Lorsque quelqu'un te dit qu'il veut te tuer, crois-le !
                                                    (Menahem Begin)

PREFACE.

« La réponse de Noa », est un cri du cœur. Celui de Moise Rahmani, auteur de plusieurs superbes livres, « troubadour de la mémoire », comme il aime se nommer, et militant infatigable au service du judaïsme, d’Israël et de la communauté dans laquelle il vit.
Avec cette réponse Moise Rahmani exprime à sa manière les préoccupations de nombreux Juifs de Belgique devant la montée de ce qu’on appelle aujourd’hui la nouvelle judéophobie mais aussi devant la diabolisation d’Israël en Belgique.

Depuis plus de deux ans, c'est-à-dire depuis le déclenchement de la deuxième Intifada, de nombreux Juifs de Belgique ont vécu dans une certaine incompréhension face à la violence des médias, face à l’émotion d’une classe politique tranchant de manière unilatérale et systématique en faveur d’une des parties impliquée dans le conflit mais aussi face à la dégradation progressive des relations entre deux pays démocratiques et amis : Israël et la Belgique.

Les événements qui ont alimenté ces préoccupations sont trop nombreux et les sentiments qui en découlent souvent passionnés. Ce livre témoigne de l’incompréhension grandissante entre une classe politique de parti pris et une communauté qui voudrait arrêter l’importation du conflit du Moyen-Orient en Belgique.

Une communauté juive médusée qui vit les problèmes de la justice belge en tant que citoyen au quotidien. Qui connaît la lenteur de cette procédure judiciaire belge et ses limites. Qui perçoit mieux que quiconque le malaise de la montée de l’extrême droite en Flandre. Qui s’inquiète des zones de non droit, qui appréhende l’extrémisme de mouvements comme celui d’Abou Jajah et sa La ligue arabe européenne. Qui a mangé les poulets à la dioxine, regarde les images des plages envahies par le pétrole, qui connaît le passé colonialiste de la Belgique, essaye d’obtenir de son gouvernement et du clergé une repentance pour son passé et sa collaboration dans la Shoah. Qui regarde son pays faire l’impasse sur certains massacres ou situations au nom d’un nouveau dogme : le « droit-de-l’hommisme » partiel et partial…
Pays qui aujourd’hui, donne des leçons de morale au monde entier, veut juger les démocraties qui pourtant font la clarté sur leur passé ou jugent leurs élus politiques. La Belgique, qui serait le modèle à suivre, qui se veut le champion des droits de l’homme, de la séparation des pouvoirs, de l’écologie,… alors que nous sommes loin d’une situation parfaite qui permet ce ton moralisateur.

De plus, ceux qui se permettent cette critique sans cesse renouvelée d’Israël, de son gouvernement, de son fonctionnement démocratique, de ses institutions, vivent dans un pays où l’arbitraire prend dans certains domaines, avec leur consentement passif, le dessus sur le processus démocratique, dans un pays où l’on ne peut poursuivre le Premier ministre, ni une administration.
Ces mêmes personnes appartiennent à des partis où « leur ressentiment se fixe sur ceux qui sauvent l'honneur de la réflexion libre, dont l'existence même leur porte ombrage », comme dit P. A. Taguieff, «Les règlements de comptes comblent le vide creusé par la disparition, à gauche, des perspectives d'avenir et des horizons d'attente. Le culte des "bons sentiments" et l'épuration magique remplacent les projets. Un irrespirable mélange de stalinisme prolongé, de maccarthysme retourné et de "politiquement correct" d'importation récente leur tient lieu d'idéologie politique. Tel est le nouvel opium des intellectuels "de gauche", d'une gauche de confort. Il est temps, pour les esprits non résignés qui se situent à gauche, d'ouvrir les yeux sur le monde sans lunettes déformantes et de s'ouvrir à autrui sans arrière-pensées malveillantes »

Un défi, un vrai, difficile à relever. C’est pourquoi il est plus facile de regarder ailleurs, …

Au fond, les choses sont claires : la « paix européenne » est celle où le vainqueur a toujours tort, et comme le dit Simone Weil :
« Il faut être prêt à changer de camp, comme la justice, cette fugitive du camp des vainqueurs ». Et Israël est fort, les Juifs refusent de se laisser vaincre.

