Comme je me propose aussi de citer des proverbes et expressions judéo-arabes qui sont parfois le calque de ceux en judéo- espagnol, il me faut d'abord préciser les conventions phonétiques que j'ai adoptées pour une lecture correcte des textes.
En judéo-arabe la prononciation n'a pas la rigueur de l'écriture en caractères arabes.
- Le e n'existant pas, je l'ajouterai quelquefois auxconsonnes. Ce sera un e muet.
- Un accent grave sur le e (è) correspond au a
- Un accent aigu sur le e (é) correspond au i.
- J'écrirai la lettre ou en arabe, soit ou soit w.
Ce que j'ai appris pendant mes études c'est l'arabe parlé. De plus, il y a d'autres lettres arabes que j'écrirai comme suit : kh = h espagnol, gh = r de robe. J'ai adopté le H majuscule pour le son qui vient du fond de la gorge afin de le différencier du h espagnol. Je double le h minuscule et hh correspond au h aspiré de hotte (très employé en arabe). Enfin je mets un accent circonflexe sur les voyelles dans le cas où c'est un âïn que l'on écrase au fond de la gorge pour la prononciation. Quelquefois j'écrirai o au lieu de ou, suivant le cas.
En ce qui concerne le judéo-espagnol j'écris selon les conventions de Vidas Largas, n'employant le c que pour écrire ch. Les lettres c et q sont supprimées au profit du k. La jota s'écrit h, e se lit é et u se lit ou. Dans les deux langues le r est le r roulé.
Après ces quelques précisions qui intéresseront, je pense les lecteurs arabisants, mon propos aujourd'hui consistera à mentionner des proverbes et expressions faisant allusion à la nourriture.
Lorsque l'on est invité quelque part et que l'on a pris place autour d'une table avec d'autres convives "Komites u no komites, a la meza te puzites" dit la maîtresse de maison à celui qui n'honore pas un plat ou un autre. Autant profiter de ce qui est servi, puisqu'il sera dit que l'on participait à ce repas. Cependant quand au lieu d'y goûter modérément, on abuse à reprendre plusieurs fois une chose qui plaît pour s'en rassasier, une expression rappelle " No es komer i artar!".
A celui qui n'a pas d'appétit, on le stimule en lui disant : "El komer i el raskar no tyene namas k'empesar". On dit bien : " L'appétit vient en mangeant". C'est bien pour cela que l'on sert ce qu'on appelle des "amuse-gueule" avant le repas. Les boissons aidant, on est prêt à consommer ce qui sera servi. Mon père disait en judéo-arabe : "El kedrè aêtélhha, tsaêték" c'est à dire :" La marmite, donne-lui, elle te donnera", tant il est vrai que la saveur d'une nourriture dépend de ses composants.
On sait que la poire est un fruit fragile qui se conserve moins longtemps que d'autres fruits, aussi dit-on : "La pera es pera, pero no espera" : la poire n'attend pas.
Le soir de Pessah on lit la Haggada qui est le récit de la sortie des Juifs d'Egypte où ils vivaient en esclavage depuis plusieurs siècles. On chante : "El ke kyera komer venga i koma, el ke kyera paskuar venga i paskue". C'est le symbole même de la générosité et l'hospitalité de la maison juive. C'est inviter son prochain à participer à cette commémoration et à prendre place à cette table où un couvert de plus est prévu pour un invité éventuel.
Dans la vie de chaque jour on dit : "Ande komen tres, komen kuatro" et son calque en judéo-arabe : "Fayen iaklo tlètsè iyaklo rebeâ", c'est à dire : quand il y en a pour trois il y en a pour quatre.
Si quelqu'un ayant déjà dîné arrive chez vous tandis que vous commencez à manger, il est inutile d'insister pour l'inviter à partager votre repas : "Ombre arto no es komelon", "Un homme rassasié n'a pas envie de manger".
Il est recommandé de varier la composition des repas et de préparer des menus équilibrés. On n'apprécierait pas de consommer un repas composé d'une même catégorie d'aliments, on entendrait : "Pan kon pan, komidas de tontos".
De nos jours les principes ayant évolué en faveur des enfants, on veille à leur croissance, ils sont servis en premier, on leur sert même la meilleure part à table. Il n'en était pas de même autrefois : c'était le père de famille que l'on servait d'abord largement. Le reste en moindre quantité était servi aux enfants. Si par hasard le père et l'enfant recevaient la même quantité, et ce dans tous les domaines, dépassant celui de la nourriture, on formulait le reproche : "Kad el pan, kad el kezo!" Kad étant un mot arabe signifiant quantité : "Autant de pain que de fromage ! Impensable !
"La gayina vieha aze buen kaldo" signifie qu'avec une vieille poule on fait un bon bouillon. Ce proverbe s'emploie également au sens figuré dans tous les cas où l'on veut exprimer qu'une longue expérience est une référence au savoir-faire.
Quand mes parents sont venus la première fois chez nous à Alger après mon mariage, il fallait emprunter un escalier extérieur. Il y avait tellement de marches que maman s'est arrêtée un moment, fatiguée, et elle a dit : "Falta un pan i una seboya". Eh oui ! il aurait fallu se sustenter pour reprendre des forces afin d'atteindre les dernières marches qui débouchaient dans la rue où nous habitions. Maman disait aussi : "Awa tibya es media vida", c'est à dire qu'on se contenterait d'eau tiède pour se désaltérer et reprendre son souffle quand on est desséché par la soif.
