1492 est une date que les uns célèbrent
dans une atmosphère festive et heureuse, mais que les autres
commémorent avec émotion. C'est le cas
des Indiens, des Juifs et des Morisques. Mais qui sont donc les Morisques?
Le terme apparaá?át en Espagne vers 1500, date où
commencent les conversions massives au christianisme d'une population musulmane,
les Maures,
définitivement vaincus en terre d'Espagne le 2 janvier
1492. Quand les rois catholiques entrent ce jour-lá?a?á
Grenade, c'est la fin d'une longue coexistence qui faisait du Juif, du
chrétien et
du musulman, parfois des ennemis, mais souvent des interlocuteurs.
Si l'évangélisation de la population maure
commence avec une certaine douceur, elle va très vite se
transformer en mesures coercitives destinées à
effacer toute trace de culture et de religion islamiques : il faut transformer
les Maures en Morisques, c'est-á?á-dire en convertis d'origine
musulmane. Les pressions de l'Eglise catholique font oublier à
Ferdinand et à Isabelle la promesse faite aux vaincus de
pouvoir exercer librement leur culte. Le 13 septembre 1525, toutes les
mosquées sont transformées en églises.
Les mesures contre les Morisques seront si violentes que ceux-ci prendront
les armes en 1558 et défieront le pouvoir royal pendant
deux ans. La répression, particulièrement
dure, s'achèvera par l'esclavage de tous les Morisques
faits prisonniers par les soldats, et ceux qui ne connaissent pas ce sort
vivront de plus en plus difficilement jusqu'à la date de
leur expulsion qui, décidée en 1611, s'achève
en 1614. Ainsi Juifs et Morisques furent déracinés,
chassés de ce qu'ils considéraient comme
leur patrie et jetés sur les routes
de l'errance.
Communauté de destin avec les Juifs? Oui à
bien des égards. Les uns comme les autres ont tenté,
dans le secret de leur coeur, de conserver la foi ancestrale et c'est pourquoi
crypto-juifs et
Morisques ont été les victimes d'une
même institution abominable : l'Inquisition. Tout comme
elle s'acharna sur les crypto-juifs, elle fit monter sur le bûcher
les descendants des Maures. A ce danger inquisitorial, il faut ajouter
la honteuse pratique des statuts de pureté de sang qui
excluait de toutes les fonctions publiques et de tous les honneurs les
nouveaux chrétiens, faisant d'eux des hommes méprisables
et définitivement maculés. Cette macule
était censée se propager "par la semence
et coller aux os" de faá?áon "naturelle et immuable" comme
l'affirme un auteur espagnol du début du XVIIe siècle.
Les défenseurs des statuts de pureté de
sang unissent dans leur délire, dans leur phobie raciale,
les Juifs et les descendants des Maures qu'ils lestent du poids de leur
origine de faá?áon implacable et nécessaire.
Comme le Juif converti, le Morisque sera toujours un Maure et l'eau baptismale
ne parviendra jamais à le laver de sa souillure. De même
que le Juif est perá?áu comme exhalant une mauvaise odeur,
comme "souffrant en permanence d'hémorroïdes
et d'un flux de sang anal<D>", de même le Morisque est
décrit comme un copulateur permanent, orgiaque, impudique,
dont le coït avec les bêtes est fréquent,
ce qui fait que les Morisques élèvent leurs
enfants comme des animaux. Un évêque dont
il faut retenir le nom, Salvatierra, proposera même au
XVIIe siècle une solution définitive au
problème morisque par la déportation assortie
de la castration des hommes et de la stérilisation des
femmes.
En matière religieuse, la lutte contre les Morisques
est d'autant plus facile que les anti-Coran fleurissent et que les théologiens
catholiques sont plus à l'aise dans le combat contre Mahomet
que contre les lois de Moïse : le Nouveau Testament
ne peut se passer de l'Ancien. A la détestation des Espagnols
catholiques à l'égard des convertis d'origine
juive et maure, il faut ajouter la peur que les Morisques suscitent, une
peur qui redouble lahaine et justifie le rejet. En effet, l'armée
de Philippe II, on l'a dit, a mis deux ans pour venir à
bout de la révolte morisque
de 1568 et l'on craint que le puissant Islam, géographiquement
très proche, ne vienne au secours de cette minorité
opprimée. Même si ce ne fut pas le cas,
la peur d'une intervention exista toujours dans les mentalités,
peur entretenue par des razzias de corsaires barbaresques sur les côtes
espagnoles. En dépit de cette haine, les Espagnols reconnaissaient
aux Morisques des qualités de sérieux,
de travail et de compétence indéniables,
particulièrement dans les domaines médical,
commerial, artisanal et agricole.
Lorsque l'Espagne décide de les chasser définitivement, elle consomme son déclin, mais espère par ce tribut expiatoire offert à la divinité que la purification de son territoire entraá?ánera un regain d'amour divin. Dieu avait récompensé l'expulsion des Juifs par la découverte de l'Amérique; on souligna la coïncidence entre l'expulsion des Morisques et la découverte des Philippines et des Moluques.
Ce discours fanatique ne fut pas partagé par tous les Espagnols. Ceux qui faisaient usage de leur raison, les meilleurs penseurs politiques du temps et ceux que l'on appelait les "arbitristas" comprenaient que le rejet de l'autre - le Juif comme le Maure - conduisait à des décisions catastrophiques pour leur pays. Nombreuses furent les voix qui s'élevèrent contre cette politique de l'intolérance qui privait l'Espagne d'éléments indispensables à sa puissance et à sa prospérité. Il y eut des hommes courageux à toutes les époques pour dénoncer, plus ou moins ouvertement - car l'Inquisition était vigilante, surveillant les hommes et contrôlant leurs livres - le fanatisme aveugle et cruel. Un des plus beaux textes fut écrit par un Valencien, Fadrique Furio Ceriol, et imprimé à Anvers en 1559. Il doit être relu sans cesse, médité et enseigné : "Il n'existe pas plus de deux pays dans le monde :celui des bons et celui des méchants. Tous les bons, qu'ils soient Juifs, Maures, Gentils, chrétiens, ou d'une autre secte, font partie d'unmême pays, d'une même maison, d'un même sang".