Cette Europe reconstruite après guerre sur le ciment « Plus jamais ça » a évolué vers le patriotisme constitutionnel, explique Alain Finkielkraut. De la repentance au combat pour les droits de l’homme, l’Europe reste obsédée par ses vieux démons. Et le Juif de l’après guerre dans sa situation particulière a nourri les consciences démocratiques, lui a permis de lutter contre ses démons et a créé une situation de vigilance exceptionnelle face à une montée du racisme, de l’extrême droite ou de l’antisémitisme. Mais curieusement lorsque cet antisémitisme prend un nouveau visage nous explique le philosophe, on ne le voit pas, on l’occulte ou pire encore, on l’excuse.
Les Juifs choyés par la mémoire sont aujourd’hui laissés sans défense devant l’antisémitisme dans une Europe post nationale, où Israël est la dernière « Nation »
Il y a un décalage évident aujourd’hui conclut-il entre l’Europe qui se pense et la manière dont Israël existe.

L’Europe semble donc abandonner les Juifs au nom même de la mémoire. Pourtant le passé n’a-t-il pas toujours quelque chose à nous dire ?

Et en Belgique aujourd’hui la liberté de pensée est pour certains un frein à cette approche dogmatique. Pourtant, on peut critiquer le fonctionnement observable de la démocratie libérale ou penser qu'il faut lutter contre l'insécurité, sans que cela équivaille à sombrer dans l'autoritarisme (toujours "populiste"). Je pense comme Taguieff que l’on peut soumettre à un examen critique de ce qu'il est convenu d'appeler l'"antiracisme", sans que l’on ait besoin d’être accusé de glisser insensiblement vers le racisme et la xénophobie. Que d’avouer son écœurement devant les instrumentalisations des "droits de l'homme", ou les manipulations des sentiments humanitaires, bref, dénoncer l'imposture du "droit-de-l'hommisme", n’est pas scandaleux. Que s'inquiéter des dérives fondamentalistes ou jihadistes de l'islam, que de prendre le terrorisme islamiste au sérieux, ce n’est pas de l'islamo phobie. Et que s'élever contre la diabolisation d'Israël, et refuser la mise en question de son droit à l'existence, ne veut pas dire être un suppôt de Sharon, assimilé à un "nazi". Que de constater avec inquiétude l'installation d'un climat antijuif dans le monde (et en Belgique aussi) accompagné d'actions violentes visant les Juifs dans leurs personnes ou dans leurs biens n’est ni un mirage, ni un indice d'islamo phobie, ni une quelconque attitude paranoïaque…

Non il ne fait pas bon tous les jours d’être juif en Belgique. Bien sûr – et oserais-je dire heureusement- il n’y a pas d’antisémitisme d’Etat, mais comme le rappelle, l’historien Joel Kotek : en 1886 il n'y avait pas d'antisémitisme d'Etat en France mais Dreyfus a été poursuivi parce qu'il était juif, et en 1932, il n'y avait pas plus d'antisémitisme d'Etat en Allemagne, mais on battait les Juifs dans les rues.


Pourtant l’émotion qui a envahi nos élus politiques a permis l’importation de la violence dans notre pays. Elle a aussi débouché sur de l’humanitaire spectacle, pour faire place aujourd’hui à du judiciaire spectacle… Et le rôle des médias n’y est pas indifférent non plus.
De quelle presse s’agit-il ? Plus d’une presse d’information, mais d’une presse d’opinion, qui décide avant le lecteur de l’opinion qu’il faut avoir sur un sujet. On n’informe pas, on donne ses idées, à travers des éditoriaux. On édulcore ceux qui pensent autrement, on censure ceux qui « pensent mal » Où on leur oppose face à face systématiquement « la bonne parole ». Car les journaux identifient les victimes que l’Europe peut soutenir, aux côtés desquelles elle doit se battre. Beaucoup de journalistes, tranchent déjà entre les détresses afin que le lecteur n’ait plus qu’à avaler ces informations pré sélectionnées. En soi, ce n’est pas dérangeant, encore faut-il l’assumer et ne pas se dire une presse d’information.

Comment alors ne pas crier son impuissance comme le fait Moise Rahmani, comment ne pas dire son écoeurement ?

J’ai grandi en Flandre, non sans antisémitisme, mais avec une fierté d’être juive que je pouvais exprimer sans craintes.
Aujourd’hui mes enfants craignent d’être agressés si leur judaïsme est trop visible, si leur identité se voit de l’extérieur. Comment ne pas être révoltée ? Comment ne pas dire à Moise Rahmani qu’il a raison ?
On ne peut accepter cette situation, où des parlementaires acceptent de recevoir Yasser Arafat, mais refusent qu'Ariel Sharon vienne parler dans le même auditoire ?
Où les deux poids et deux mesures sont appliqués sans qu’aucune conscience morale – celle là même qui dicte au monde comment se comporter- ne s’élève pour condamner ce comportement indécent.