Lorsqu'on parlait de quelqu'un trop difficile à satisfaire, mon père disait en judéo-arabe : "Ma iyakol el Hots ghér medboH", qui signifie : Il ne mange que le poisson qui a été égorgé !" Une boutade qui explique par cette image un fait impossible à réaliser...
Les gens venant d'Afrique du Nord utilisent beaucoup l'ail dans la confection des plats cuisinés. On l'ajoute cru dans certains hors d'oeuvre. Si le palais se satisfait de la saveur de l'ail, sa digestion provoque des renvois malodorants, ce qui a donné lieu à l'expression : "El aho komele kabe el novyo i regoldale kabe el burro", qui signifie: "Mange l'ail auprès du fiancé et fais tes rots auprès du bourricot".
On est quelquefois obligé de se contenter de ce que l'on a, alors qu'on souhaiterait mieux. Le proverbe : "Para menguas de pan, buenas son tortas" s'emploie aussi bien au sens propre qu'au sens figuré. Il signifie "Quand on manque de pain, les galettes sont bonnes". Il correspond au proverbe français : "Faute de grives, on mange des merles".
"Por la ambre no ay pan duro", signifie "Quand on a faim, il n'y a pas de pain dur". On aime le pain frais, certains le préfèrent rassis, mais quand il est dur, personne n'en veut de nos jours. Ce sont les gens nantis qui se montrent difficiles. Il y a hélas des gens très pauvres qui ont faim et se contenteraient de pain dur...s'ils en trouvent ! Sans se limiter aux cas extrêmes, n'importe qui peut se trouver dans cette situation à un moment ou à un autre. Je ne citerai que le cas de mon mari : en juin 1940 il fut fait prisonnier de guerre par les Allemands ; avec ses camarades d'infortune ils ont marché pendant un mois, ayant faim tout le temps, sans jamais avoir de pain. Ils se seraient bien contentés de pain dur alors !
Le proverbe suivant de mon père : "Ach igol el chebêèn âl djiân" (Tr : que dit celui qui est rassasié auprès de celui qui a faim ?) évoque largement tous les commentaires que l'on pourrait faire en considérant l'état d'esprit des gens se trouvant dans des situations contraires : celui qui donne et celui qui reçoit, celui qui est heureux et celui qui est malheureux, celui qui a la chance d'avoir des enfants et celui qui en est privé, etc...L'énumération des cas pourrait être très longue.
"El khebézè o el grésa" signifie le pain (de taille normale) et le petit pain (celui destiné aux enfants). Des familles l'employaient avec humour pour désigner une maman que l'on voyait toujours sortir accompagnée de son enfant.
En arabe on emploie le terme de ventre quand il s'agit de nourriture, aussi désignait-on les goinfres par les mots :"Bouhhayouf" ou "Boukrouch", Bou signifiant père et par extension signifiant "celui", krouch est le pluriel de ventre qui se dit kerch au singulier.
"Le koma el leon dispues de arto" signifie "qu'il soit dévoré par un lion déjà rassasié". Cette malédiction exprime combien on en veut à quelqu'un. On lui souhaite une mort lente et atroce. Cela me fait penser à un proverbe kabyle : "Qu'il se trouve dans un chemin étroit et qu'il y rencontre des ennemis adroits".
Une femme juive, E.L., que j'ai connue il y a quelques années s'intéressant à mes proverbes judéo-arabes me cita la malédiction suivante : "Elli ma iHèbnéch nakello raso noukef aêla nèêcho o nebka orahh". Je traduis : "Celui qui ne m'aime pas, que je mange sa tête, que je sois debout devant son cercueil, que je reste après lui (moi vivant et lui mort). Toutes les malédictions sont mauvaises, mais celle-ci l'est particulièrement. L'expression "que je mange sa tête" ne doit pas être prise à la lettre. Exprimée en judéo-arabe elle signifie souhaiter ruiner, anéantir, éliminer quelqu'un.
La vie reprenant toujours le dessus malgré la mort, cela faisait dire à maman : "Anheliko al syelo, tchokolate a la barriga". Ces deux images juxtaposées expriment combien la vie est plus forte que la mort.
"Todo esta en su plasa, Way del ke se va namas" : Tout est à sa place, malheur seulement à celui qui s'en va. Tout cela est exprimé de la même façon en judéo-arabe : “ Elli djéê chbèê, elli hzen glèê, elli mchè lemkaber, âmro ma irdjaê ”. Je traduis : “ celui qui avait faim s'est rassasié, celui qui portait le deuil l'a enlevé, celui qui s'en est allé au cimetière, n'en reviendra jamais. ”
Je citerai encore ce très beau proverbe judéo-arabe que mon père me répétait souvent et dont j'ai retenu la morale tout au long de ma vie : "Elli aêmel kercho kbèltso khlètso o elli aêmelhha orahh ghenètso". Je traduis le mot à mot : Celui qui a mis son ventre devant lui s'est ruiné, et celui qui l'a mis derrière lui s'est enrichi". Autrement dit, il faut savoir modérer ses appétits, ne pas vouloir posséder tout ce qui s'offre à notre vue. Même si on en a envie, il est préférable de ne pas céder aux tentations excessives.
On dit que tout finit par des chansons. Je citerai cette émouvante strophe d'une romance que je chante :
"De la uva sale el vino, de la oliva l'azeite,
I a mi me sale de l'alma, kariniyo para kererte"
"Du raisin sort le vin, de l'olive sort l'huile,
De mon âme sort de la tendresse pour t'aimer".