Carrefour des glossaires, par Jacques Hassoun

Placé au carrefour de trois langues et de quelques jargons, il devait longtemps se demander quelle était sa langue maternelle. Malgré tous ses efforts, il ne s'entend, enfant, que parler en langue arabe. Il se souvient de l'humiliation qu'il a ressentie de ne pouvoir s'exprimer dans la seule langue que sa mère - pourtant arabophone - acceptait de l'entendre énoncer en public, la franá?áaise : il avait trois ans; dans le noir du cinéma (étaitªce le métro? le Strand?), ils avaná?áaient guidés par l'ouvreur. Il voulait s'adresser à elle, lui dire il ne sait trop quoi. Mais ce dont il se souvient est que l'urgence à parler était grande (peut-être alors, avait-il peur du noir?); il lui chuchota : "Maman, thiodérazine, maman ..." (le seul mot en langue franá?áaise qui surnageait alors dans sa mémoire déserté par le désarroi et l'aphasie nés de l'interdit massif qui le terrorisait, était le nom d'un médicament que sa grand-mère maternelle consommait avec prodigalité pour soigner ses rhumatismes!).

Le souvenir (écran?) ne cesse depuis cette époque de le faire sou(ff)rir(e). Il ignore quand il attrapa le franá?áais (on dit bien "attraper la rougeole, la diphtérie"... pourquoi cela ne se dirait pas d'une langue?), mais ce dont il est sûr, c'est qu'à l'âge de six ans, il fut admis en classe de dixième dans un lycée franá?áais de sa ville natale : Alexandrie.

Quant à l'arabe, il continua à le parler comme le né-natif qu'il était; il apprit à le lire, à l'écrire, mais aujourd'hui, près d'une dizaine de lustres plus tard, il ne peut plus rien élaborer dans cette langue qu'il parle avec facilité, et élégance, lui dit-on ... Mais cette grâce ne se manifeste qu'à l'occasion de ses voyages dans des contrées où il retrouve les couleurs et les parfums, la chaleur et les interjections qui le ramènent irrésistiblement vers son enfance, vers le parler de son père et de sa nourrice.

Reste l'hébreu : première langue déchiffrée et lue avec aisance, très vite entendue, dès l'âge de quatre ans. Langue de la complicité paternelle, langue de la consolation et de l'érudition qu'il lira sa vie durant. Il ne pourra jamais, pourtant, converser dans cet idiome.

Ainsi, vivant à l'intersection de trois langues et de bribes de grec, de maltais, d'italien, d'arménien, de judéo-espagnol, d'allemand et de yiddish, il sentira toujours, tapi au fond de son être et de sa subjectivité, un enfant interloqué.

Longtemps, cette interlocution lui a permis de se déplacer dans la langue franá?áaise, avec plaisir et aisance : pourtant, il se sentait dominé par le souci de ne pas la maltraiter, car elle fut accueillante.

Mais un jour, une question lancinante commená?áa à insister. Elle exprimait, dans sa formulation même - qu'est-ce que la langue maternelle? - une difficulté logique insurmontable pour celui qui semble camper dans un carrefour, dans l'attente d'une décision qui n'est plus à prendre et qui s'interroge néanmoins sur ce qui l'a amené depuis toujours à occuper ce lieu atopique.

Peu à peu, pourtant, un paradoxe se fit jour : si la langue arabe, celle du chuchotement et de la honte, de la jouissance et de la colère, fut la première langue parlée, si l'hébreu, langue de la mélopée et de la scansion, du souvenir, de l'histoire et de la descente dans son passé, c'est pourtant de la langue de l'exigence maternelle qu'il use. Exclusivement.

Pourtant, il est peu probable qu'une exigence permette à une langue de consister, comme il est difficilement concevable que les autres idiomes de son enfance aient été réduits à l'état d'enclaves. Il fallait donc admettre que celles-ci, les laisséespour compte, vivaient dans sa langue, non pas à l'état deparasites, non pas comme susceptibles d'être convoquéesuniquement pour suppléer à l'absence d'un mot usuel, mais bienplutôt comme objets de contrebande, objets cause de désirs circulant dans ses propos et son écriture pour lui donner son style.

Car, somme toute, qu'est-ce qu'un style, sinon ce qui nous permet de nous distinguer un par un, dans notre subjectivité, dans notre désir ... ce qui autorise aussi le lecteur ou l'auditeur à reconnaá?átre un auteur ... son auteur.

Il est reconnaissable par la tournure de ses phrases. Il est identifiable par son engouement pour certains archaïsmes et l'usage qu'il fait de certains attributs.

A ce titre, il avait une dette à l'endroit de ses langues intimes, silencieuses.

Dette de reconnaissance qui transparaá?át dans l'usage des points de suspension ... qui, tels les cailloux du Petit Poucet, représentent les repères de son existence engagée dans la circularité du parcours qu'il accomplit autour du carrefour de l'étonnement, du carrefour du meurtre fondateur d'un mythe qui ne cesse de se constituer en récit.

Reconnaá?átre cette croisée de chemins, désigner ceux-ci comme des voies qui ne cessent de s'intriquer en une tresse, telle est la tâche à l'insu du jeune égaré dont les repères géographiques de l'enfance se sont effondrés.

Entre le plaisir à manier les mots et la douleur d'une dérobade, dans l'oubli soulageant et le suspens, le contrebandier se fait passeur, l'exilé ... glossophone et l'alexandrin un passionné de la langue franá?áaise.

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