Chavouot, la fete la plus "abstraite" de la tradition, par le Rabbin David Meyer

Tout d'abord Chavouot est le moment du don de la Tora et, à ce titre, cette fête représente la Loi avec un L majuscule.

Parmi toutes les fêtes de la tradition juive, qu'il s'agisse des fêtes de la Tora, des fêtes de pèlerinage ou bien même des célébrations plus tardives ajoutées par les Rabbins - comme Hanoucca et Pourim - Chavouot se distingue par le manque d'attrait qu'elle suscite auprès des fidèles des communautés juives.

C'est un fait, alors que les synagogues sont souvent pleines lors des grandes fêtes, à Chavouot rares sont ceux qui décident d'y venir et de s'y retrouver pour la prière. Ce manque de participation n'est pas, contrairement à ce que l'on pourrait supposer, du à une difficulté particulière du calendrier, à une date ou un horaire incommode, mais reflète plutôt une difficulté théologique de la fête qui, de façon consciente ou inconsciente, est perçue par les fidèles et qui se traduit donc par un certain sentiment de « non nécessité » de participation à l'office.

Chavouot est l'une des cinq fêtes prescrites par la Tora. La Tora nous enseigne d'ailleurs que Chavouot se célèbre 49 jours après Pessach afin de marquer le moment du don de la Tora sur le mont Sinaï. Ainsi, comme l'enseigne la tradition, sept semaines après la sortie d'Egypte et l'invention de la liberté, Dieu se révéla à son peuple sur le mont Sinaï pour lui donner la Loi. Aux yeux et aux oreilles de tous, les Dix Commandements furent annoncés et l'alliance entre Dieu et les enfants d'Israël scellée. Pour résumer, nous pourrions dire que Chavouot représente deux éléments importants de la tradition juive.

Tout d'abord Chavouot est le moment du don de la Tora et, à ce titre, cette fête représente la Loi avec un L majuscule. Cependant, et puisque c'est à ce moment de l'histoire de nos ancêtres que Dieu s'est révélé à son peuple, Chavouot est aussi la fête de la Révélation. D'un point de vue tout à fait pratique, dans le cadre d'une synagogue, Chavouot ne présente aucun rituel particulier.

Il y a un office du soir, puis un office du matin dans lequel nous lisons les Dix Commandements, et entre ces deux offices une longue nuit d'étude des textes de la tradition, couvrant les aspects de la Tora écrite ainsi que ceux de la Tora orale. Contrairement à Pessach, où nous avons le rituel complexe de Seder, à Souccot où nous avons le Loulav et la Soucca, à Hanoucca où il y à les bougies, et à toutes les autres fêtes de notre calendrier liturgique qui, d'une façon ou d'une autre, possèdent un certain rituel, Chavouot se singularise par son manque de rituel. A Chavouot, mis à part la prière et l'étude, il n'y à rien, c'est le « dénuement » le plus total.

Ce « dénuement » ne va pas de soi et soulève de nombreuses questions. La première, et la plus importante de ces questions, est bien sûr celle du « Pourquoi ». Pourquoi aucun rituel ne vient marquer la célébration de Chavouot, et cela se justifie-t-il par rapport à l'essence théologique de la fête ? A cette double question, les Rabbins répondent en nous faisant remarquer qu'étant la fête de la Révélation, et donc d'une certaine façon la fête la plus théologique de l'année juive, il est évident qu'aucune image et aucun rituel ne peuvent marquer ce moment. Lorsque l'on pense à la Révélation, et donc à Dieu, aucune image ne doit venir à l'esprit. C'est cela l'essence du monothéisme : pas d'image, et pas de représentation du divin. C'est d'ailleurs à cela que font allusion les deux premiers commandements réels des Dix Commandements1. Ainsi, lorsque le texte de la Tora nous commande dans le second commandement de ne pas faire d'image et, dans le troisième commandement, de ne pas utiliser en vain le nom de l'Eternel, c'est vers cet absolu et vers ce « dénuement » que nous devons tendre. Ce que cherchent à nous enseigner ces deux passages des Dix Commandements, et par là-même la fête de Chavouot, c'est que ni l'image ni la parole ne peuvent nous aider à comprendre la nature de Dieu.

C'est bien là que réside l'une des plus grandes difficultés du Judaïsme. En effet, en refusant catégoriquement toute forme et toute expression représentative de

Dieu, la tradition juive se refuse à céder à la volonté et aux besoins des hommes qui, intuitivement, recherchent un moyen de se représenter le monde et ce qui l'entoure. Nous le savons, le tabernacle et plus tard le Temple, sont perçus par les Rabbins comme des compromis de Dieu envers les hommes qui, d'une façon ou d'une autre, cherchent à se représenter le divin. Mais, au moment de Chavouot, un tel compromis est impossible. La fête de la révélation ne peut pas se compromettre en cédant à la pression des besoins humains. Le refus du compromis et le refus de toutes formes de simplification, c'est aussi cela la symbolique de Chavouot.

Une analyse ironique du fonctionnement psychologique des membres d'une communauté juive pourrait conclure, de l'explication précédente, que si peu de fidèle se retrouvent à la synagogue pour fêter Chavouot c'est peut-être simplement car il n'y à rien à y voir. Sans symbole et sans rituel particulier, pourquoi venir à la synagogue ?

Il me semble pourtant que cette approche ironique du problème n'est pas celle que nous devons adopter pour essayer de comprendre la nature profonde du problème. En portant un regard plus positif sur cette situation, un regard sans doute quelque peu naïf, il semble que ce manque de participation n'est finalement que l'expression d'une compréhension profonde - bien que probablement inconsciente - du sens de Dieu et de la Révélation. Dieu étant présent partout et à tout moment, et la Révélation étant, elle aussi, continuelle, en quoi la journée de Chavouot est-elle nécessaire ? Comment et surtout pourquoi marquer, à l'aide d'une fête spéciale, un concept qui dépasse le cadre d'une limite temporelle et géographique ? Si Dieu est Dieu, et si la Révélation a lieu en tout lieu et à tout moment - et non seulement sur le mont Sinaï il y a plusieurs milliers d'années - quel besoin avons-nous de nous réunir à la synagogue pour Chavouot ? Voilà, il me semble, les éléments qui font que Chavouot n'est que peu observé dans l'ensemble du monde Juif.

Je souhaiterais pourtant, en guise de conclusion, ouvrir la porte sur une autre dimension de cette fête et ouvrir la porte à une autre interprétation de ce moment si particulier de l'année juive. Et si Chavouot n'était qu'une autre forme de compromis entre Dieu et les hommes ? Un compromis non pas palpable physiquement - comme le tabernacle, le Temple et les sacrifices - mais un compromis dans le temps, dans la dimension temporelle. L'homme, nous ne le savons que trop bien, ne peut pas vivre dans l'abstraction pure. Même lorsqu'il s'agit de Dieu, notre esprit demande une forme de conceptualisation, une forme de représentation, quelque chose de tangible que nous puissions appréhender. Refusant l'objet de représentation physique, la tradition juive a peut-être opté pour une représentation dans le temps qui, une fois dans l'année, nous permet de focaliser nos esprits sur la nature de Dieu, de sa Révélation et de sa Loi.

Note:

1 La tradition rabbinique considère que le premier des Dix Commandements, « Je suis l'Eternel ton Dieu qui t'ai fait sortir du pays d'Egypte » ne constitue pas véritablement un commandement. Ainsi, les deux premiers commandements réels sont constitués par les commandements deux et trois de la liste.
 
 

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