Joseph Flavius nous raconte dans son "Antiquité des Juifs" que le roi Hérode tint à visiter Rhodes à plusieurs reprises et à y construire des édifices remarquables. Cette île heureuse, dominée d'un côté par son Colosse, et d'autre part par les roses (dont l'ile tire son surnom), baignant dans une flore resplendissante et à l'abri des péripéties politiques de la terre ferme, est jusqu'à nos jours terre d'élection des retraités et pensionnés. Des siècles passent. La communauté se développe. Un procédé fait que les Juifs se concentrent dans la ville même de Rhodes et se spécialisent dans l'artisanat et le commerce. Grâce à leur savoir-faire et à leurs liens avec leurs coreligionnaires, le port de l'île acquiert une position prépondérante. Le voyageur Benjamin de Tudèle y trouve une communauté prospère de 150 familles. En 1280, soumis aux persécutions en Espagne, des Juifs espagnols y trouvent déjà refuge…
Mais le bon esprit d'entente se détériore après une série de catastrophes naturelles: tremblements de terre, épidémies, etc. Les obscurantistes côté croix y voient punition divine pour la collaboration avec les infidèles... Les Chevaliers suivent l'exemple de leurs coreligionnaires d'Espagne, et expulsent aussi les Juifs (1498-1500).
Les habitants juifs de Rhodes se spécialisent entre autres dans le commerce national et international, la banque et la finance, la fabrication, le change, la médecine, la taxation, l'artisanat divers...
Rhodes devient un des centres sépharades les plus importants du monde - et cela pendant des siècles. Des célèbres rabbins, les uns après les autres s'y installent et rayonnent de leur talent à travers le monde juif. Au 16ème siècle s'y distingua le Grand Rabbin et écrivain Yehudah Ibn Verga. Ses compétences rabbiniques mises à part, il fut aussi geomètre, astronome et historien.
Sa prédication le jour de Chabbat crée une telle impression qu'un poste rabbinique lui est proposé sur place. I1 acquiert la renommée d'un auteur de responsa d'envergure mondiale, et publia plusieurs tomes de Responsa et d'homelies. Son fils Elie lui succède, il fut même plus prolifique que son père. I1 traduit chaque événement de la vie de son homonyme, le Prophète Elie de la Bible, en un ouvrage de littérature rabbinique actualisé sur le 18ème siècle - en tout 9 volumes. Son neveu et encore deux de leurs descendants couronnent l'oeuvre. En 1840 naît à Damas la calomnie célèbre du Sang, accusant faussement le Rabbin Antebbi, d'avoir assassiné un enfant non-juif pour utiisrer son sang pour le rituel des pâques juives. La vague arrive aussi à Rhodes mais le Rabbin Michaël Yaakov lsraël, incarcéré est libéré peu après... Cette dynastie rabbinique fonda à Rhodes une grande yechiva - académie talmudique qui fut active jusqu'à la deuxième guerre mondiale. Elle porta le nom si beau de "Yechivat lsraël".
Ce n'est pas sans raison que la Rhodes Juive occupe fort souvent les colonnes de Los Muestros.
Dans la tourmente quand l'Italie s'empara de Rhodes en 1912 c. 4000 Juifs y habitent. Des immigrés juifs italiens renforcent la communauté. Un Séminaire Rabbinique y est même fondé.
A partir de 1938 commence un tournant. Décrets anti-juifs, expulsions etc.
Maintes familles juives quittent pour le Congo et la Rhodésie. Les affres de la guerre n'épargnent point cette communauté merveilleuse anéantie par la barbarie nazie à Auschwitz. De tous ces innocentes victimes survivent 160 personnes à peine. Le coeur pleure cette perte irremplaçable
Le vieux et le neuf s'entre-mélangent, représentés par le cimetière dehors et la synagogue dedans... Au coin de la synagogue une vieille femme sursaute aux sons de notre ladino. Elle se raconte un peu. Rescapée d'Auschwitz elle montre, en premier lieu, le maudit numéro qu'elle porte depuis lors. Son mari disparu, elle jure de continuer sa tache: la surveillance de la vieille synagogue ad aeternam. Ses enfants habitent Haïfa.
Plus d'offices réguliers. Parfois des touristes rentrent hâtivement pour réciter un kadich orphelin d'orphelins... . La communauté compte en tout 34 âmes. I1 n'y a plus de jeunes, avec toutes les conséquences de la situation. le passé imposant se reflète dans la splendeur de la synagogue; mais aussi dans celle du cimetière. Une mère et sa fille, catholiques, veillent à leur tour sur le cimetière. C'est une tradition jalousement gardée par leur famille. Le cimetière est bien entretenu. Pas une feuille ou une brindille sur les sentiers. Tout est répertorié et facilement trouvable. L'histoire glorieuse d'un des centre sépharades les plus célèbres parle, crie, de chaque inscription. Les monuments sont remarquables...
Le marbre blanc est le plus répandu. Mais la pièce de résistance est la grande pierre tombale qui veille au tombeau commun, regroupant les 2000 noms des membres de la communauté, déportés en 1944... Leurs âmes mortifiées planent ici, tel un Assuerus errant, posant un point d'interrogation éternel, sans réponse possible...
ZAKHOR. C'est un devoir sacré que de raviver la flamme de Rhodes, raconter ce qui s'est passé ici et évoquer sans cesse le patrimoine de sa Communauté.