spira, évoquant le convoi 51 qui le fit orphelin à l’âge de 5 ans, et appelant à grands cris son « papa » en cognant sur le mur de la haine et du génocide, pour conclure qu’ « il n’y a qu’à Roglit qu’un papa peut renaître à la vie ». Et nous étions là, nous demandant « comment rester humain face à l’horreur » ― c’était le thème de cette journée du souvenir ―, écoutant le rabbin psalmodier /El Mole Rahamim/, la prière des morts, et le /kaddish,/ puis entonnant le chant des déportés et l’Hatikva, en clamant, à l’encontre de ceux qui
voulaient nous exterminer hier et à ceux qui veulent nous détruire aujourd’hui, que nous étions vivants. Oui, quoi qu’ils aient commis et quoi qu’ils fassent, nous sommes et serons vivants.


Et pour mieux m’en convaincre, je suis allé me cogner au mur – le Mur ― du Temple, confondu et mêlé à ceux qui croient au 3ème Retour et à l’avènement du temps messianique. Le /Kotel Maaravi/ – ah ! que j’aime épeler ce lieu résiduel et fondateur qui est désormais la pierre angulaire, la /Rosh Pina/, du judaïsme au quotidien ! Oui, il m’a ravi, il me bouleverse, me soulève et m’emporte sur quelque /merkava/ de l’esprit, quelque chariot de feu. Avec Julien Zenouda, mon ami d’enfance et secrétaire général de l’Unifan, et une partie du /kahal/ de notre synagogue algéroise de Netanya, celle, reconstituée, de nos pieux Rabbanim, nous avons célébré /Min’ha/ et l’espace d’un moment, en heurtant le mur, nous avons cessé de toucher terre. Et comme l’on m’encourageait à laisser quelque mot griffonné sur un bout de papier et glissé dans la pierre ― me l’aurait-Il soufflé ? ― j’ai écrit en hébreu “OR”, « /lumière/ ». Car je suis venu ici pour être éclairé. Je suis venu pour connaître et comprendre.


Alors le dernier mur a surgi, celui qu’on appelle le mur de séparation et qui a fait d’Israël, pour les uns un ghetto, pour les autres une citadelle, et qui est pour tous, à quelque bord qu’ils appartiennent, une nécessité vitale. Justement l’Unifan, après avoir rassemblé quelques fonds, a décidé d’offrir un repas de belles victuailles à un groupe de Tsahal. Et nous voilà partis dans un des bastions décisifs de ce mur, à cet endroit des plus vulnérables où la distance séparant la frontière de la mer est de moins de dix kilomètres, aux portes de Netanya, à Tulkarem. Là, certes, le mur est très haut mais l’on entend, venus de l’autre côté, à quelques mètres à peine, les cris des enfants et l’appel à la prière. Un certain nombre (restons dans le vague) de combattants volontaires ― les /Cravim/ ― gardent pour nous cette ligne ou barrière de sécurité. Il y a ceux qui sont dedans, et ceux qui sont dehors ou plutôt derrière, à patrouiller, à prévenir, à réprimer. Le commandant n’a pas trente ans, les soldats entre 20 et 23. Jeunes, fragiles, encore enfants, bien loin des images de nos paras de la guerre d’Algérie roulant des mécaniques. Eux non, ils sont sur le qui-vive, ils se savent toujours menacés. On a tiré sur eux l’avant-veille, le danger est permanent, l’alerte 24 heures sur 24. Il y a les minuscules piaules où l’on dort à quatre, et les chambres de contrôle où clignotent des points rouges sur des écrans d’ordinateur : pas un pas, pas un geste, de l’autre côté du mur, qui ne soit lisible et matérialisé. Cependant, deux soldats de garde laissent un œil flâner sur le jacquet où s’empilent les pions. Allons bon, nous sommes bien en Orient et ce jeu, si quotidien dans l’Alger de mon enfance, est omniprésent ici. Maître Rozenbaum disait bien qu’il ne fallait pas « se prendre à tort pour une émanation de l’Occident ». Dans la cour de cette sorte de caserne, une dalle avec des galets noirs : chacun représente un soldat tué au combat. Monte alors sous mon rideau de larmes le chant bien connu du Néguev : /Ish maguen nafal/ ― « l’homme bouclier est tombé ». De là, sans doute, cette tendresse des gestes : ces soldats déambulent autour de nous en se tenant par la main, comme pour une ronde enfantine, ils se touchent et s’embrassent avec cette affection si typiquement méditerranéenne où le corps, si présent, pèse d’un poids d’or. Car en lui la vie est trésor, toujours menacé : qui nous protègera des pluies de pierres ? Ce mur s’enracine dans la haine partagée. Et Julien, qui a grandi près de moi à Alger, me rapporte, avec fierté et nostalgie, la contribution de son aïeul, Edmond Yafil, ce musicien juif d’Algérie, qui recueillit avec amour un grand pan du folklore de musique arabe et en transcrivit les paroles en judéo-arabe (de l’hébreu qui, lorsqu’on le lit, est de l’arabe), et qui aida aussi le grand Camille Saint-Saëns à composer sa bacchanale de /Samson et Dalila/, voilà qu’il exprime ici son profond regret : « C’est triste, ces jeunes soldats ont la haine des Arabes ». Et vice versa. Qui  assèchera cette terre tant irriguée de sang et de larmes ? Pourra-t-Il la guérir, et à nouveau l’aimer ?


Un barbecue géant : plusieurs moutons sont grillés, et la fumée de l’holocauste monte au ciel, douce et bonne aux narines du Très-Haut : ces agneaux sont sacrifiés en lieu et place des hommes. Allons, bon, nous revoilà dans la geste d’Abraham, et Isaac (Ismaël, pour les musulmans) ne sera pas tué. Ah ! si chacun d’eux avait la vie sauve ! S’il suffisait de sacrifier un agneau pour épargner la vie d’un homme, quel qu’il soit !


Je me suis retiré de mes trois murs. Me voilà dans le taxi qui me ramène à Ben Gourion. Tsion, mon chauffeur au physique tellement arabe, car son père est né bagdadi, me raccompagne et, après m’avoir longuement étreint, comme s’il voulait me retenir… ou me faire revenir, il me fait ses adieux. Et ce jeune homme excessif et drôle gesticule et crie en plein aéroport à mon adresse, tandis que je m’éloigne :  « Ani ohev otkha Avram ». Oui, moi aussi je t’aime, Sion.


Albert Bensoussan

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