Les Palestiniens doivent obtenir leur état. Les Israéliens quitteront les territoires. Chacun a le droit de vivre en paix, et en sécurité. Mais comment s’expliquer que c’est à travers cette donnée-là, uniquement, que se discutent en Belgique certaines lois ?
Que c’est cela qui détermine aujourd’hui la politique de certains partis qui se permettent de demander à des hommes épris de paix et prix Nobel, tels que Shimon Peres, de quitter le gouvernement… Ce dernier n’a-t-il jamais demandé par exemple à Elio di Rupo de quitter le gouvernement, car son parti était dans toutes les coalitions lors des différents scandales en Belgique ?

Comment expliquer à nos enfants, à leurs parents, que les massacres partout ailleurs dans le monde ne méritent jamais la même attention ? Qu’il y a de manière évidente, deux poids deux mesures. Comment expliquer sinon qu’un parti a demandé le retrait des 15 ambassadeurs de l’Union Européenne, d’Israël ? L’avait-il fait pour la Chine qui a tué près d’un million de Tibétains, ou pour l’Algérie suite aux massacres, ou pour une quelconque autre dictature ?

Aujourd’hui, en Belgique, il n'y a plus d'autre attitude « morale » que la délégitimisation absolue du sionisme. Le zèle compatissant censure toutes les images qui pourraient faire prendre en pitié le « peuple des monstres ».
Certes, on ne doit pas proscrire toute critique d'Israël : juger est un devoir. Mais il faut qu'on cesse de se faciliter la tâche en réduisant la tragédie à travers des simplifications dangereuses. Et, bien entendu, juger des actions, ou critiquer le Premier ministre Ariel Sharon, ne veut pas dire devenir antisémite, quel raccourci absurde. Toutefois, suite à la schématisation du conflit, à l’importation de ce conflit dans notre pays, les dérapages sont nombreux, et les mots pèsent lourd. De plus en plus l’image tient lieu de réalité et l’actualité récente a vu ressurgir des images, des mots que l’on croyait abandonnés depuis longtemps.

Jamais, depuis le commencement de l'après-guerre, les Juifs comme tels n'ont été aussi violemment pris à partie. Jamais, ils ne se sont sentis aussi seuls.

Pour répondre à l’existence des Juifs de tout temps on a inventé l’antisémitisme. Pour répondre à la Shoa, le génocide des Juifs, on a inventé le négationnisme, pour répondre au mouvement national qui a mené à l’existence du peuple juif en Israël, on a répondu par l’anti-sionisme. Comment dès lors ne pas lier ces tendances qui s’expriment si violemment à l’encontre des Juifs et aujourd’hui en Belgique.

Aujourd’hui les passions l'emportent le plus souvent sur la raison, chez les dirigeants comme dans les opinions publiques, fût-ce à partir de bonnes intentions.

L’émotion est traduite et interprétée.

Une trentaine d’actes hostiles dont certains très violents envers la communauté juive de Belgique ont été répertoriés en 2001. Ils étaient au nombre d’une soixantaine en 2002.

Jacques Tarnero, essayiste et chercheur, explique : « L'anti-sionisme et l'antiaméri-canisme constituent les deux matrices du nouveau progressisme des imbéciles. C'est à l'abri de la lutte anti-mondialisation que l'antiaméricanisme radical avance. C'est à l'abri de l'antiaméricanisme que l'anti-israélisme radical avance. C'est à l'abri de l'anti-israélisme que l'antisémitisme avance désormais légitimé et auréolé des vertus de la défense des droits de l'homme, des pauvres et des opprimés ».

Lorsqu’on a demandé à Martin Luther King ce qu'est l'anti-sionisme ? Il a répondu : « C'est le déni au peuple juif d'un droit fondamental que nous réclamons à juste titre pour le peuple d'Afrique et accordons librement à toutes les nations de la terre. C'est de la discrimination envers les Juifs, mon ami, parce qu'ils sont Juifs. En un mot, c'est de l'antisémitisme. » Et de rajouter : « L'antisémite se réjouit de chaque occasion qui lui est donnée d'exprimer sa malveillance. L'époque a rendu impopulaire, à l'Ouest, de proclamer ouvertement sa haine des Juifs. Ceci étant, l'antisémite doit à chaque fois inventer de nouvelles formes et de nouveaux forums pour son poison. Combien, il doit se réjouir de la nouvelle mascarade ! Il ne hait pas les Juifs, il est seulement antisioniste. »

J’ai un rêve. Que les valeurs retrouvent leur sens. Que les mots soient utilisés à bon escient. Que les Juifs retrouvent une sérénité au sein de la société belge. Qu’Israël ait un interlocuteur pour faire la paix.
J’ai un rêve : que mes enfants retrouvent la fierté qu’avaient mes grands-parents lorsqu’ils ont opté pour la nationalité belge.
J’ai un rêve moi aussi.

Viviane Teitelbaum Hirsch
Journaliste et écrivain. Ancienne présidente du Comité de Coordination des Organisations Juives de Belgique.