Un nouveau musée juif à Paris

Brigitte Sion

Comment créer un musée juif qui ne présente pas seulement des objets de culte ? Comment créer un musée juif qui traite du judaïsme français, européen et au-delà? Comment créer un musée juif qui évoque aussi ses développements culturels et laïcs ? Ces difficultés ont été brillamment surmontées par Laurence Sigal, conservatrice du Musée d¹Art et d¹Histoire du Judaïsme qui vient d'ouvrir ses portes à Paris, dans un magnifique hôtel particulier en plein quartier du Marais. Couvrant la période allant du Moyen Age au XXe siècle, cette institution mêle les objets rituels et les oeuvres d¹art, raconte les origines variées de l'immigration juive en France au cours des siècles et jette des ponts entre tradition juive et vie intellectuelle française.

Deux fonds alimentent essentiellement la collection permanente de 6000 pièces, dont 1500 sont exposées : la collection Strauss-Rothschild, constituée d¹art cultuel de toute l'Europe du Moyen Age et des siècles suivants ; la collection de l'ancien musée d¹art juif, ouvert dans le XVIIIe arrondissement en 1948, qui contient de nombreuses oeuvres d'art ainsi qu'une vaste documentation sur l'architecture synagogue russe et polonaise. Des prêts de musées ou d¹institutions françaises et étrangères, ainsi que des acquisitions plus récentes complètent ce parcours à travers le temps et l'espace.Le parcours, à la fois esthétique et pédagogique, fait découvrir la richesse et la variété des communautés séfarades, ashkénazes et orientales. La salle médiévale fait la part belle à l¹Italie (relevons une superbe arche sainte de Modène datant de 1472), avec ses livres enluminés et sa fine orfèvrerie. La Renaissance est illustrée par les travaux d'imprimerie, en Hollande notamment, et des nappes de fête italiennes. Pour chaque section sur ces 1900 mètres carrés de surface d'exposition, des explications concises et claires, des vitrines aérées, une atmosphère chaleureuse grâce aux boiseries en chêne clair.

Le monde séfarade est bien représenté, avec l'Espagne, l'Italie et l'Empire Ottoman : un “ bogo ”, enveloppe en tissu pour le trousseau de la mariée, des sandales en bois à la turque, de riches robes et parures de femmes saloniciennes. Signalons aussi un imposant fauteuil de circoncision italien du début du XVIIIe siècle, plusieurs pièces magnifiques d'orfèvrerie liturgique, et des documents précieux sur la tradition judéo-espagnole, offerts par la famille Nahmias.

Le monde ashkénaze n'est pas en reste, avec une série de maquettes de synagogues d¹Europe orientale et une soukkah en bois, faite en Autriche au XIXe siècle. Au-delà de l¹Europe, on trouve des costumes portés par les Juifs d'Ouzbékistan, des “ rimonim ” de Shanghaï, des peintures décrivant la vie juive en Afrique du Nord, des journaux sionistes...

Après une section passionnante sur l'affaire Dreyfus (la famille du capitaine a déposé au musée l'essentiel des archives de l'affaire), ce sont les oeuvres d'art qui expriment les tiraillements du judaïsme au début du XXe siècle : thématique juive chez les peintres russes d'avant la Révolution (comme Chagall et Lissitzky), art national juif chez les artistes sionistes établis à Berlin dans les années 20, abandon des thèmes juifs chez les membres de l'Ecole de Paris, tels Modigliani ou Soutine, reflet de l¹angoisse existentielle qui baigne l'époque.

Reste à évoquer la Shoah : le parti pris de la sobriété a une force des plus évocatrices. Après une citation de Primo Levi, un pan de mur est couvert de listes de noms de Juifs déportés de France. Sur un autre panneau, des photos de commerces juifs dans le quartier du marais avant la guerre. La juxtaposition dit tout. A quelques pas de là, une fenêtre donne sur une petite cour intérieure. Sur le mur, des noms juifs, des dates de naissance, parfois de mort, des professions. Sur la centaine de locataires que comptait l'hôtel de Saint-Aignan, qui abrite aujourd'hui le musée, une quarantaine ont été déportés parce qu'ils étaient juifs. Treize ne sont pas revenus. Leurs noms sur ce mur est à la fois leur mémoire et celle de la vie juive intense dans le Marais d'avant-guerre.

Cette contribution magistrale, due à l'artiste Christian Boltanski, veut aussi raconter la petite histoire, celle qui a été effacée par la restauration de l'hôtel en musée.

La visite se termine par un autre rappel à la Shoah : 27 toiles spoliées par les nazis il y a presque 60 ans, sans doute à des collectionneurs juifs, qui font partie des 2058 oeuvres dont la propriété n'a, à ce jour, pas été établie. Ces toiles en déshérence, accrochées dans un musée juif de la ville où elles ont été volées, prennent d'un seul coup une dimension affective et historique nouvelle.Quant à l'époque contemporaine, elle apparaît dans des expositions temporaires, des concerts, des conférences et des films. Sans oublier le centre de documentations (10 000 livres et 8 000 photos), ainsi que la librairie bien fournie.C'est grâce au financement paritaire de la Direction du patrimoine et de la Ville de Paris (210 millions de francs français) que ce musée a pu voir le jour. Son coût de fonctionnement (24 millions de francs français par an), sera assumé par le Ministère de la Culture et la Mairie de Paris. Preuve que la communauté juive de France dans toute sa variété, comptant aujourd¹hui environ 700 000 âmes, est partie intégrante du paysage social, politique et culturel français.

Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme

Hôtel de Saint-Aignan
71, rue du Temple
75003 - Paris
Tél. 0033 1 53 01 86 53
Fax: 0033 1 42 72 97 47
E-mail: info@mahj.org
Du lundi au vendredi de 11h. à 18h.
Le dimanche de 10h. à 18h.
Métro: Rambuteau, Hôtel de Ville.

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